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LES

CHRONIQUES

DE

JEAN TARDE

CHANOINE THÉOLOGAL ET VICAIRE GÉNÉRAL DE SARLAT

 

 

Contenant l'histoire religieuse et politique de la ville et du diocèse de Sarlat,

depuis les origines jusqu'aux premières années du XVIle siècle

 

 

ANNOTEES

PAR

le VTE Gaston de GÉRARD

MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ HISTORIQUE DU PÉRIGORD

 

 

PRÉCÉDÉES D'UNE INTRODUCTION

PAR

M. Gabriel TARDE

MEMBRE. DE LA MEME SOCIÉTÉ

 

 

 

 

Introduction

 

Table chronologique

                Sommaire

                Carte du diocèse de Sarlat dressée par le chanoine Tarde en 1624.

                Du premier estat du Périgord (694 av. J.-C. - 47 av. J.-C.)

                Du deuxiesme estat du Périgord (47 av. J.-C. - 420 ap. J.-C.)

                Du troisiesme estat du Périgord (420 - 510)

                Du quatriesme estat du Périgord (510 - 1152)

                Du cinqiesme estat du Périgord (1152 - 1453)

                Du sixiesme estat du Périgord (1453 - 1625)

 

Notes finales (par le vicomte de Gérard)

Table des noms de lieux et personnes

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

 

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TABLE CHRONOLOGIQVE

JEAN TARDE

(1561-1636)

 

 

I

 

II y a des sources où tout un village vient puiser, bien qu'elles ne soient point publiques; et rien ne montre mieux la nécessité de leur donner enfin ce caractère. Telles ont été les Chroniques du chanoine Jean Tarde. Leurs copies inexactes ont été si souvent citées, qu'il était grand temps de les publier pour les érudits (1). Cette publication aura pour premier mérite de rejeter dans le néant nombre de variantes manuscrites, dont le moindre défaut est d'être incomplètes et fautives. Non seulement elles suppriment ce qu'il y a de plus intéressant et aussi de plus précis incomparablement, les détails jusqu'ici inédits sur la lutte contre les Anglais et sur les guerres de religion; mais encore elles font subir au texte l'injure d'interpolations et d'additions disparates, où s'altère et s'efface à l'œil la touche nette de notre auteur. J'espère qu'à présent, dépouillé de tout alliage, il apparaîtra ce qu'il est, un bon écrivain de son temps, sobre, concis, allant droit au fait, et point trop gêné dans le justaucorps de sa phrase, qui évite les lon­gues traînes et les réduplications de mots où se complaisent souvent ses con­temporains. Son style sans vibration, mais non sans nerf, est rehaussé à l'occasion par quelque image juste et pittoresque, et, s'il sent un peu le terroir, il porte surtout la marque du géomètre imaginatif. Mais, si je m'ar­rêtais trop à ces qualités superficielles, qu'il convient de ne pas surfaire, je ferais tort au savant dont la passion du vrai a seule rempli la vie.

Cette vie est d'ailleurs assez simple: une visite du diocèse de Sarlat par ordre de l'évêque, en 1594, deux voyages à Rome, l'un en 1593, l'autre en 1614, et des relations avec Galilée à cette dernière date, une nomination en qualité d'aumônier ordinaire de Henri IV en 1599: voilà les événements

 

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les plus notables de cette existence. Mais par quelle singularité, en plein Périgord noir, un mathématicien, un astronome distingué, est-il né au XVIe siè­cle? Même de nos jours, les vocations scientifiques sont rares dans notre pays; et, parmi les esprits éminents à divers degrés dont il s'honore, poètes, moralistes ou philosophes presque tous, on compte un seul Jean Rey. Cependant, dès 1615, 6 ans à peine après la découverte du télescope, 4 ou 5 ans tout au plus après son premier emploi par le grand savant Flo­rentin, un de ces merveilleux instruments, infiniment rares à cette date en France (2), se dresse dans le fond du diocèse de Sarlat, à quelque vieille fenêtre gothique de cette forteresse abrupte et déjà en ruines, sous un rocher, qu'on appelait la Roque de Gajac. Et là, pendant 10 années consé­cutives, cet engin surprenant est braqué, non par quelque astrologue à l'usage d'un châtelain qui se fût piqué d'imiter la cour (3), mais par un véritable homme de science qui suit Galilée, par un chanoine théo­logal, c'est-à-dire professeur de dogme, qui ne craint pas de se déclarer partisan de Copernic, de rejeter même les derniers épicycles conservés par celui-ci et d'esquisser à grands traits le vrai système du monde. Combien y avait-il alors de Français éclairés de cette lumière toute nou­velle (4)? Ce savant, il est vrai, a son erreur de prédilection, plus chère à son cœur que toutes les vérités d'autrui: il a découvert une constellation dans les taches du soleil, et s'est empressé de la baptiser. Mais cette illu­sion est si séduisante, elle s'appuie sur des observations si méthodiques et si persévérantes, qu'il la fait quelque temps partager, qu'on la lui envie, qu'on la lui vole, et il se trouve en fait, après deux cent cinquante ans, qu'elle pourrait bien contenir au fond une paillette d'or, une toute petite parcelle de vérité.

Chose à noter aussi, cet inventeur et ce parrain d'astres imaginaires, sarladais pur sang malgré tout, aime sa patrie d'un amour passionné, dont ce livre que nous publions est le témoignage. Il en dresse le premier la carte, il en fait le premier l'histoire, il en parle toujours avec fierté, et avec

 

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une tendresse qui surprend sous cette plume de géomètre et de géographe. Ce serait l'amoindrir pourtant et le méconnaître que de voir dans ce patrio­tisme local l'âme et l'inspiration unique ou même dominante de ses tra­vaux. S'il n'est guère de son pays qu'il adore, il est bien de son siècle, qu'il maudit parfois; et les grands courants contraires ou complexes d'en­thousiasme et de foi qui traversent cet âge de crise n'ont point passé sur lui sans l'atteindre. Ils l'agitent tous ensemble; et ce serait là une dernière singularité à noter, si celle-ci ne lui était commune avec la plupart des plus logiques esprits de son temps. Attaché aux vieux dogmes traditionnels, comme au sol natal, il les défend avec énergie contre l'invasion des religionnaires. De là en partie sa patience à dépouiller de vieux documents, à recueillir ce qui reste des archives paroissiales, « pillées » et « brûlées » par les héré­tiques, et à en extraire l'histoire religieuse aussi bien que politique (5) de sa province, « pour faire voir aux religionnaires et innovateurs la succession de nos pasteurs, et montrer par icelle et par une longue et ininterrompue possession qu'ils sont les vrais et légitimes pasteurs de l'Eglise chrestienne. » Mais cet ennemi de Calvin est l'admirateur de Galilée; et à cette haine profonde de la nouveauté en religion, ajoutons de la guerre civile, il joint l'amour non moins fervent de la nouveauté scientifique. Ce sont là les deux âmes de cette âme. La première de ces passions, sans parler de sa curiosité naturelle, très-vive comme on le verra, nous a sans doute valu ses Chroni­ques et ses Cartes même, dressées pour faciliter les visites pastorales de plusieurs prélats de sa région; la seconde a inspiré ses Astres de Borbon, son traité sur la Pierre aimantée et ses écrits mathématiques. L'une l'a probablement désigné aux fonctions de vicaire général en 1594, de cha­noine théologal un peu plus tard; l'autre paraît avoir été le mobile princi­pal de ses voyages à Rome, et, à coup sûr, de sa visite à « l'illustrissime sei­gneur Galileo Galilei ». Ainsi tout s'explique dans sa vie par cette double orientation.

Cette dualité pourra sembler à plusieurs contradictoire, mais non à ceux qui savent quel but élevé, conforme aux besoins majeurs de leur temps et de leur patrie, se proposaient les membres éclairés du clergé français, dans leur levée en masse contre la conquête luthérienne et calviniste, durant toute la seconde moitié du seizième siècle. C'étaient des réformateurs aussi, qui, en réponse à la Réforme protestante, avaient entrepris la régénération catholique là où elle était possible encore, et avec un succès presque égal. L'impulsion avait été donnée en 1562, vers l'époque de la naissance de Tarde, parle concile de Trente (6), qui, nul ne le conteste, a été un immense effort d'épuration catholique. Mais il restait maintenant

 

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à en faire pénétrer les effets et la sève régénératrice dans le cœur des pro­vinces les plus reculées, jusqu'aux dernières radicelles du clergé inférieur. Louis de Salignac, l'éminent évêque de Sarlat de 1579 à 1588, dont notre historien fut l'ami et le vicaire général, se dévoua, nous le verrons, comme beaucoup de prélats ses contemporains, à cette œuvre patriotique à ses yeux autant que religieuse. Le résultat commun devait être la formation de cette grande Eglise nationale qui se résume en Bossuet et en Fénelon, comme le mouvement rénovateur des sciences mathématiques et de l'astronomie allait droit à Descartes, à Newton, à Leibnitz. Par ces deux courants, momentané­ment convergents, où il était engagé à la fois, Tarde courait donc, sans le savoir, comme toute l'élite de son temps et de son pays, à cette majestueuse har­monie historique, transitoire il est vrai, qui allait naître de leur confluent, et qu'on appelle le siècle de Louis XIV. Siècle unique, dont le midi fut bril­lant, mais dont l'aurore aussi fut belle, et plus vivante encore peut-être, plus intéressante à étudier. Les fronts vieillis qu'elle a touchés ont un air à part, où l'ardente originalité de l'âge précédent s'allie à la clarté tranquille du génie nouveau.

 

 

II

 

Jean Tarde (7) est né à la Roque de Gajac, près de Sarlat, en 1561 ou 1562. Cela résulte du passage suivant de sa chronique, où il parle du trajet d'une armée protestante qui, en 1568, conduite par le seigneur d'Assier, et venant du Quercy, traversa le Sarladais. Cette armée, composée, dit-il, de 20,000 hommes de pied et de 8,000 chevaux, « la plus populeuse » que le Périgord vit jamais, passe à gué la Dordogne à Souillac. « Après, ils viennent à Carlux, à la Roque de Gajac, ma patrie, où, jeune enfant de six à sept ans, je les vis passer... » Il dit ailleurs: « Durant le siège de Bertrand de la Cropte, évêque de Sarlat (1416), Jean de la Cropte, son frère, était capitaine à la Roque de Gajac, ma chère patrie »,et il ajoute fièrement: « qui étoit en

 

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ce temps une petite ville bien close et bien forte, dépendant de la temporalité de l'évêché de Sarlat, laquelle ne fut jamais prise par les Anglois ». — Hélas! elle était déjà bien déchue au XVIe siècle, la petite cité minuscule que je me suis évertué et complu à ressusciter ailleurs! Elle avait été, on vient de le voir, bien moins redoutable aux hérétiques qu'aux Anglais. Son château épiscopal croulait, avant d'être vendu. Sa force était perdue. Il ne lui restait plus que ses aigles dans le ciel; mais, dans le fort, plus d'hommes d'armes!

N'importe, il y avait là un curé, plusieurs prêtres résidant au bourg (énumérés dans le terrier de la maison de Bouscot), c'est-à-dire quelques moyens d'instruction qui ont dû suffire au premier développement d'un esprit curieux et bien doué. La famille de Jean Tarde était d'ailleurs originaire de Sarlat (8). Là encore, dans cette cité épiscopale toute peuplée de monas­tères, les ressources intellectuelles ne firent pas défaut à sa curiosité juvénile, soit chez les Cordeliers, soit parmi les chanoines du chapitre, naguère religieux cloîtrés: leur sécularisation venait d'avoir lieu en 1561. Naturellement, sa vocation studieuse le prédestinait aux ordres sacrés. Mais il ne nous reste aucun détail sur son enfance et sa jeunesse. Tout ce qu'on peut dire avec assurance, c'est que l'impression la plus forte et la plus indestructible qu'il ait reçue en grandissant, a dû être celle des luttes religieuses, qu'il nous retrace année par année avec des détails si poignants. Il est né au moment où le premier prêche protestant venait de se faire entendre à Sarlat même; s'il n'avait que six à sept ans quand passa à la Roque l'armée du seigneur d'Assier, « tuant les prestres et brûlant les églises », il en avait dix ou onze quand les calvinistes de Dôme, dans son voisinage, donnèrent aux populations catholiques le scandale de leurs inhumations ju­gées indécentes, qui paraissent avoir fait grand bruit dans la contrée. Il en avait douze ou treize quand Vivant prit Sarlat en 1574, y fit tuer trois chanoines et plusieurs habitants, piller les églises et jeter aux vents les

 

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reliques de saint Sacerdos. Chaque mois, chaque jour, pour mieux dire, ap­portait la nouvelle de quelque malheur, de quelque atrocité de plus, unique aliment des conversations. Pour faire contrepoids à toutes ces douleurs de son âme catholique, Tarde, âgé de vingt-cinq ou vingt-six ans, en 1587, eut la joie et l'orgueil de voir le vicomte de Turenne forcé de lever le siège de Sarlat. Faible rayon de soleil au milieu d'une telle tourmente!

D'ailleurs, à cette dernière date, était-il encore dans sa ville natale? C'est peu probable. Il a dû faire à Cahors, ou dans quelque autre ville plus éloignée, ses études supérieures. J'ignore où il a conquis son diplôme de docteur en droit civil et en droit canon. La Relation de ses voyages, récemment retrou­vée à la Bibliothèque nationale (Fonds Périgord, t. CVI, p. 40 et s.), nous apprend incidemment qu'en 1591 il était à Béziers et à Marseille, où il avait eu le temps de se faire des amis qu'il revoit en passant en 1614. Le même document nous dit qu'il a habité Nîmes et Uzès « èz années 1592, 1593, 1594 », ce qui ne l'a pas empêché, en 1593, de voir Orange à loisir, et de résider à Avignon, d'où il est parti la même année pour se rendre à Rome, et où il revient à la fin de son itinéraire. Une instabilité si grande peut surprendre; mais nous n'avons pas à nous perdre en conjectu­res sur ses causes. Elles se résument en cette curiosité extrême, à la fois inquiète et patiente, en cette soif de tout savoir et de tout voir, qui persistera jusqu'à la vieillesse de Tarde et devait à plus forte raison agiter sa jeunesse. De quoi n'est-il pas curieux? Même en 1614, après avoir admiré et appris à Rome tant de belles choses, « finalement, dit-il, j'ai veu faire la circoncision à la juiverie, chose que je n'avois jamais veu. » Je le crois bien ! Devons-nous, après cela, nous étonner que, de 1592 à 1594, étant à Nîmes et à Uzès, il ait « pris plaisir de voir et visiter les ruines de cet acqueduc (le pont du Gard) depuis Fondure jusques à Nismes, et remarquer les nivelures d'iceluy pour les conduire sur les montaignes de Nismes »? L'archéologie le passionnait donc déjà. Mais son ardeur d'esprit s'exerçait aussi sur l'Ecriture sainte. Il a daté de Nîmes 1592, ses Nomina Christi substantiva, qui, d'après le résumé donné par Leydet (car le manuscrit (9) est perdu), semblent avoir été un essai de théolo­gie juvénile assez fantaisiste. L'auteur distingue 57 noms donnés au Christ par les Livres saints, et s'attache à découvrir entre eux un lien systéma­tique. Cela devait être plus ingénieux, à coup sûr, que profond. — Pendant son séjour à Nîmes, Tarde avait sans doute franchi les degrés

 

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inférieurs de la hiérarchie ecclésiastique; car, parmi les personnes qu'il dit y avoir connues intimement, il nomme surtout des chanoines et l'évêque. Il ne nous dit pas à quelle occasion il entreprit son voyage à Rome de 1593. Peu nous importe; nous pouvons être certains qu'il y allait surtout pour satisfaire sa passion de nouveaux spectacles et de connaissances nouvelles. Ce voyage dura 5 mois et demi, du 3 mai au 19 octobre; et du 27 mai au 27 septembre, pendant quatre mois entiers, notre touriste séjourna à Rome même. C'est sans doute à la faveur de ce long séjour qu'il a eu l'heureuse fortune de lier amitié avec l'un des plus grands mathématiciens de l'époque, le P. Christophorus Clavius, de Bamberg, jésuite. A la vérité, dans la première partie de sa Relation, dont il ne nous reste qu'une copie, probablement écourtée, de la main de Leydet, il n'en est point parlé; mais dans la seconde partie relative au voyage de 1614, Tarde nous dit avoir « autrefois fort privément cogneu » ce savant éminent. Or, où pouvait-il avoir fait sa connaissance, si ce n'est à Rome, où Clavius avait été envoyé dès 1581 par ordre de ses supérieurs, et d'où il semble, d'après Moréri, ne s'être jamais éloigné jusqu'à sa mort en 1612? Le hasard ne pouvait, certes, mieux servir un apprenti géomètre qu'en lui faisant rencontrer « l'Euclide du XVIe siècle », l'un des auteurs principaux de la réforme grégorienne du calendrier, et, sinon le plus inventif, du moins le meilleur professeur de mathématiques qu'il y eût alors. D'après de Thou (10) voici quel était le jugement de Viète sur ce rival, qu'il aimait si peu: « Il disait que Clavius était très-propre à expliquer les principes des mathématiques et à faire entendre avec clarté ce que les auteurs avaient inventé et écrit en différents traités avec beaucoup d'obscurité. » On doit, je pense, attribuer en partie à l'autorité d'un pareil exemple la brièveté lucide, la déduction nette, qui caractérisent les écrits scientifiques de Tarde parvenus jusqu'à nous et dont le reflet s'imprime aussi à ses ouvrages historiques. Plus tard, en outre, l'inspiration du clair génie de Galilée a dû le fortifier dans le même sens. En vérité, apprendre la géométrie à Rome auprès de Clavius, puis l'astro­nomie à Florence dans le cabinet de Galilée, c'était un rare bonheur; et il eût été malaisé de mieux choisir ses maîtres.

Mais les sciences exactes, à ce qu'il nous semble, n'étaient à cette date que l'objet secondaire de sa curiosité. Il se montre surtout sensible aux chefs-d'œuvre ou aux belles ruines du passé. Il parle en homme de goût, je ne veux pas dire en connaisseur, de peinture et de sculpture; il s'intéresse en archéologue à tout ce qu'il voit. A cet égard, le voyage de 1593 contraste assez avec celui de 1614. Dans celui-ci même, il est vrai, le côté artistique et archéologique des choses n'est pas négligé; notre voyageur y paraît tou­jours très-friand d'objets d'art ainsi que de médailles; la petite phrase suivante, où se résume son enthousiasme pour la cité Florentine, le montre

 

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assez: « Ceux-là ne se trompent pas qui, nommant les villes d'Italie et don­nant à chacune son épithète, disent Fiorenza la bella (11). » Ce jugement som­maire résume bien, je crois, l'impression de tout artiste qui vient de traver­ser l'Italie. Mais, avant tout, dans ce second voyage, se révèle un esprit qui a passé fleur et qui, venant de mordre au fruit vert des sciences, en a les dents agacées. Tandis que, en 1593, ce qui le passionne à Florence, ce sont les merveilleux jardins du Pratolino, en 1614, il ne s'y étend que sur ses visites à Galilée; et, à Rome, il passe son temps, en 1593, avec le grand antiquaire Fulvio Ursino, en 1614, avec l'astronome Griambergerius. S'il s'occupe d'archéologie, toujours à cette dernière date, ce n'est plus en ama­teur dilettante, c'est en érudit qui s'est spécialisé, en modeste ouvrier de la science. Il ne s'agit plus d'archéologie romaine ou grecque, mais bien sarladaise. Par exemple, à Avignon, où il passe, il demande et obtient la faveur de faire des recherches dans les archives pontificales, « pour bien dresser l'ordre et suite des évêques de Sarlat, et sçavoir le temps qu'ils ont esté pourvus et tenu le siège » pendant qu'Avignon était la résidence des Papes.

 

III

 

Mais n'anticipons pas. Quelques mois à peine après le retour de Tarde à Avignon en octobre 1593, nous le trouvons à Sarlat. Comment et pourquoi y était-il revenu? Nous l'ignorons. Puisqu'en 1594 il dit avoir séjourné encore à Nîmes, et que le 30 août de cette même année, nous le voyons à Saint-Cyprien sur les bords de la Dordogne, il est probable qu'il est arrivé sur le sol natal vers le milieu de l'an. S'il avait tenu à s'écarter des factions qui désolaient sa patrie, il aurait pu attendre quelque temps encore. A cette date, Sarlat, ligueur dans l'âme, suivant les ardeurs de son tempérament excessif et radical en tout temps, mais toujours généreux, n'avait pas désarmé, ou venait de désarmer à peine; car c'est, suivant son chroniqueur, la dernière ville de la province qui ait accepté la trêve ou l'accalmie sur­venue alors par suite de l'abjuration du roi! Quel moment pour rentrer

 

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chez soi! Un pays dévasté, ensanglanté, une anarchie et une misère sans nom, et, pour couronner dignement les guerres religieuses, la guerre so­ciale. En 1594 précisément, éclatait la révolte des Croquants, dont la gravité, vraie peut-être, ne pouvait être appréciée des contemporains. Tarde l'a peinte vivement, mais non sans un demi-sourire. « Ez moys ci d'apvril, may et juin, la disette fut grande en Périgord. Le quarton de froment se vendit cinq livres. Ceste cherté provenait du peu de montre que faisoit la prochaine récolte à cause que les croquants, s'estant amusés l'année précédente à leurs assemblées et à rouller de lieu à l'autre avec leurs enseignes et tambours, n'avoient pas semé les terres. Plusieurs d'entre eux, qui avoient vendu le soc et la hache pour achepter des armes, sont contraintz de revendre ces armes pour avoir du pain. Toutesfois, après avoir recueilli un peu de bled, ils firent bruire le tambour comme auparavant... » — Mais qu'était-ce pour nos pères que le soulèvement de quelques bandes de braillards, de pillards, de meurtriers même, après les convulsions qu'ils venaient de ressentir? Cela ne les empêchait pas, en 1594, de goûter une paix relative.

C'est alors que Jean Tarde, âgé de 32 ou 33 ans, fut choisi par l'évêque de Sarlat pour une mission des plus importantes. Indépendamment de la capacité qu'on devait lui reconnaître déjà, je suis disposé à penser qu'une sympathie naturelle et une grande concordance de vues entre ce prélat et lui expliquent cette désignation. Louis de Salignac « estoit savant et disert et de fort douce conversation », dit notre chroniqueur qui le loue en des termes où l'on sent une affection reconnaissante. Député aux Etals de Blois pour le Périgord en 1588, orateur applaudi en diverses assemblées du clergé, plus tard membre du conseil privé du roi, il jouissait d'un grand crédit, et me parait avoir dû en user en faveur de Tarde. Bien qu'il soit mort en 1598, peut-être est-ce sur sa recommandation, en partie du moins, que celui-ci a été nommé en 1599 aumônier ordinaire de Henri IV. Quoi qu'il en soit, en 1594, au lever de la nouvelle dynastie, Louis de Salignac, « désireux, dit Tarde, de sçavoir l’estât de son troupeau après une si longue continuation de troubles et apprendre en quelles églizes le service estoit faict et quelles estoient abandonnées, m'envoya faire la visite de son diocèze avec un promoteur pour requérir et un greffier pour retenir procès-verbal et avoir par ce moyen une sommaire apprise de son diocèze. Ce sage prélat voyant que toute la province vivoit soubz le calme et abri de la trêve, se vouloit servir du temps pour retirer le débris de la religion et réparer les bresches causées par les malheurs passés. » A cette époque, Jean Tarde était déjà chargé d'une cure et même investi d'un canonicat. Voici les qualifications qu'il se donne dans le procès-verbal de sa visite de l'église de Saint-Cyprien, le 30 août 1594; « De l'authorité de Mgr l'évesque de Sarlat, nous, Jean Tarde, docteur en droits, chanoine de l'église collégiale de Montpazier, curé de St Cernin de l'Herm, vicaire général de Mgr... de Sarlat, suivant le pouvoir

 

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à nous donné, etc. (12) ». (Bibl. Nat. Fonds Périgord, XII, 354.) Le spectacle qui s'offrit alors à ses yeux était bien propre à confirmer, à sceller définitivement le jugement imprimé dès le berceau en ce ferme esprit, en ce conservateur novateur, sur les avantages des guerres civiles. « Nous trouvasmes, dit-il, les esglizes de la terre de Lauzun, Biron et Baynac en leur entier, et des autres jusqu'à dix ou douze pour le plus. Mais pour tout le reste elles estoient ou razées jusqu'au fondement ou à demi ruinées ou sans autelz ni portes, et remplies de ronces et buissons; les bénéfices jouys par la noblesse (13), la discipline ecclésiastique entièrement estaincte, les prestres grandement ignorants et vitieux (14), et néanmoins trouvasmes un peuple qui s'étoit conservé en la religion catholique et qui demandoit avec soupirs et larmes des pasteurs pour vivre dans la religion de leurs pères. » C'est précisément l'inverse, on le voit, d'autres époques, où, malgré la bonne tenue du clergé, la foi traditionnelle se retire des masses et se réfugie plus vo­lontiers dans les classes supérieures. — Comme rien n'est plus monotone que les bouleversements, et n'est moins original que leur pittoresque, ce tableau, complété par ses souvenirs, lui a certainement servi à comprendre plus tard, comme historien, le misérable état de sa province pendant la guerre de Cent Ans. Le goût de l'histoire et son intelligence lui venaient donc en même temps. Quand il fait le récit de temps troublés, comme on sent bien, çà et là, à quelque trait concis et fort, l'homme qui les a traversés, vus de près et en détail! Il a percé leur surface et aperçu les passions égoïstes qui s'agitent sous les beaux programmes déployés; il a compris quel est le pire de leurs maux, l'incertitude, résultat de la palino­die intéressée. « Ce temps estoit grandement déplorable, dit-il en parlant de la lutte contre les Anglais; on n'ozoit se fier à personne, ne sachant qui estoit de tel ou tel parti. On changeoit du soir au matin de parti, pourvu qu'il y eust quelque chose à butiner. » A rapprocher de la phrase incidente ci-dessus sur les bénéfices jouis par la noblesse. A rapprocher aussi de cette réflexion sur la prise de Sarlat par Vivant en 1574. « C'est ainsi, est-il dit, que Sarlat est despouillé et faict esclave, et mis es mains, non des Turcs, des Arabes ou autre nation étrangère, mais de ses propres voisins, parents et alliés, qui ont changé de religion pour, soubz ce prétexte, enlever, piller et ravir le bien de leurs compatriotes. » Les mêmes fléaux amènent les

 

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mêmes peintures. Quand le chroniqueur écrit que, en 1441, « le château de Montfort se trouva abandonné, tout le monde ayant quitté à cause de la guerre et peste », et que, en 1434, « les habitants de Temniac et de Carlux avoient pris la résolution de quitter le pays pour passer en Espagne, il a dû penser à son temps où, en 1563, les armées qui avoient ravagé le Périgord l'an 1562 laissèrent, comme c'est la coustume, la famine et la peste en toute la province », et où « à Sarlat tous les habitants quittèrent la ville, sauf un consul et quelques chirurgiens ».

Cette triste tournée quasi-pastorale de 1294, qui suggéra à Tarde l'idée de réparer le mal des archives détruites et d'écrire l'histoire de son pays, le détermina aussi à se faire géographe. « En visitant ainsi ce diocèze, je fis la carte et description géographique d'icelluy pour faire voir dans ce tableau au dict sieur évesque et ses successeurs le champ qu'ils sont obligés de cultiver, laquelle fut gravée et imprimée en taille dolce et peinte en grand volume, sur un pan de la salle épiscopale ». En grattant les murs blanchis à la chaux de cette salle épiscopale, aujourd'hui salle de concert, après avoir été salle d'audience et club, on retrouverait peut-être les restes de cette vénérable peinture, pauvre aïeule, je l'avoue, mais aïeule enfin de la carte de l'état-major. — Cette carte du diocèse de Sarlat a été réimprimée, je ne sais combien de fois, moyennant un simple changement de décor. Dans l'une de ces éditions, de la fin du XVIIe siècle probablement, ou des premières années du XVIIIe, le cartouche est encadré d'amours tout nus déroulant voluptueusement un bandeau sur le nom du vieux chanoine théologal.

Vingt ans s'écoulent de 1594 à 1614, qui sont la période la plus obscure de la vie de Tarde. Sa réputation grandissait assurément; le titre d'aumô­nier du roi, dont il fut honoré en 1599, ne permet pas d'en douter (15).

C'est à cette époque qu'il a dressé ses diverses cartes, travail fatigant qui exige l'activité physique de la jeunesse ou de l'âge mûr. La date de leur impression est certainement bien postérieure à celle de leur exécution. Nous en sommes sûrs pour celles du Sarladais et du Quercy. Cette dernière « Description du pais de Quercy, à Joanne de Tarde... delineata »... avec un joli plan de Cahors dans un coin, n'a été imprimée qu'en 1626, à notre con­naissance cependant lui-même dit, dans sa chronique, l'avoir dressée

 

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en 1606, suivant « commission expresse » de Mgr de Popian (16). En ce long séjour qu'il fit alors au pays quercinois, Tarde noua des relations dura­bles avec divers personnages, avec l'évêque d'abord, et sut inspirer, là comme ailleurs, des sentiments singulièrement vifs d'affectueuse admiration, qui, par leur exagération même, attestent le caractère sympathique de sa nature. Il avait connu alors sans doute ce chanoine Oronce, qui, 15 ans après, lui écrivait cette lettre conservée par hasard : « Monsieur, j'oublieray plus tôt ma main droicte que je puisse ne penser au souvenir de vous et de vos ingénieuses conceptions et inventions... conformes à vostre esprit plain de paisible action... C'est mon regret de le voir circonscrit en cette petite ville qui vous tient, etc. »

Les questions archéologiques le passionnaient aussi pendant la même période. La preuve en est, par exemple, qu'il profita de son long passage en Quercy pour rechercher l'emplacement d'Uxellodunum. On sait que cette question a été des plus débattues parmi les archéologues. En archéo­logie comme en astronomie, notre auteur avait le flair des problèmes qui divisent le plus. Ici il n'est pas tombé sur la solution vraie; mais celle qu'il a adoptée, l'identité supposée d'Uxellodunum et de Capdenac, a rallié des savants tels que Champollion-Figeac et Malte-Brun, comme le remarque M. Dujarric-Descombes, et elle a paru la plus satisfaisante jus­qu'aux découvertes faites au Puy d'Yssolu en 1867. — En revanche, sur la question non moins agitée des dolmens, la justesse de son coup d'oeil l'a bien servi. « Dans une assez longue dissertation à ce sujet, au début de ses chroniques, il se prononce contre les hypothèses les plus accréditées de son temps et que la science contemporaine a seule définitivement écartées. Les dolmens, affirme-t-il avec raison, n'ont jamais été des autels; ils ont été des tombeaux de chefs renommés. Et, à l'appui de sa thèse, il invoque les mêmes faits qui ont paru probants aux érudits. M. de Roumejoux, frappé de la sagacité dont Tarde avait fait preuve dans cette explication des pierres levées, a relevé, dans la séance de la Société archéologique du Périgord, du 3 août 1881, la coïncidence de la solution proposée par notre auteur et de celle qui est maintenant adoptée. » (Dujarric-Descombes.)

L'écrivain que je viens de citer conjecture ensuite que le projet formé par Tarde d'écrire l'histoire du diocèse de Sarlat se rattachait à un plus vaste

 

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programme du même genre embrassant à la fois le Périgord et le Quercy. L'avocat Jean de la Croix, en ce qui concerne le diocèse de Cahors, et le P. Dupuy, en ce qui concerne Périgueux, s'en seraient partagé avec lui l'exécution. Rien de plus vraisemblable que cette hypothèse; et il me semble permis d'ajouter que l'inspirateur du plan commun a pu être notre auteur. Le P. Dupuy, qui n'était point connu avant son Estat de l'E­glise du Périgord, habitait Sarlat comme gardien du couvent des Récollets, et, quand son ouvrage parut en 1629, la première des approbations de doc­teurs placées en tête est celle de Tarde. A quelle date ont-ils commencé l'un et l'autre leurs recherches? Dès le début du nouveau siècle assurément. Elles ont exigé « beaucoup de temps et de travail », nous dit notre chanoine. Or, nous voyons que, dès 1616, au moins, on attendait impatiemment la publi­cation de ses écrits historiques: « Historiam episcoporum Sarlatensis ecclesiæ exspectamus à Joanne Tarde canonico theologo dictas ecclesiæ », lisons-nous dans un vieux livre intitulé: Archiepiscoporum et episcoporum Galliæ chronologica historia, publié en 1621, mais écrit en 1616, comme il est dit dans le texte même. L'auteur, Jean Chenu, avocat de Paris, a résidé à Périgueux; dans son chapitre relatif au diocèse de cette ville, il se loue de l'évêque régnant, qui lui a ouvert ses archives. Le chapitre relatif aux évêques de Sarlat, d'où nous extrayons le passage ci-dessus, est d'une brièveté et d'une sécheresse remarquables.

Rien n'a moins lieu d'étonner, à l'heure actuelle, que la composition d'une carte ou une recherche historique dans des archives. Mais il faut se garder de croire que cette fièvre de géographie et d'érudition dont nos contem­porains sont dévorés, ait été fréquente à la fin du XVIe siècle. Le monde savant commençait alors à faire ses premiers pas dans cette double voie qu'il était réservé à notre âge d'élargir et de prolonger si merveilleusement. Le mérite peut-être inconscient de notre auteur a été de s'orienter ici, comme en astronomie, dans le sens de l'avenir. Le titre de Chronique donné par lui à son histoire du Sarladais, pourrait induire en erreur: ce n'est pas en chroniqueur proprement dit, c'est-à-dire en annaliste ignorant du passé et narrant le présent au jour le jour, c'est plutôt en érudit fouillant les bibliothèques, déchiffrant les manuscrits, soucieux de préciser des faits et des dates, et non d'arrondir des phrases, qu'il a écrit ce livre, extrait de documents depuis lors en partie détruits. Si l'on se rappelle que « dans la seconde partie du XVIe siècle seulement la curiosité historique s'éveilla en France (17) », que les premiers essais d'histoire nationale publiés à cette époque sont des ouvrages de polémique religieuse ou des récits littéraires d'humanistes égarés par l'imitation de Tite-Live (18), et qu'enfin les premiers grands pionniers de l'érudition française, ou presque tous, les Baluze, les du

 

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Cange, sont postérieurs, par la date de leurs travaux, à la mort de notre auteur (19), on se fera une juste idée du degré d'initiative et d'indépen­dance d'esprit que supposait son entreprise. L'érudition, qui est devenue un fleuve immense, était de son temps un tout petit ruisseau coulant à peine: il n'a pu s'y baigner que bien imparfaitement, mais il s'y est baigné l'un des premiers.

 

IV

 

En somme, c'est le géographe et l'érudit pieux, c'est l'historien plus que le savant, qui se développe en Tarde dans les quinze ou vingt années qui ont précédé 1614. Nous pouvons nous le représenter aisément durant cette période, soit errant de ruine en ruine dans le pays le plus pittoresque, soit rédigeant ses notes dans sa petite maison de la « Cour des chanoines », au bruit continu de l'antique fontaine qui, avec les chants d'église, animait seule ce lieu claustral. Cette cour, qui n'a pas encore tout à fait perdu son air de cloître, conservait alors avec intégrité ce timbre d'ori­gine. Car on n'était pas loin du temps où le chapitre, composé de chanoines réguliers jusqu'en 1561, avait été sécularisé. Emancipés malgré eux peut-être, du matin au soir, ces religieux ont dû entretenir longtemps encore avec un soin pieux les liens ou l'esprit de l'ancienne discipline, la règle du silence et du travail. Je lis que Gaspard de Longueval mourut en 1609 « le dernier des anciens réguliers ». Comme il faisait bon s'occuper d'archéologie dans ce calme et muet séjour! Aussi, sans son second voyage à Rome, il est fort probable que Jean Tarde eût continué à creuser son sillon dans ce même champ jusqu'à la fin de sa vie; et ce ne serait pas un malheur pour nous. Mais cet événement allait donner un tout autre cours aux années qui lui restaient à vivre encore. Une singulière fantaisie épiscopale est très vraisemblablement l'occasion de cette brusque déviation imprimée à sa curiosité scientifique. Pourquoi allait-il à Rome? Pour accompagner son évêque. Et qu'allait y faire celui-ci? Bien que Tarde évite de nous le dire dans sa Relation, il est aisé de le deviner. Ce n'était pas seulement une visite de bienséance ad limina apostolorum. Louis de Salignac, nommé évêque de Sarlat en 1602, était le successeur et le neveu, mais non, semble-t-il, le continuateur intellectuel de l'éminent prélat dont il avait reçu le

 

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nom en héritage plus que les lumières et la haute modération. N'eut-il pas la faiblesse, en 1613, de laisser les consuls, sous je ne sais quel prétexte, expulser ignominieusement les Cordeliers de leur couvent, pour y loger les Récollets? Les religieux dépossédés firent appel à Bordeaux, et, par arrêt du Parlement en date du 9 juillet 1614, ils furent réintégrés dans leurs immeubles. Quel bel aliment pour les conversations et les discordes sarladaises! C'est au lendemain de cet arrêt qu'on voit l'évêque se rendre auprès de la cour romaine, accompagné de Tarde, qui garde, dans sa Relation, le plus complet silence sur ce qu'ils y ont dit et fait. Bien que celui-ci ait blâmé dans sa chronique la conduite épiscopale, le choix de ce compagnon de voyage s'explique assez par la connaissance qu'il avait déjà de l'Italie, ses goûts studieux et l'ancienneté des liens qui l'unissaient à la famille de Salignac. Mais je croirais surtout que le désir de voir Galilée, dont il avait lu à Bordeaux, nous dit-il, — sans doute auprès de son docte ami Robert de Balfour, — le Sidereus Nuntius, a été son mobile déterminant. Ce livre, publié en 1611, a été la révélation de nouveaux continents cé­lestes, pour ainsi dire, et a fait de Galilée, aux yeux de ses contemporains, une sorte de Christophe Colomb astronomique (20). En passant à Florence, Tarde alla lui rendre visite et apprit de sa bouche, suivant le précieux récit qu'il nous a laissé, les merveilles que le télescope venait de lui révéler: les satellites de Jupiter baptisés par lui « Astres de Médicis », les phases de Vénus qui ajoutaient une seconde lune au ciel, les taches du soleil! Par cette pullulation d'astres ou de phénomènes imprévus, les dimensions du firmament semblaient s'accroître et ouvrir à l'esprit chercheur des perspectives infi­nies, comme l'apparition d'îles multiples et de mondes vierges, aux yeux des navigateurs du siècle précédent, avait paru agrandir la terre (21). Il y avait là assurément de quoi provoquer une hallucination spéciale, qu'on pourrait appeler stellaire, dont Tarde allait être frappé pour des années, et à laquelle son grand interlocuteur lui-même n'a pu se soustraire entière­ment. Parmi ces astres, en effet, dont celui-ci se vantait d'avoir enrichi le ciel, plusieurs étaient imaginaires aussi, non moins que les Borbonia Sidéra de bientôt. Il disait avoir vu « deux petites estoiles contigues à Saturne, qui ne l'abandonnoient jamais et ne s'éloignoient pas de luy plus que une mi­nute, tellement que ce planette sembloit composé de trois estoiles con­jointes ensemble. » Il est bien démontré que c'était là une pure illusion d'optique, presque inévitable, il est vrai, et produite par l'anneau de

 

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Saturne découvert ultérieurement. Si un tel homme s'est trompé de la sorte, quelle erreur du même genre, chez les savants du même temps, n'est excu­sable (22)? Hâtons-nous d'ajouter que, dans cette conversation avec le chanoine sarladais, éclate la pénétration de Galilée, ainsi que sa noble hospitalité d'esprit.

Il est malade (23) et ne peut conduire son hôte à sa maison de campagne où son télescope est installé, mais il promet de lui envoyer à Rome quelques-uns de ses meilleurs verres et lui remet son opuscule sur les taches solaires. Il répond à toutes ses questions, et, à sa seconde visite, le 14 novembre, en présence de l'évêque de Sarlat cette fois, il déclare croire fermement que « la terre se meut et fait le tour entier en 24 heures et que au ciel n'y a aultre mou­vement que le mouvement propre et nul mouvement de rapidité (c'est-à-dire de rotation de toute la voûte céleste autour de la terre) ». Cette conviction devint dès ce jour celle de Tarde, qui ne l'abandonna jamais.

« Mais laissons celui-ci raconter lui-même ses visites: Le mardy xi, jour de saint Martin, sommes arrivés à Florence. Le mercredi au matin, je vis le seigneur Galileus Galilei, philosophe et astrologue très-fameux, lequel je trouvay dans sa maison et dans son lit à cause de quelque indisposition. Je lui représentay que sa réputation avoit passé les Alpes, traversé la France et estoit parvenue jusques à la mer Océane. Que à Bordeaux nous avions vu son Sidereus Nuntius qui nous avoit apporté la nouvelle de ces nouveaux cieux et nouvelles planettes; que j'avois creu qu'il ne s'estoit pas arresté à ces observations, mais que il en auroit faict d'autres à suite de celles-là. Que, allant à Rome, je n'avois voulu passer si près de luy sans avoir l'honneur de le voir et l'entretenir sur ces nouveaux phénomènes. — Par sa réponse, après les paroles de compliment, il me dict que, quant aux quatre planettes qui accompaignent Jupiter, appelées Sidéra Medicea par son Sidereus Nuntius, elles estoint vrayment estoiles et perpétuelles. Qu'il avoit observé fort exactement leurs mouvements et périodes, et mesmes y avoit dressé des éphémérides pour le temps à venir, lesquelles il me fit voir. Que, depuys, il avoit remarqué deux petites estoiles contigues à Saturne qui ne l'abandonnoint jamais et ne s'éloignoint pas de luy plus que une minute, tellement que ce planette sembloit composé de trois estoiles conjoinctes ensemble et disposées en ligne droite, parallèle à l'équinoxial en ceste sorte oOo, celle du milieu excédant en grandeur les deux aultres, lesquelles du commencement il avoit creu ne faire que un mesme corps, mais

 

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quelque temps après il avoit vu celle du milieu toute seule et avoit demeuré estonné, ne sachant qu'estoint devenues les aultres ou si elles s'estoint anéanties, ou si Saturne les avoit dévorées comme ses propres enfants, ou si ce avoit esté quelque illusion du cristal de la lunette qu'il appelle en un mot Télescope. Qu'il avoit aussi observé que Vénus change de face tout ainsi que la lune, ayant à notre aspect son renouvellement, accroissement, plè­nitude et diminution. Que, en sa conjonction avec le soleil, qui se faict en son apogée, et au-delà du soleil lorsqu'elle est directe, elle nous montre sa face ronde mais fort petite, et allant à son esloignement selon l'ordre des signes sa rondeur se diminue, et en sa plus grande distance vient en demi-cercle comme la lune au quarteron, et ce demi-cercle se diminue à mesure qu'elle s'aproche de son aultre conjonction qui se faict en rétrogradant et en son périgée; et lors on ne voit que un petit filet de sa lumière comme à la lune deux jours après sa conjonction. Mais cette faucille lumineuse monstre un corps dix fois plus grand que celluy qu'on a vu lorsqu'elle estoit en son auge. Ce qui montre évidemment que l'esphère de Vénus n'est pas inférieure au soleil et n'est pas concentrique avec la Terre, ains, selon l'avis des Pythagoriciens et de Copernicus, a son centre avec celluy du soleil et faict son mouvement à l'entour d'icelluy et non à l'entour de la Terre. (Me dict aussi qu'il y avoit des taches au soleil aussy vray que à la lune, lesquelles il avoit veues et observées, faict voir et observer à plusieurs prélatz et gens d'esprit à Rome et ailleurs; que ce n'estoint pas apparences seules ou illusions de la veue et du cristal, mais choses réèles; que le soleil, allant du Levant au Ponant, les emportoit quand etsoy, et néanmoins elles ne restoint pas d'avoir un mouvement propre et particulier, qui est circulaire sur la face du soleil, laquelle elles parcourent dans quatorze jours ou environ, descrivant sur icelle des lignes presque semblables à celles que font Vénus ou Mercure quand ils passent lors de leurs conjonctions entre le soleil et nous. Elles ne sont pas noires ni moins lucides que celles de la lune quand elle passe en opposition; n'ont pas seulement longueur et largeur, mais qu'elles sont espesses; que les défauts des parallaxes monstrent nécessairement qu'elles ne sont pas en l'air ou voisines de la Terre, et qu'il y a plusieurs arguments et démonstrations par lesquelles appert que, si elles ne sont pas contigues au soleil, elles en sont fort proches (24).) — Après tous ces discours, je l'interpellay sur les réfractions et moyen de former le cristal du télescope en telle sorte

 

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que les objets s'agrandissent et s'aprochent à telle proportion qu'on veut. A cela il me respondit que ceste science n'estoit pas encore bien cogneue; qu'il ne sçavoit pas que personne l'eût traicté autres que ceux qui traitent la perspective, si ce n'est Joannes Keplerus, matématicien de l'Empereur, qui en a faict un livre exprès, mais si obscur qu'il semble que l'autheur mesme ne s'est pas entendu. De tout ce discours je fis profit seulement de deux termes qui sont important en l'affaire: le premier, que tant plus le cristal convexe prend une portion d'un plus grand cercle et le concave d'un plus petit, tant plus on voit loin. L'autre, que le canon du télescope pour voir les estoiles n'est pas long plus de deux pieds; mais, pour voir les objets qui nous sont fort proches et que nous ne pouvons voir à cause de leur petitesse, il faut que le canon aye deux ou trois brasses de longueur. Avec ce long canon il me dict avoir vu des mouches qui paroissoient grandes comme un agneau et avoit apprins qu'elles sont toutes couvertes de poils et ont des ongles fort pointues, par le moyen desquelles elles se soustiennent et cheminent sur le verre, quoique pandues à plomb, mettant la pointe de leur ongle dans les pores du verre.— Sur la fin de ce discours je le priay de me monstrer des télescopes pour voir les dimensions tant du cristal que des canons. A quoi il me fîct response avoir le tout en une maison qu'il avoit aux champs à quelques milles de Florence, où il offroit de me mener tout aussi tost que sa disposition le permettroit et que le temps seroit beau et clair; et là il me feroit voir non seulement les instruments mais encore leurs effectz avec promesse de me faire présent d'un de ses meilleurs télescopes.... Le jeudy matin, Monsieur de Sarlat est allé voir le seigneur Galilei, où je l'ai accompaigné. Pendant ceste visite et conférence a esté discouru de plusieurs observations et remarques faictes au ciel par le moyen du télescope: et, entre autres choses, le seigneur Galilei nous a faict voir que la surface du corps lunaire est autant rabouteuse que celle de la terre; que, si elle estoit uniforme, bien unie et polie comme un miroir, elle n'en voyeroit pas les rayons du soleil vers la terre, ains qu'elle nous seroit invisible au ciel. Ce que il a monstre par l'exemple d'un peu d'eaue en poudre sur le pavé, qui ne réverbère la lumière du corps opposé que le long de la ligne de réflection qui faict l'angle égal à celui qu'on appelle incidentice, hors laquelle ligne on ne voit point de réflection. Il a aussi déclaré qu'il croyoit parfaitement que la terre se mouvoit et faisoit le tour entier en vingt quatre heures et que au ciel n'y avoit aultre mouvement que le mouvement propre et nul mouvement de rapidité.... Le (samedy) matin, j'ay encore veu le seigneur Galilei et, en prenant congé de luy, il m'a promis de m'escripre à Rome, ensemble à Monsieur de Balfour, principal au collège de Guyenne à Bordeaux; et, de plus, m'a promis de m'envoyer le cristal d'un bon télescope, et m'envoyer le tout chez le seigneur Maturin Le Paintre, sollicitatore in Roma, à la Calata di monte Citorio, appresso il barbiero. » « (B.N. Ms. Fonds Périgord, CVI, folios 31 et 23.)

 

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II est à supposer que si notre auteur n'avait pas été reçu par Galilée avec des égards particuliers, il ne lui aurait pas fait trois visites consécutives. Mais le nombre et le rapprochement de ces entrevues montrent surtout à quel point de tels entretiens l'avaient frappé. Si l'on veut avoir une idée de l'in­fluence que le contact du génie exerce sur les intelligences qui l'approchent, il suffit de voir l'action décisive de l'illustre Florentin sur l'archéologue sarladais transformé brusquement en astronome. Mais en même temps l'exemple de l'un et de l'autre montre à quel point le versant de l'intelligence, la di­rection des forces de l'esprit, plus ou moins éminentes, dépend du fait d'une invention accidentelle. Car, assurément, sans la découverte fortuite du télescope, Galilée lui-même ne se serait point occupé d'astronomie avec passion. Il se serait borné à faire de la physique, par suite de la remarque, fortuite aussi, qui le frappa dans la cathédrale de Pise. Quoi qu'il en soit, l'enthousiasme de Tarde, loin de s'affaiblir à Rome où il se rendit après son départ de Florence, ne fit que s'y alimenter par ses longues et fréquentes visites au collège des Jésuites. Le P. Griambergerius, successeur de son ancien ami le célèbre Clavius (25) lui parla avec la plus vive admira­tion de celui que le tribunal de l'Inquisition devait faire admonester l'année suivante et condamner quelques années plus tard. « Le ciel, lui dit-il, semble estre conquis depuis que Galileus Galilei a le premier posé l'es­calade et en a rapporté la couronne murale. »

Cet enthousiasme s'exprime en termes chaleureux, trois semaines après, dans une lettre, dans un court billet de Tarde à Galilée, que nous avons eu le plaisir de voir retrouvé parmi les papiers de ce grand homme conservés à Florence (26). Il est probable que cette correspondance ne s'est pas arrètée là, mais il n'est pas resté trace, à nous connue, de la suite qu'elle a dû avoir (27). Quoi qu'il en soit, voici ce billet.

La suscription est en italien et le corps du billet en latin. La suscription porte: « Al molto illustre signore, il signore Galileo Galilei, nobil fiorentini, filosofo e matematico primario del serenissimo duca di Toscana,

« In Firenza. »

Le texte est ainsi conçu (28):

« Illustrissimo ac clarissimo viro, domino Galileo Galilei, rerum matematicarum peritissimo, Joannes Tarde, canonicus ecclesiæ Sarlatensis in Aquitania et earumdem matematicarum studiosus, S.

 

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Lætor et magni perpendo (clarissime vir) tanto munere à Deo Optimo Maximo me fuisse donatum ut initinere meo Italico dominationem tuam potui videre et per quosdam dies alloquiet ab eadem multa nova et præclara viva voce discere. Multis spero me narraturum humanitatem tuarn iugeniumque tuum de matematicis tam bene meritum. Quem Florentiæ dedisti libellum de maculis solis legi et perlegi Romæ maxima cum delectatione, et spero mecum in Galliam deportare ut ipsum dominus Robertus Balforeus videat et legat. Cæterum recordor tibi dixisse Florentiæ nos esse Romæ mansuros per duos menses; sed quia, ob aliquam causam, cogimur discedere, et re vera sumus discessuri circa finem hujus mensis decembris, volui te monitum esse quod si præfato domino Balforeo es responsurus illique missurus litteras, perspicillum, aut aliquid aliud, necesse est ut ante diem natalem, id est ante finem hujus mensis mittas. Si enim in principio januarii Romam appulerint, invenient nos iter arripuisse versus natale solum. Valetudinem tuam interim cura ut matematicarum studiosi te tuisque obser­ve vationibus et inventis diutius frui valeant.

Roma, die 6 decembris 1614.

Tuæ dominationis devotissimus.

Joannes Tarde,

canonicus theologus ecclesiæ cathedralis

Sarlati in Provincia Burdigalensi (29). »

 

« Dirigantur et subscribantur, siplacet, litteræ dominationis tuæ: Al signor Maturino Le Paintre sollicitatore in Roma, alla Calata di monte Citorio appresso il barbiere.

 

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Le verso porte cette mention en travers, écrite de la main de Galilée: « Joannes Tardeus, Canonicus Aquitanus. » Cette mention, ajoutée au fait même de la conservation de ce simple billet ainsi mis à part, montre bien que Galilée avait l'intention de répondre à son correspondant. Il n'est pas surprenant d'ailleurs que cette réponse ait été perdue, ainsi que les lettres ultérieures de Jean Tarde. Ce qui est étrange, c'est que celle-ci ait été sauvée de la destruction. Nous y voyons, par exemple, que Robert de Balfour, ce savant bordelais, dont Tarde était l'ami, correspondait avec Galilée. Il semble même que notre chanoine se soit présenté chez ce dernier, porteur d'une lettre de lui. Pourtant, le savant bibliothécaire de Florence, M. Carli, qui nous a découvert la lettre ci-dessus, et qui connaît son Galilée par cœur, pour avoir dépouillé page par page tous les manuscrits de son grand compatriote, n'y a rien trouvé qui concerne « Robertus Balforeus ». Sur notre demande, il a fait des recherches à cet égard, mais sans le moindre résultat. Dans l'Histoire du collège de Guyenne, par M. Gaullieur, il est parlé avan­tageusement de Balfour, professeur d'origine écossaise, qui devint princi­pal en 1602 et mourut en 1621. C'était « un mathématicien de talent, en même temps qu'un helléniste de premier ordre (30). » Une chaire de mathéma­tiques est créée tout exprès pour lui par la municipalité en 1591. Il est loué par Florimond de Rémond d'avoir fort bien gouverné « ce beau collège de Guyenne où non seulement notre jeunesse, mais aussi une bonne partie de celle de la France, s'élève et se nourrit ». Cette école, rivale et ennemie de celle des Jésuites, eut alors son heure de prospérité. Le gouvernement, soit de l'une, soit de l'autre, ne devait pas être facile: on y voit les élèves, en 1610, enlever de force, la nuit, une jeune fille, et aller en bande faire une orgie. Les écoliers d'alors n'étaient pas moins turbulents que leurs pères.

Ou je me trompe fort, ou Tarde, en proie à une de ces fermentations extra­ordinaires de curiosité scientifique, dont cette époque nous donne le spec­tacle, n'a pas dû se préoccuper beaucoup à Rome du différend des Cordeliers et des Récollets sarladais. Et si, par hasard, c'est quelque nouvel incident de ce conflit monacal qui a abrégé ses visites au P. Griambergerius beaucoup plus qu'au Vatican, je me persuade qu'il a dû maudire sans distinction les religieux belligérants. Son désir de suivre Galilée à l'assaut du ciel et de se livrer désormais presque exclusivement à ce labeur, fut redoublé sans doute quand il apprit au collège des Jésuites que les nouveautés astronomiques dont il s'émerveillait étaient déjà vulgarisées en Allemagne et en Italie, au point d'y être connues des derniers « mitrons ou barbiers » de ces nations. L'i­gnorance relative de la France à cet égard était navrante et un bon patriote devait avoir à cœur d'y mettre fin. « Le cœur se serre, dit Arago (An­nuaire du bureau des longitudes, 1844), lorsqu'en étudiant l'histoire des

 

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sciences, on voit un si magnifique mouvement intellectuel (la rénovation de l'astronomie au commencement du XVIIe siècle) s'opérer sans le secours de la France. » Or, parmi tous ces phénomènes surprenants qui venaient de lui poser d'irritants problèmes, le plus attachant, le plus fertile en points d'interrogation, lui parut être celui des taches solaires. Il ne se trompait pas, et la preuve en est qu'à l'heure actuelle encore aucune explication satisfai­sante de ces taches n'a été fournie (31). Dès 1614, presque toutes les hypothèses imaginables à leur sujet avaient été formulées, comme on le voit par la Relation de notre auteur. « J'apprins que les taches découvertes à l'astre du soleil mettoint beaucoup de gens en peine. Les uns pensoint que ce soit un ramas et assemblée de petites estoiles conglobées ensemble, peu esloignées du soleil qui vont et viennent à l'entour d'iceluy comme Venus et Mercure ou comme « Sidéra Medice » derrière Jupiter; les autres opinent que ce sont des cavités dans le corps solaire (32) ». D'autres enfin les prenaient pour des nuées. De toutes ces hypothèses, la plus vraisemblable à la date en question, vu l'im­perfection des instruments et la brièveté des observations d'alors, c'était à coup sûr la première. Elle s'était naturellement présentée tout d'abord au P. Scheiner qui, vers 1611, en même temps que Fabricius et Galilée, décou­vrait les taches. Le mérite de Tarde n'est donc point d'avoir imaginé cette conjecture, mais bien, ce qui est tout autrement important pour le progrès de la science, de s'être attaché obstinément à cette idée qu'il a faite sienne, d'en avoir détaillé, mis en relief toutes les difficultés non moins que toutes les vraisemblances, et surtout d'avoir entrepris, pour la contrôler, de longues et méthodiques observations prolongées pendant dix années consécutives, de 1615 à 1625 (33). Ces observations garderaient leur valeur, n'eussent-elles servi qu'à serrer de près une erreur complète. Une erreur suivie jusqu'au bout est bientôt expulsée, au grand profit de l'avenir. Au fond de cette théo­rie erronée d'ailleurs, il y avait peut-être, nous le verrrons, un germe de vérité inaperçue de son auteur.

 

V

 

C'est immédiatement après son retour de Rome (34), et probablement avec une lunette donnée par Galilée, que Jean Tarde se mit à observer les taches et à enregistrer ses constatations. Nous le savons par son témoignage et aussi

 

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par celui du chanoine de Gérard-Latour. « Je suis curieux, écrit celui-ci à Papebrock, le 14 avril 1663, de toutes ces choses (histoire, mathématiques, médailles...) comme ayant succédé aux curiosités de feu M. Tarde, chanoine théologal de nostre chapitre, qui estoit sçavant dans les mathématiques, comme l'on voit par ses ouvrages imprimés... et par les manuscrits qui res­tent, surtout celluy des observations qu'il nous a faictes des taches du soleil ou plutôt des planètes qui font leur cours autour du soleil, ez années 1615, 1616, 1617 (35)... » II me reste de ce manuscrit deux pages d'observations datées de juin 1615. D'autre part, j'en possède un autre, tenu dans le même ordre, qui commence en août 1619 (36) et se termine le 20 mars 1625. Il est probable que l'observateur s'est lassé à partir de cette date, car elle est suivie sur le manus­crit, de force pages préparées pour recevoir des enregistrements qui n'ont pas été faits. Cette préparation consistait en grands cercles tracés d'avance au compas, deux par page. Dans l'intérieur de chacun d'eux, le patient astronome figurait ensuite par de petits pâtés d'encre la forme, la dimension, les posi­tions successives, jour par jour, durant un mois environ, d'une même tache sur le disque solaire. On a des échantillons imprimés de ces figures dans les Astres de Borbon. Quelle ténacité investigatrice suppose une telle suite d'exa­mens fatigants, meurtriers pour la vue! Et comme on y sent bien cette soif amoureuse des choses célestes, cette passion sans nom qui a rendu Galilée aveugle, et qui faisait exprimer à Copernic, sur son lit de mort, l'amer regret — de n'avoir jamais vu Mercure! — Notons, il est vrai, que notre chanoine avait eu l'idée de prévenir la fatigue des yeux par d'utiles précautions dont l'exemple a été suivi: « Le plus ancien ouvrage à ma connaissance, dit Arago, où il soit fait mention d'un verre coloré interposé entre l'œil et l'oculaire de la lunette est de 1620 et intitulé Borbonia Sidera, par Jean Tarde, chanoine de la cathédrale de Sarlat. » (Annuaire du bureau des longitu­des, 1842. Ce passage est reproduit dans l’Astronomie populaire du même auteur, t. II, p. 124, 2me édition.) L'idée n'était pas sans valeur, puisque, si elle eût été mise en pratique par Galilée, elle lui aurait évité la cécité, ainsi qu'à bien d'autres. — Malgré tout, une telle énergie de persévérance est rare, et je crois pouvoir affirmer que jusqu'à notre siècle, nul autre recueil d'observations individuelles sur les taches solaires, si l'on excepte l'in-folio du P. Scheiner, n'a été à ce point prolongé et minutieux. Le climat pluvieux de la Guyenne, par malheur, secondait mal cette patience et brisait à

 

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chaque instant le fil de recherches dont la moindre interruption inopportune compromettait le résultat.

Elles n'ont pas été sans fruit pourtant. L'auteur, qui distingue soi­gneusement entre les faits. constatés par lui et l'interprétation qu'il leur donne, les a résumées en 20 observations générales, véritables lois empi­riques, formulées avec précision l'une après l'autre. Là est, à mon sens, la vraie valeur du livre, bien plus que dans la théorie élevée sur ces fondements. Parmi ces remarques ainsi étiquetées, il en est plusieurs certaine­ment qui ont été neuves en leur temps ou généralisées pour la première fois; mais, pour faire à Tarde la juste part d'honneur qui lui en revient et mesurer l'importance des constatations qui lui appartiennent, il faudrait à cet égard une érudition approfondie, jointe à une connaissance consommée de l'astronomie. Ces deux conditions sont rares, et j'avouerai sans modestie qu'elles me font défaut. Je lis pourtant dans un des ouvrages les plus récents et les plus estimés sur le soleil par l'astronome américain Young, que les taches « ont des mouvements propres (à chacune d'elles individuel­lement) en latitude et en longitude », et que « ce fait ne semble pas avoir été compris des premiers observateurs, bien qu'une remarque de Scheiner, à laquelle on avait fait peu attention, indique qu'il avait entrevu la vérité. » Or, ce fait que Scheiner aurait entrevu (37) (dans sa Rosa Ursina, publiée en 163o). Tarde l'a très nettement et bien antérieurement énoncé dans son observation XIII qu'il développe p. 48; et c'est un de ses principaux arguments, très-spécieux assurément, en faveur de son explication des taches par l'hypothèse d'astéroïdes indépendants circulant très-près du soleil et autour de lui. En formulant cette demande, dont il revendique la priorité, il l'oppose comme un respectueux démenti à Galilée. « Galileus Galilei, dit-il, en la seconde épistre à Marcus Valserus, dit que ces planètes qu'il appelle taches ont un mouvement commun et uniforme a et qu'elles procèdent par lignes parallèles, et de là conclud que le soleil se meut sur un centre et les emporte quant et soi. Mais nous, par des observations plus longues et plus exactes, avons trouvé qu'il y a divers mouvements entre elles, et de cette diversité colligeons que ce sont des planètes qui ont plusieurs et divers orbes, par lesquels ils (38) sont portés. Car, comme la lune marche

 

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d'un pas fort viste, Saturne d'un pas fort lent, Vénus et Mercure d:un pas médiocre, ainsi les planètes de Borbon ne marchent pas tous de mesme train, mais les uns plus viste que les autres. » — Au lieu de nommer Scheiner, M. Young aurait donc eu plus de raison, dans le passage ci-dessus, de nommer Tarde, qu'il cite d'ailleurs en un autre endroit, comme l'ont cité nombre d'astronomes qui ont écrit sur le soleil.

Cette indépendance, cette autonomie des taches, telle qu'on n'a pu encore avec exactitude mesurer la durée de la rotation du soleil sur lui-même, devait paraître, avouons-le, une terrible, une décisive réfutation de l'idée de Galilée sur l'inhérence des taches à la masse solaire (39). Tant qu'on regar­dait le soleil comme un corps solide, et non fluide, il n'y avait rien à répliquer. Il est vrai qu'en admettant la fluidité, établie de nos jours par le spectroscope seulement, de l'enveloppe lumineuse du soleil, on rend conciliable avec cette inhérence des taches leur indépendance relative. Mais ce genre d'inhérence n'est point celui que visait l'argumentation de notre auteur. Gardons-nous donc de prêter à ces anciens astronomes des erreurs grossières. Ils se trompaient bien moins qu'il ne semble à les lire super­ficiellement. Si les taches, par exemple, sont des cyclones solaires, comme le veut M. Faye, remarquons qu'un cyclone, terrestre ou solaire, n'importe, est chose indépendante, dans une certaine mesure, du globe qu'il parcourt, et présente un mouvement de révolution tout à fait comparable à l'orbite de satellites transitoires qui circuleraient autour de la terre ou du soleil. — Un terme de comparaison qui se présentait alors de lui-même, à propos de taches, était celui des taches de la lune, incontestables et incontestées, celles-là. Or, ces taches lunaires étaient sans mouvement propre, elles étaient constantes, elles n'étaient pas rondes (40), elles étaient loin d'être aussi noires; en somme, elles ne ressemblaient nullement aux phénomènes solaires qu'on appelait taches aussi. Comment la noirceur de celles-ci, par exemple, au milieu d'un foyer de lumière, n'aurait-elle pas été attribuée à l'interposilion de corps solides? Tarde compare ces ombres à celle que produisent sur le disque solaire les passages de Mercure ou de Vénus. Aquoi pouvait-il mieux les comparer? Vraiment, la pente de l'analogie ici était irrésistible.

Il est à remarquer pourtant que nulle observation authentique et sérieuse du passage de Mercure sur le soleil n'avait encore eu lieu à la date où nous sommes; car celle de 1607, que Kléper se vantait à tort d'avoir faite, est démontrée imaginaire. C'est le 7 novembre 1631 que, pour la première

 

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fois, ce phénomène fut aperçu d'une manière indiscutable par Gassendi. On voit, par les lettres de Joseph Gaultier, prieur de la Valette, compa­triote et ami du célèbre astronome, à quel point cette découverte fit évène­ment dans le monde savant d'alors, et notamment dans la pléiade scientifi­que, véritable signe du temps, qui se groupait à Aix autour de Peiresc, du grand Pereisc. —(C'est ce conseiller au Parlement d'Aix, magistrat d'espèce rare, que Bayle appelait « le procureur général des lettres et des sciences françaises », et dont Balzac disait qu'il n'avait pas eu besoin d'un Auguste pour être un Mécène. On connaît, du reste, les intéressantes publications de M. Tamisey de Larroque à son sujet.) Eh bien, quand le passage impa­tiemment attendu a été enfin observé, voici les premières réflexions qu'il a suggérées à Joseph Gaultier, qui s'occupait d'astronomie lui-même avec ardeur. Celui-ci ne revient pas de son étonnement. « Je pensais, écrit-il à Peiresc le 4 décembre 1631, qu'il (Mercure) fit la tache au soleil grandement noire pour estre un corps plus dense (41) et opaque que les macules célestes du soleil. Ce qui me fait doubter à présent que, sy ceste observation est vérita­blement de Mercure, il ne nous faille ratiociner autrement de ces macules solai­res et qu'il ne nous soit nécessaire d'approcher à l'opinion de nostre théologal de Sarlat qui les appelle Borbonia Sydera dans le volume qu'il en a dressé de ses observations; et,certainement ces macules estant si grandes et si noires et tant visibles, puisque mesme quelquefois se sont laissé voir sans lunettes, il est assés vraisemblable qu'elles ont un corps assez opaque et danse, car au­trement ne noirciroient pas davantage le soleil que Mercure, si tant est, comme j'ay dit, que ceste observation soit de luy (42)... »

Ces lignes montrent le degré de vraisemblance qui militait en faveur de l'hypothèse de Tarde en l'état de la science et des instruments d'alors, et qui tendait à ramener vers elle les esprits les moins disposés pour elle. Joseph Gaultier l'est si peu, on le voit, que, pour échapper à l'obligation d'accepter la théorie des taches planètes, il révoque en doute la réalité du passage de Mercure. Quelques jours après, il est vrai, son doute à cet égard est dissipé; mais je dois convenir que cela ne suffit point à lui faire adopter la théorie sarladaise. Il écrit d'Aix le 15 janvier 1632: « Je ne vous ai rien dit en ma précédente de ce bon père qui a mis en lumière ce beau livre des macules solaires. (Il s'agit ici, à n'en pas douter, de la Rosa Ursina de Scheiner.) Nos­tre chanoine théologal, en son livre sur icelles, qu'il intitule Sydera Borbonia dédié à nostre Roy régnant heureusement, bien qu'il soit homme, à mon peu de jugement, bien capable, n'a pas rempli son dit livre de tant de feuilles (l'ouvrage de Scheiner est un énorme in-folio), bien que de prou de doctrine. Il veut néanmoins que ces macules soient causées par des corps célestes qu'il appelle «Sydera», sur quoy néanmoins j'en attends de plus

 

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amples preuves que les siennes pour me le persuader. » On remarquera l'ex­pression deux fois répétée « nostre théologal ». Elle semble indiquer que Tarde a eu des relations personnelles avec la société d'Aix. Il a pu et même dû certainement traverser celle ville dans sa période de pérégrination méridionale (1591-1594) et y connaître Joseph Gaultier, à peu près du même âge que lui (né en 1564).

Revenons à son livre. Il y répond très-ingénieusement à l'objection, fort grave au reste, tirée du fait que certaines taches apparaissent parfois inopinément au milieu du champ solaire, d'autres fois s'évanouissent tout à coup. Il ne dissimule aucune difficulté et il a réponse à tout. Il ne pouvait deviner, bien entendu, ce qu'un demi siècle au moins d'observa­tions pouvait seul faire découvrir et ce qui a été démontré, en fait, de nos jours seulement, à savoir qu'il existe une variation périodique dans le nombre des taches, dont le maximum se produit à peu près tous les dix ans (43). J'ignore ce qu'il aurait répondu à cela, et surtout aux analyses spec­trales...

 

VI

 

En résumé, sa thèse s'appuyait sur des faits positifs, des plus probants en apparence. Dois-je maintenant ajouter qu'à toutes ces raisons de l'ordre le plus scientifique, se mêlait une considération quasi-mystique (une seule, chose bien remarquable pour l'époque!), je veux dire la faiblesse d'avoir voulu venger le soleil de « l'injure » qu'on lui a faite en le supposant taché, « comme si l'oeil du monde estoit malade d'une ophthalmie »? Certes, il y a loin de là aux extravagances où les savants du temps noyaient leurs plus pures conceptions. Le grand Kepler lui-même était tout autrement épris de chimères. Je ne parle pas de Morin, professeur de mathématiques — lisez d'astrologie judiciaire— au collège de France (voir Moréri), qui jusqu'à sa mort en 1656 combattit à outrance, avec les plus absurdes argu­ments, l' « erreur » des coperniciens; ni du P. Scheiner, déjà nommé, autre adversaire acharné, et non méprisable assurément, du mouvement de la terre; ni du P. Schyrle de Rheita, astronome renommé pourtant, mais visionnaire, qui, entre autres conjectures disait: « Si Jupiter a des habi­tants, ils doivent être plus grands et plus beaux que les habitants de la terre, dans la proportion des deux globes. » Noter que Jupiter est 1300 fois plus gros que la terre!

 

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Mais, au dix-neuvième siècle même, n'avons-nous pas vu Gœthe, le grand Goethe, dans sa théorie des couleurs, la plus fausse et la plus chère à son cœur de ses œuvres de science, se poser aussi en champion du soleil? La théorie de Newton, la vraie, qui considère les rayons colorés comme les éléments dont la lumière blanche est simplement la combinaison, révoltait cette âme d'artiste. Il disait fièrement à son secrétaire Eckermann (44): « J'ai vu la lumière dans toute sa pureté, dans toute sa vérité; c'était mon de­voir de lutter pour elle. Mes adversaires voulaient la ternir. Ils soutenaient ce principe: l'ombre fait partie de la lumière. Ils prétendent en effet que les couleurs (et les couleurs sont bien de l'ombre) sont la lumière elle-même... » Ce n'est pas que l'idée erronée de Gœthe fût sa propriété exclusive. Il en convient: « Ma théorie des couleurs, dit-il, n'est pas absolument une nou­veauté. Platon, Léonard de Vinci et d'autres excellents esprits ont en partie trouvé et dit tout ce que j'ai moi-même trouvé et dit; mais l'avoir retrouvé, redit, propagé, défendu, voilà mon mérite. » Propagé? Hélas! non. L'illus­tre poète n'a pas eu cette consolation. Il n'a convaincu personne, et il le sait bien. Son isolement sur ce point est si complet qu'il en est réduit à endoc­triner le bon, l'honnête Eckermann, pour compter un disciple au monde. Ce qui n'empêche pas qu'il eût volontiers donné Faust et toutes ses poésies pour son traité d'optique.

Notre chanoine au moins a été assez heureux pour voir se répandre au loin et même s'enraciner la foi en ses Sidéra Borbonia. Son livre a eu trois éditions, l'une latine en 1620, les deux autres françaises, en 1622 et 1627, cette dernière devenue extrêmement rare (45). Son hypothèse fait date encore dans l'histoire de l'astronomie et son nom y est attaché (46). Nous avons vu que le chanoine de Gérard-Latour, en 1663, y croyait toujours, non sans quel­ques doutes. Si Fontenelle, dans sa Pluralité des mondes, en 1686, refuse d'y croire, il en parle, lui l'esprit le plus net et le moins porté à s'abuser qu'il y ait jamais eu, comme d'une erreur dont on est à peine détrompé. Voici ce qu'il dit, avec sa préciosité habituelle, à propos des taches du soleil: « Comme on avait découvert, peu de temps auparavant, de nouvelles planètes... que tout le monde philosophique n'avait l'esprit rempli d'autre chose, et qu'enfin les nouvelles planètes s'étaient mises à la mode, on jugea aussitôt que ces taches en étaient, qu'elles avaient un mouvement autour du soleil, et qu'elles nous en cachaient nécessairement quelque partie, en tournant leur moitié obscure vers nous. Déjà les savants faisaient leur cour de ces prétendues planètes aux princes de l'Europe. Les uns leur donnaient le nom d'un prince, les autres d'un autre... »

 

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Ces savants, c'étaient Jean Tarde d'abord, et le P. Malapert ensuite (47). Les Astres de Bourbon avaient tant de succès que celui-ci n'avait pu résister au désir de se les approprier en les démarquant. Il avait fait hommage à la Maison d'Autriche du fruit de son larcin, sous le nom d'Astres Austriens. C'était la mode alors, pour parler comme Fontenelle, de donner aux astres, vrais ou faux, des monarques pour parrains. En 1645, huit nouveaux sa­tellites de Jupiter, imaginaires, ont été offerts par le P. Schyrle de Rheita à Urbain VIII et baptisés en conséquence astres Urbanoctaviens. On rempli­rait un firmament avec les constellations chimériques découvertes en ce temps-là; pseudo-cieux parmi lesquels celui de Tarde, on peut le dire, oc­cupe le rang le plus éminent. Pour revenir à Malapert, j'ai eu la curiosité de lire à la Bibliothèque nationale ses Austriaca Sidera, publiés en 1633, et dont le titre est visiblement inspiré par les Borbonia Sidera de notre auteur. Il dit n'avoir fait ses observations avec suite qu'à partir de 1617. Quoique très-postérieur à Jean Tarde, dont les observations remontent plus haut et dont l'ouvrage a été publié treize ans avant le sien, il se garde bien de le citer. Il l'imite pourtant, et par son titre, et par la manière dont ses observa­tions sont conduites; et d'ailleurs il ne se fait pas faute de citer nombre d'au­teurs, principalement le P. Scheiner et autres « Societatis nostræ ». La preuve, au reste, qu'il connaissait l'ouvrage de Tarde, c'est qu'il pose en principe et comme une vérité déjà démontrée, ce que celui-ci s'est imposé le labeur et a eu l'illusion spécieuse d'établir fort longuement, à savoir que les taches du soleil sont de vraies planètes. Malapert, lui, trouvant ces pla­nètes-là toutes faites dans le ciel, n'a que la peine de les y cueillir et d'en faire don à Philippe IV d'Autriche. « Je te les donne, lui dit-il, ces héliocy­cles, si toutefois, ajoute-t-il prudemment, la postérité me reconnaît quelques droits sur eux (si quid mihi in eos juris posteritas idcirco esse concedit). » Franchement, le procédé est un peu cavalier. Mais il était assez dans les mœurs scientifiques du temps.

Pour se consoler de ces plagiats d'outre-Rhin, Jean Tarde avait un dédom­magement de l'espèce la moins commune: l'admiration de ses compatrio­tes. Dans les vers qu'il leur a inspirés, on la sent chaleureuse et vraie, à travers l'emphase inséparable du genre. A la fin d'un de ses manuscrits, je lis les distiques suivants d'un avocat sarladais de ses amis, avec cet en-tête: « In landem domini Tardai, ecclesise Sarlatensis canonici et Sacræ Theologiæ professoris, necnon in pluribus aliis scientiis doctoris meritissimi, Petrus Formigerius,

 

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dominus de Beaupuy jurium doctor, apud Sarlatenses patronus causarum, et ejus amicus obsequmtissimus, hæc fecit, dedit dicavitque epigrammata. »

 

Sidera Borbonia agnosii, quæ nulla vetustas

Novit, Lodoïco visa sub imperio,

Tarde, nec abbatum Sarlati nomina tardas

Dicere, et acta tuis commemorare typis.

Sic revocas tumulo exstinctos, sic nescia fati

Mens sedet in tanto Sidere Borbonio (48). »

 

Je ne cite pas le reste de la pièce, où Tarde est de nouveau loué d'avoir donné « nova sidera cœlo ». On pourra la lire dans la notice de M. Dujarric-Descombes. Il y a au frontispice de la Chronique que nous publions une autre série de distiques; et toujours l'honneur d'avoir révélé les astres borboniens est cité comme le titre le plus éclatant de notre auteur. Il est probable que la découverte de la planète Neptune a valu moins de vers la­tins à M. Leverrier.

Ce n'est pas tout. L'édition latine des Borbonia Sidera débute par une vé­ritable débauche de distiques. Il y a cinq petites pièces de poésies coup sur coup, mais la plupart si mauvaises que je renonce à les citer toutes. La pre­mière, signée Gabriel de la Brousse, « sacræ theologiæ baccalaureus »,est l'explication, on ne peut plus obscure, de l'image du frontispice, qui représente la face du soleil toute couverte de taches, et saluée néanmoins par un élé­phant, un aigle et un serpent enroulé autour d'un obélisque. Suit un sixtain, « hexasticum », où il est fait un mauvais calembour sur le nom de Tarde, jeu de mots qui a eu du succès, car on l'a vu répété plus haut. A titre de variante, citons les ïambes suivants, de Paschal de la Brousse, « sacrée theologise doctor, ecclesias canoniese Sarlati canonicus, domini Tarde devinctissimus. »

Quisquis tenebris ingeni mersus jaces,

Lucis datorem Tardeum supplex adi.

Quid dubius hæres? num tibi lumen dabit,

Qui liberare sordibus solem potest ?

 

Traduction libre: « Qui que tu sois, si tu es plongé dans les ténèbres, va supplier Tarde de te guérir la vue. Pourquoi hésites-tu? Pourrait-il ne pas te rendre la lumière, lui qui a délivré le soleil de ses souillures? (49)»

 

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Enfin, la légende a fait suite à la poésie. «Nos anciens, dit Bouffanges (50), se souviennent encore de ce vieux dicton, lorsqu'on parlait d'un homme qui étonnait par les merveilles de son savoir: c'est le diable ou c'est Tarde. » On racontait, en effet, toujours d'après le même auteur, qu'un sa­vant s'étant fait fort de soutenir à Rome, envers et contre tous, une thèse « de omni rescibili », Tarde s'y était rendu au jour désigné, « son bréviaire sous le bras et un bâton à la main », avait relevé le défi et accablé son adver­saire au point de lui arracher cette exclamation: « es Tardus aut diabolus (51)». Il pourrait y avoir, dans cette anecdote, racontée autrement, un certain fond de vérité. Suivant M. Eugène de Monzie (Le Barreau d'autrefois, p. 111), « Tarde, ayant à plaider à Rome un procès ecclésiastique, réduisit son con­tradicteur à s'écrier, pour dernier argument, qu'il croyait avoir affaire au diable. Cette croyance est encore commune, dans la société romaine, à qui­conque se trouve dans un extrême embarras. » Le procès ecclésiastique dont il est ici question, ne serait-ce pas précisément la querelle de moines qui motiva le voyage de Tarde et de son évêque à Rome en 1614?

 

VII

 

Peut-être me reprochera-t-on de m'ètre étendu démesurément, dans ce qui précède, sur une hypothèse erronée, abandonnée, et d'avoir ajouté ainsi à l'emphase des versificateurs qui l'ont louée, l'exagération de mes dé­veloppements. Mais, en somme, qu'y a-t-il de plus instructif, dans les scien­ces, que leurs erreurs, c'est-à-dire que leur histoire? Combien d'idées nou­velles, de théories proclamées glorieuses, réputées lumineuses, qui ont constellé ou constellent encore le ciel de la philosophie, depuis le cartésianisme et l'hégélianisme jusqu'au spencérianisme peut-être, ne sont que des obscu­rités prises pour des profondeurs, des vides pris pour des solidités, des ta­ches saluées planètes! Ces constellations d'un jour, un petit agrandissement de la vue des faits les a allumées, un perfectionnement nouveau de la lunette de l'expérience les a éteintes ou les éteindra. Toute leur vérité a consisté dans leur à-propos, comme tout le mérite et toute l'importance de tant d'hommes illustres. Dans le firmament de l'histoire, que de Borbonia Sidéra!

Après tout, est-il définitivement démontré que les astres de Borbon sont un simple rêve? Eh bien, non. Si, à n'en pas douter, la plupart des taches

 

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sont des cavités ou des éruptions (on ne sait au juste) de la masse solaire, dans leur nombre peut fort bien se glisser quelque planète véritable indû­ment confondue avec elles. Le soupçon en est venu dès 1842 à M. Leverrier par l'étude de Mercure, la planète la plus rapprochée du soleil. Il a reconnu dans sa marche des anomalies qui, d'après les lois de Newton, décèlent des perturbations causées par le voisinage de corps situés entre le soleil et cet astre, qu'il s'agisse d'ailleurs d'un globe unique ou d'un anneau d'astéroïdes. Ce sont des anomalies analogues, remarquons-le, constatées dans l'orbite de Saturne, qui l'ont mis sur la trace de Neptune. Aussi, plein de foi dans sa méthode et les lois newtoniennes qui ont également fait leurs preuves, l'éminent astronome n'a pas hésité à affirmer, dans les der­nières années de sa vie, l'existence de planètes intra mercurielles (c'est leur nom consacré) qui circuleraient très-près du soleil, précisément dans la région des Sidéra Borbonia. Destinée vraiment singulière que celle de ces derniers! Ils dormaient ensevelis depuis plus de deux siècles; les voilà qui ont l'air de ressusciter moyennant transfiguration! Ce n'est pas moi qui fais ce rap­prochement; il s'est présenté de lui-même sous la plume d'un astronome distingué, à propos de la question, on ne peut plus agitée et brûlante, de ces fameuses planètes intra-mercurielles. » Qu'il me soit permis, dit M. Dallet à ce sujet (52), de rappeler ici un fait curieux: en 1620, le chanoine Tarde et un jésuite belge, Charles Malapert (M. Dallet se trompe; celui-ci, nous le savons, n'écrivait que treize ans après la date indiquée), supposèrent que les taches solaires étaient causées par le passage de petites planètes que le premier appela Borbonia Sidera et le second Austriaca Sidera. »

Maintenant, quelqu'une ou quelques-unes des planètes dont il s'agit ont-elles été effectivement vues? Beaucoup de savants ont cru les voir, notam­ment Lescarbault; mais en sont-ils bien sûrs? M. Leverrier, lui, tenait leurs observations pour certaines, « et il acquit cette conviction, qu'il exprima jusqu'à l'époque de sa mort, que l'existence d'une planète intra-mercurielle, an­noncée par la théorie, ne pouvait plus être révoquée en doute. » On s'est même empressé de l'appeler Vulcain: un nom divin substitué à un nom royal, voilà tout. Malheureusement, malgré ce baptême mythologique, de nouveaux doutes ont surgi. M. Young (53) est porté à nier Vulcain. M. Barré (54) ne le nie pas, mais tient pour plus vraisemblable un amas de corpus­cules autour du soleil. En résumé, rien de moins clair. — Pauvres astres de Borbon! seront-ils condamnés à rentrer pour la seconde fois dans le néant? Ce serait peut-être fâcheux pour notre chanoine, mais surtout, chose au­trement grave, pour Newton d'abord, dont les grandes lois se trouveraient ainsi légèrement infirmées.

 

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Au demeurant, la réalité de Vulcain ou de ses équivalents corpusculaires fût-elle établie, le mérite de notre chanoine en ceci se réduirait à une coïn­cidence curieuse. Il vaut mieux dire à son honneur qu'il s'est attaqué à un problème d'astronomie non résolu encore 250 ans après sa mort, et qu'il est bien excusable de s'être trompé en cherchant à le résoudre. Mais, avant tout, il convient de louer en lui ce qui est préférable à d'heureuses rencon­tres de détail, l'esprit scientifique (55), la fermeté et l'indépendance vraiment remarquable du jugement. Gassendi, qui mourut en 1655, n'a jamais osé se prononcer pour le mouvement de la terre, ni avouer son admira­tion pour Galilée (56). Ce n'était donc pas une médiocre hardiesse, de la part d'un chanoine professeur en théologie, en 1620, cinq ans après l'ad­monestation inquisitoriale infligée au grand Florentin, que de prendre ou­vertement parti pour Copernic, cet autre chanoine dont le livre avait été blâmé « donec corrigatur », et d'exprimer pour Galilée de l'enthousiasme. Il a raison de dire, on le voit (p. 24), qu'il est « plus enclin à suivre la vérité qu'à s'attacher aux opinions des particuliers ou aux erreurs populaires ». Il est vrai que, tout en parlant de l'astrologie judiciaire (p. 63) avec irrévé­rence, il semble révoquer en doute seulement (ce qui était déjà quelque chose de rare en ce temps d'astrologues) la valeur de celle pseudo-science (57). Mais comme sa pensée est transparente! Suivant lui, et son raisonnement n'est pas contestable, les Planètes de Borbon montrent que cette « espèce d'astrologie (58) » a été jusqu'à présent « vaine et frauduleuse », à moins qu'elle n'ait été simplement « fort imparfaite »; dans cette dernière hypothèse, il est possible, ajoute-t-il, que la connaissance des nouveaux astres lui fasse faire un « grand progrès ». C'est un dilemme; et la lecture de ce passage, d'ailleurs fort court, permet d'affirmer que la première branche avait toutes les sympathies de l'auteur, qui appelle ironiquement les astrologues « ces prophètes ».

On n'en saurait douter un moment, si l'on veut bien prendre la peine de lire cette belle page, que je ne puis m'empêcher de transcrire et qui termine la première partie des Astres de Borbon: « Les pythagoriciens, parlant de « la constitution du monde, mettoient le soleil immobile au centre de cet univers; à l'entour duquel se tournent, non seulement les astres, mais encore la terre. Toute la troupe des péripatéticiens s'oppose à cela, et y contredit opiniastrement, accusant d'impiété ceux qui disent que la terre, base et fondement du monde élémentaire (c'est-à-dire supportant les couches concentriques des éléments, qui la constituent) n'est pas stable, comme s'ils

 

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vouloient troubler le repos de la déïté terrestre. Mais, pour ce qu'il est permis à un chascun de philosopher, je ne doute point que plusieurs, fondés sur ces nouvelles apparences (sur les nouvelles découvertes dues au télescope) ne disent à l'avenir que l'opinion des pythagoriciens est la meilleure, et qu'elle mérite d'être remise en son premier crédit; que, comme les planètes de Borbon (59), Vénus et Mercure, voltigent à l'entour du soleil,à la face duquel ils causent si souvent des marques, et parfois se cachent derrière, et comme Jupiter est porté sur son ciel particulier (c'est-à-dire dans son orbite propre) avec quatre petits planètes qui toujours l'environnent, portés sur des orbes qui lui sont concentriques; de même il est raisonnable que le monde élémentaire (le globe terrestre) aye sa révolution dans la suprême région de l'air (dans l'éther) où il est soustenu par sa propre pesanteur, avec la Lune, sa perpétuelle compagne, à l'entour duquel elle faict néantmoins le circuit entier tous les mois, portée par un ciel concentrique à la terre. Ils osteront le premier mobile (nom donné par Ptolémée au ciel des étoiles fixes, supposé mobile comme le ciel de chaque planète), comme un ciel supposé ne portant aucun astre, et comme n'estant autre chose qu'une conception de rapidité (c'est-à-dire qu'une illusion produite par la rapidité du mouvement terrestre), soustenant qu'au ciel n'y a violence aucune, ni force universelle et supérieure qui exerce quelque commandement ou espèce de tyrannie sur les corps inférieurs, mais que le mouvement des astres vient d'une force inhérente et née avec eux et partant qu'ils se meuvent sans travail et sans contredit (sans résistance). Ils retrancheront ces excentriques, épicycles (60) et autres orbes, que les siècles anciens avoient inventé pour faire calculs, comme ayant trouvé un chemin plus court, plus facile et plus commode à faire toutes supputations nécessaires. Possible qu'ils auront opinion que toutes les estoiles qu'on appelle fixes sont errantes et ont leurs propres orbes sur lesquels elles font leurs périodes outre le cours annuel. Mais, parce qu'il n'y a point de proportion entre le demi-diamètre de leur petit orbe avec l'intervalle qui est de nous à eux, elles semblent fixes et sans-mouvement particulier.... De ces disceptations et contredits la vérité sera enfin reconue, et la connaissance de l'astrologie (de l'astronomie) amplifiée, illustrée et eslevée à un plus grand degré d'honneur; et les cieux donneronl plus de subjet aux mortels d'admirer et raconter la gloire de leur autheur. Car, comme au siècle dernier passé l'industrie des pilotes et le courage des mariniers a faict qu'on ait traversé les plus grands goulphes de la mer et qu'on ait descouvert

 

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un grand nombre de provinces et de royaumes, et que par ce moyen plusieurs milliers d'hommes ayent esté appellés à la cognoissance du vrai culte de Dieu, ainsi, au commencement de ce siècle, le télescope ... nous a ou­vert les cieux, nous a faict voir les cabinets célestes les plus retirés et les plus secrets, a descouvert plusieurs cieux et plusieurs astres qui n'avoient esté vus auparavant ... le tout afin que la sapience de Dieu se manifestast de plus en plus et que d'un ton plus haut nous chantions les divines « louanges. »

Je n'affaiblirai pas par des commentaires l'impression qu'a dû laisser au lecteur attentif ce prophétique tableau des révélations futures de l'astro­nomie, et aussi bien cette haute et religieuse profession de foi scientifique. Certes, en écrivant ces lignes, le chanoine théologal de Sarlat s'est étrange­ment affranchi et élevé plus haut qu'il ne le pensait peut-être lui-même: il a obtenu la récompense de ses longs efforts, le privilège, avant de mourir, d'avoir un des premiers salué le jour nouveau, et aperçu la terre promise... N'y a-t-il pas, dans deux des passages que j'ai soulignés, comme un pres­sentiment confus de Newton? Si, après cette pure vision, qui n'était pas un rêve celle-là, il a conçu, par hasard, des doutes sur la réalité des astres chimériques dont il était trop fier, il a dû lui en coûter, je le crois, de faire ce sacrifice à la vérité. N'importe, il a eu encore le droit de s'endor­mir en paix dans la sépulture canoniale de l'église Saint-Benoît, comme un homme qui n'a point perdu le fruit de sa vie.

 

VIII

 

Je ne dirai qu'un mot du traité sur le télescope, qui fait suite aux Astres de Borbon. C'est sans doute dans sa visite à Galilée que Tarde conçut le projet de consacrer un livre spécial à l'explication du merveil­leux instrument qui venait d'ouvrir « la porte des cieux ». Son illustre in­terlocuteur lui avait appris, en effet, que l'agrandissement des objets par le télescope n'avait pas encore été bien expliqué, et qu'il n'existait aucun traité sur cette matière, si ce n'était celui de Kepler, mais « si obscur que l'autheur mesme ne s'est pas entendu ». Le renseignement, paraît-il, était exact; et, suivant les historiens des sciences, l'obscurité en cette matière se serait prolongée fort longtemps. Le mystère inhérent à la théorie de cet instrument ajoutait à l'émerveillement causé par ses propriétés. « Les expli­cations, dit M. Hœfer (61), que les physiciens du XVIIe et du XVIIIe siècle ont données de l'action des lentilles dont se composent les lunettes d'appro­che et les microscopes, sont, pour la plupart, tellement obscures et embrouillées,

 

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qu'on peut se demander si les auteurs se sont réellement compris eux-mêmes. » C'est un reproche qu'on ne saurait adresser à la série des 55 pro­positions, fort méthodiquement enchaînées, à la façon des géomètres, par lesquelles notre auteur prétend rendre compte des propriétés optiques qui l'avaient tant frappé. Il n'en est pas une qui ne soit d'une parfaite clarté. Reste à savoir si l'idée principale est vraie. Il ne me le semhle pas. Quoiqu'il en soit, on remarquera la comparaison détaillée et développée entre la cons­titution anatomique de l'œil et la construction du télescope. Idée très-juste, par exemple, autant qu'ingénieuse. J'ignore jusqu'à quel point elle était neuve. Mais l'auteur a bien l'air de s'en faire honneur, car c'est par là qu'il termine son ouvrage. En tout cas, ce germe n'est pas resté sans développe­ment. Scheiner, dans sa Rosa Ursina, consacre dix grandes pages de son in-folio (p. 107-117) à étendre, avec force figures à l'appui, la comparaison dont il s'agit (62).

Je serai plus bref encore sur les Usages du quadrant à l’esguille aimantée. Ce livre, imprimé un an seulement après l'édition latine du précédent, a eu trois éditions, la seconde en 1623, ce qui dénote son rapide succès, et la troisième en 1638, après la mort de l'auteur. Son mérite est de détailler clairement et ingénieusement tous les services que la boussole peut rendre, soit comme montre solaire, soit comme instrument à l'usage du géogra­phe et de l'ingénieur. Il y a 66 emplois différents énumérés successive­ment. L'épître dédicatoire, adressée à Mgr de Popian, « évesque, baron et comte de Cahors », nous apprend que Tarde, sur l'invitation de ce prélat, a conçu le dessein de composer cet écrit, en dressant la carte du Quercy à l'aide d'une boussole.

Les écrits mathématiques de Tarde, tous manuscrits, sont à peu près en­tièrement perdus. Leydet et Calès signalent, dans leurs récépissés, dont j'ai parlé, « un gros volume in-quarto, relié en veau violet, à la tête duquel on trouve ces paroles: En ce livre sont contenus plusieurs et divers traités en mathématiques, lesquels, je, Jean Tarde, chanoine de Sarlat, composois

 

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et écrivois en divers temps et sous diverses occurances... Signé et para­phé par le dit sieur Tarde. A la fin de l'ouvrage se trouve: A Sarlat, l'an 1628. » Ce gros volume a disparu. Il existe, ai-je dit, en ma possession, un tout petit traité De secretis mensæ phythagoricæ de 1599, qui, traduit et très-développé par l'auteur, est devenu, en 1619, un manuscrit (63) de 64 pages in-4°, sous ce titre: « Les secrets de la table pythagorique, traicté monstrant que, en icelle, est contenue toute la science des nombres tant pour la théorie que pour la practique. » On peut croire que toutes les utilités pos­sibles de la table de Pythagore sont ici épuisées, comme plus haut celles de la boussole. — Le même cahier contient une « Explication des définitions du cinquiesme et sixiesme livre des Elément d'Euclide Mégarien par moy Tarde. Sarlat, es moys de juin et de juillet 1619. » Traité de 32 pa­ges. Plus, à la fin du cahier, des « Notions élémentaires de cosmographie et de géographie » (64).

Bouffanges écrivait en 1836: « Jean Tarde, dont, en 1793, on voyait en­core le portrait en pied dans la maison de feu M. Bénié, devait être de taille moyenne, sec et robuste. Le peintre l'avait représenté en habit canonial, une plume et un rouleau de papier à la main, une grande barbe, et la tète chauve. » Ce tableau s'est égaré; mais il me semble qu'à défaut de ses traits, l'écriture de notre chanoine nous le peint fort bien mentalement. Qui l'a vue une fois la reconnaîtrait entre mille, tant elle tranche par son caractère net et fort, dense et distinct, calligraphique et bizarre, sur la monotonie, sur l'impersonnalité apparente des écritures de son temps, dont pourtant elle porte si bien la marque. Rien qu'à y jeter un coup d'œil, sans être « graphologiste » on ne peut s'empêcher de formuler sur l'au­teur ce jugement: précision, fermeté, suite, activité d'esprit, mais apti­tude à l'analyse et à la déduction plus qu'à la généralisation inductive,

 

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vocation scientifique à proprement parler, non philosophique. Tarde nous présente le type accusé du savant ecclésiastique et encyclopédique de son époque, du savant, non pas enfoui dans ses in-folios, comme on pourrait croire, mais déployé par l'observation et les voyages, par le contact direct des faits et le commerce personnel avec les grands esprits, et en qui se concilient le respect traditionnel et l'aspiration rénovatrice, l'attachement au dogme orthodoxe et l'enthousiasme pour la science même suspecte d'hérésie, l'amour des mathématiques et le goût des recherches d'érudition. Type perdu, qui assurément ne doit plus renaître.

Il est mort en 1636, date plusieurs fois indiquée dans les pièces d'un procès où elle avait une certaine importance, et que possède M. de Gérard. Dans son testament où je remarque, entre autres legs de bienfai­sance, un legs de 60 livres à une « pauvre fille » de la Roque, il nomma pour héritière sa sœur Jeanne, qui, après son veuvage, était venue demeurer avec lui, avec substitution au profit de son neveu et filleul Jean Tarde. Ce dernier, qui avait 18 ans alors, devenu plus tard curé de Saint-Amand de Belvès (65), composa l'ouvrage intitulé Le Crayon de l'art et de la science, etc., qui a été souvent attribué à son oncle et parrain, par une erreur manifeste. L'auteur des Astres de Borbon, outre qu'il n'a jamais été curé de Saint-Amand, a une toute autre façon d'écrire et de penser. Le seul mérite du Crayon de l'art, et il ne suffit pas, est d'être un des plus anciens essais de vulgarisation scientifique. Mais quelle science! Quand l'auteur parle d'astronomie, c'est en astrologue, imbu d'idées cabalistiques et anti-coperniciennes. Il se soucie bien de savoir si la terre tourne autour du soleil! Il se pose d'autres problèmes, par exemple: « en quel mois le monde a-t-il commencé? » Les uns tiennent pour mars, les autres pour septembre. Mais il prouve par une citation hébraïque que ce dernier avis est de beaucoup le meilleur (66). — La date du livre, en chiffres arabes, est presque illisible, ou, pour mieux dire, l'avant-dernier chiffre est illisible tout à fait. J'opterais, après réflexion, pour 1656 et non pour 1666. A cette dernière date (voir Moréri), Alphonse Caraffa, duc de Castelnovo, Napolitain, auquel l'ouvrage est dédié, était mort, et sa branche venait de s'éteindre avec lui; il vivait encore en 1656. Peut-être a-t-on le droit de lire 1646, mais c'est la date la plus recu­lée qu'on puisse choisir. — Ce second Jean Tarde est mort en 1671. Il n'est pas même permis de voir en lui une pâle copie du premier.

 

G. Tarde.

 

(1) Nous serions coupables d'ingratitude si nous ne nous hâtions d'exprimer ici nos remerciments au savant P. Boutier, de la Compagnie de Jésus. Nous lui devons d'être en possession d'une copie, soigneusement collationnée par lui, du manuscrit original autographe conservé à la Bibliothèque municipale de Toulouse, sous la cote: Ms. Section Histoire, B. n° 61.

(2) Je lis, à la vérité, dans de Thou (1609), à propos de l'invention de la lunette: « Nous devons aux Flamands cette invention, qui fut bien tôt portée en France et pratiquée par nos ouvriers. Cet instrument ayant été porté en Italie, Galilée, gentilhomme florentin, fit sur ce modèle une lunette d'approche pour son usage avec tant de soin qu'elle faisait paraître les objets cent fois plus grands et trente fois plus proches. » Il suit bien de là que la France a possédé des lunettes avant même l'Italie, mais des lunettes très-grossières. Evidemment, celle que Galilée construisit pour lui-même pour s'en faire une sorte de monopole, n'a pas dû se répandre vite. Elle n'était point dans le commerce. Et si, en 1614, on le voit offrir en cadeau à notre auteur quelques-uns de ses verres, c'est que déjà il avait eu le temps de faire à l'aide de son instrument d'importantes découvertes. Galilée, en outre, est le premier qui ait songé à se servir des lunettes, après les avoir perfectionnées, pour regarder la voûte céleste.

(3) « Henri IV fit venir l'astrologue et médecin Larivière au moment de la naissance de Louis XIII, et, quand Anne d'Autriche accoucha de Louis XIV, un astrologue, Morin, se tenait caché dans l'appartement pour tirer l'horoscope du futur monarque. » (Alfred Maury, La Magie et l'Astrologie.) Voir, sur Morin, le Dictionnaire de Moréri et celui de Bayle.

(4) Quelques années plus tard, il est vrai, nous voyons se répandre en France le goût ou la mode de l'astronomie d'amateur, (par exemple, à Aix), mais la doctrine nouvelle était loin de faire son chemin aussi rapidement que la mode nouvelle. — A cette époque, quiconque avait le goût des sciences se faisait astronome ou ma­thématicien, comme à présent chimiste ou naturaliste.

(5) La partie politique de ses Chroniques n'en est pas moins très-étendue, et la plus intéressante pour nous sur la Contre-révolntion religieuse au XVIIe siècle, par M. Martin Philippson, qui ne saurait être suspect de partialité catholique.

(6) Voir notamment à ce sujet le livre récent

(7) La carte du Quercy est signée « à Joanne de Tarde ». D'autre part, dans son Périgord illuttré, l'abbé Audierne l'appelle Jean du Pont, sieur de Tarde. Bien que cette dernière forme de son nom ait été usuelle officiellement parmi les siens jusqu'à la Révolution française, j'ai cru devoir lui conserver le nom qu'il s'est donné lui-même dans la plupart de ses ouvrages imprimés et sous lequel il est généralement connu. — Je m'abstiendrai, sauf en une courte note ci-après, de parler de sa famille, qui est la mienne (ce qui, je l'espère, soit dit en passant, n'a pas nui à la liberté de mon jugement). Je renvoie, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, à la très intéressante étude de M. Dujarric Descombes sur la Vie et le» travaux de Jean Tarde, imprimée dans le Bulletin, de la Société historique du Périgord, et dans son livre sur les historiens de notre province. L'idée ne me serait jamais venue de traiter après lui le même sujet, si la découverte de nouveaux documents depuis 1882, date de son travail, ne m'avait conduit à mettre en relief certains aspects négligés par lui-même de cette vie inconnue, et spécialement le côté scientifique.

(8) Dans l'Avertissement qu'il avait préparé pour une édition projetée par lui des Chroniques que nous publions, feu M. Lascoux. ancien conseiller à la Cour de cassation, cite le fait suivant d'après Bouffanges. « Un Michel Tarde, dit-il, fut nommé membre de la première jurade élue dans cette ville (Sarlat), à la suite de l'accord intervenu, en 1298, entre les bourgeois et l'abbé du monastère. « A la suite, c'est-à-dire 7 ans après, comme on le verra. « M. Bouffanges, ajouta-t-il, nous a conservé la liste des 24 citoyens qui firent partie de cette jurade » (Communication due à l’obligeance de M. Antoine Lascoux). Si discutables qui soient assez fréquemment les renseignements fournis par Bouffanges, on ne peut vraiment pas supposer que cette liste soit un fruit de son imagination, et c’est pourquoi sans doute M. Lascoux, le plus circonspect des érudits, a cru pouvoir ici, par exception, être son endosseur.

(9) Il faisait partie, comme la Relation des voyages, comme l’Hittoire du Sarladais, et plusieurs autres écrits, des ouvrages prêtés par mon bisaïeul à Leydet et à Calés, chanoines chanceladais, ainsi qu'il résulte de deux récépissés restés en ma possession et qui sont joints à la notice de M. Dujarric-Descombes. « Plus un troisième cahier intitulé: Nomina« Christi substantiva, avec les armoiries du sieur Tarde, qui sont dix étoiles, et au bas de l'ecusson se trouve le mot Nemausi 1592 », dit Calés, « Traité dont le titre porte Nomina Chritti substantiva,vol. in-4° de 64 pages », dit Leydet. — II est a croire que ce sujet a été à la mode alors. Je lis dans une histoire de la littérature espagnole qu'un moine poète de l'Espagne, Louis de Léon (1527-1591), a composé un traité sur les Noms du Christ.

(10) V. t. IX, p. 598, édit. de la Haye, sous la date de 1603.

(11) Les beautés inanimées n'avaient même pas seules le privilège d'attirer son attention, si l’on en juge par un passage qui m'a d'abord étonné un peu, je l'avoue. Le 26 septembre 1614, en se rendant à Rome, il s'arrête avec Louis de Salignac dans les environs de Castres, et « en attendant, dit-il, le souper, avons été voir la verrière, et avons trouvé tout contre le four une jeune damoyselle de rare beauté ». Notez qu'il avait 53 ans alors et que son compagnon de voyage était un prélat des plus mystiques, à la veille d'abdiquer la crosse pour endosser le froc (sauf à plaider ensuite pour ressaisir sa crosse). On dirait que la belle jeune fille en question, mentionnée là, en passant, sous cette plume concise, au milieu des marbres et des monuments italiens, lui a inspiré comme ceux-ci une religieuse admiration, et de même nature. Si l'on s'étonne pourtant de voir ce chanoine, assisté de cet évêque, exprimer pour la postérité ce sentiment édifiant, et un autre chanoine, Leydet, le copiste abréviateur, juger cette mention digne d'être transcrite, j'ajouterai que la fréquentation des cardinaux romains et l'aménité des mœurs cléricales d'ancien régime peuvent fort bien expliquer ce dilettantisme large et indulgent.

(12) Il est donc probable qu'il n'était pas alors curé de Carves. comme nous apprenons par son testament qu'il l'était peu de temps avant sa mort.

(13) En Périgord, comme partout, et on peut ajouter comme toujours, les nouvelles idées s'étaient propagées d'abord dans les classes élevées. La noblesse périgourdine, si l'on en croit de Thou, était réputée très-turbulente. « Ce païs, dit-il en parlant de notre province, est si rempli de noblesse qu'à peine peut-il la contenir. Les esprits, comme le marque l'étymologie du nom (Petrocori, de petra, pierre, rocher), y sont durs, querelleurs et remuants... On a remarqué qu'il n'y a pas en France de troubles de quelque importance, dont les premiers fondements n'aient été jetés en Périgord. »

(14) L'assemblée du clergé, en 1598, demande entre autres choses, après s'être plainte amèrement de la corruption des mœurs, qu'on cesse de faire servir à des usages profanes les églises et autres lieux sacrés, et qu'on rétablisse au plus tôt ceux qui tombent en ruines, pour em­pêcher que, sous ce prétexte, les pasteurs négligent le soin des âmes qui leur sont confiées. »

(15) Il s'occupait de mathématiques et de mécanique. Je possède, entre autres épaves qui me restent de lui, un petit traité De secretis mensæ pythagoricæ, suivi de problèmes, avec cette mention: Sarlati J. Tarde faciebat anno Domini 1599. Le cahier comprend aussi des figures représentant diverses machines. — Il s’occupait de numismatique. Dans le même manuscrit, je trouve une énumération de monnaies grecques et romaines. D'ailleurs, je sais par des inventaires de famille qu'il avait formé une collection de médailles; et le récépissé dont j'ai déjà parlé, laissé à l'un de mes ascendants par Leydet, mentionne, entre autres ouvrages, « Series nummorum antiquorum; c'est le catalogue du cabinet de numismatique de M. Jean Tarde, 1 vol. in-grand format, relié et couvert en parchemin. » Enfin il ne négligeait pas ses devoirs ecclésiastiques, si j'en juge par ses recueils de sermons De quatuor hominum novissimis (1600), De eleemosyna, et par divers traités théologiques, d'ailleurs peu importants. Il se livrait à la prédication; j'ignore avec quel succès. En 1605, par exemple, comme me l'apprend le titre d'un de ses opuscules religieux, il prêchait l'Avent à Martel. « ....commentarii in textum de divite epulone (Luc, 16), super quo a nobis concionatum est per totum Adventum anni 1605 Martelli. »

(16) « Jean Tarde, chanoine théologal de Sarlat, s'était appliqué aux mathématiques. Jean de la Croix (Séries et acta episcoporum Cadurcensium, 1617, p. 392) atteste qu'il n'était pas moins versé dans les sciences ecclésiastiques. Il fit la carte du Sarladais et du Quercy telle qu'on la trouve dans le grand atlas de Blaeu à Amsterdam. Sa méthode de lever les cartes était assez défectueuse; faute d'employer la trigonométrie, il ne se sert que de la boussole, comme il parait par un ouvrage que nous avons de lui sous ce titre: Usage du quadrant à l’esguille aymantèe... etc. » (Histoire littéraire

du Périgord, par un chanoine régulier de Chancelade. B.N. Fonds Périgord.) — Voici le texte de Côme de la Croix (continuateur de Jean, mort en 1614) d'après la traduction de M. Eyma: « Cette même année (1606), Simon (de Popian) s'étant rencontré avec Jean Tarde, très-digne ecclésiastique du diocèse de Sarlat, remarquable à la fois par ses connaissances dans la littérature sacrée et par un profond savoir des mathématiques, le détermina à parcourir et à visiter avec soin toute la contrée soumise à sa juridiction épiscopale... etc. »

(17) G. Monod, Du progrès des études historiques en France depuis le XVIe siècle. (Revue historique, janvier-mars 1876.)

(18) Idem. Dupleix et Mézeray même peuvent être rangés dans cette catégorie.

(19) « Besly, qui appartient à la grande famille des historiens jurisconsultes du XVIe siècle, dit M. Monod, donne, dans son Histoire des comtes du Poitou, publiée après sa mort en 1647, le premier exemple d'une histoire provinciale établie sur des documents diplomatiques. Bongars appartient également au XVIe siècle en même temps qu'au XVIIe; mais, à partir de la publication de ses deux recueils, en 1600 et 1611, on voit les recueils de textes et de chroniques se succéder presque sans interruption. » Tarde est entré dans ce courant qui devait mener si loin.

(20) Sidereus nuncius, magna longeque admirabilia pandens, suscipiendaque preponens unicuique, præsertim vero philosophis atque astronomis, quæ à Galileo Galilei patritio florentino... perspicilli nuper à se reperti beneficio sunt observata in lunæ facie, fixis innumeris, lacteo circulo, stellis nebulosis, apprime vero in quatuor planetis circa Jovis stellam circumvolutis. etc.. L'épître dédicatoire est datée de 1611. Il n'y est nullement question des

- taches solaires. Les taches de la lune, et surtout les satellites de Jupiter {Astres de Médicis), remplisent presque entièrement ce petit ouvrage. —Les taches solaires n'ont été découvertes qu'en 1611 par Fabricius et Galilée; mais la priorité semble appartenir à Fabricius.

(21) Ce rapprochement avait frappé les contemporains, comme nous le voyons par les paroles de Christophorus Griambergerius à Tarde. (V. la Relation des voyages à Rome).

(22) Galilée persista assez longtemps dans son illusion, en dépit des objections très-sérieuses d'Appelle (c'est-à-dire de Scheiner) qui auraient pu l'éclairer. Il tâche de les réfuter dans ses lettres à Velsérus. — Plus tard, quand il se rendit à l'évidence, son découragement fut grand, et il se prit à révoquer en doute la réalité de tout ce que les verres de ses lunettes lui avaient fait voir. Tel dut être, je pense, le désespoir de Tarde, si, dans les derniers temps de sa vie, il s'est vu forcé d'arracher du ciel, et aussi de son cœur, ses planètes illusoires.

(23) Il l'était souvent à cette époque. Dans la première de ses lettres à Velsérus sur les taches solaires (1613), il commence par se plaindre des nombreuses indispositions qui l'empêchent même d'écrire. — Ces lettres à Velsérus, sénateur d'Augsbourg, sont sans nul doute l'opuscule que Galilée donna à Tarde, comme l'atteste la lettre latine de celui-ci reproduite plus loin.

(24) Tout le passage que je viens d'enfermer entre deux parenthèses est soigneusement raturé dans le manuscrit original, mais, par bonheur, d'une encre un peu différente. En admettant que la rature soit de la main de l'auteur, il n'est pas supposable que l'auteur ait cherché par là à s'approprier la part de Galilée dans son étude des taches. En effet, quelques pages plus loin, se trouve un passage plus long et plus explicite encore, que Tarde met dans la bouche des jésuites romains et qui a trait également aux taches solaires. Il y a lieu de supposer simplement que l'écrivain, ennemi comme il l'est des redites, a cru devoir biffer, sur deux passades rapprochés et relatifs au même phénomène, le moins intéressant et le moins complet.

(25) « Pendant notre séjour à Rome, nous dit Tarde, j'ay esté souvent au grand collège des Jésuites et ay trouvé que le P. Christophorus Clavius Bambergensis, professeur en la matematique, que j'avois autrefois cogneu fort privément, estoit décédé... »

(26) Nous devons cette découverte à M. Alarico Carli, savant archéologue florentin, dont nous ne saurions assez louer l'obligeance, et à l'amitié de M. Enrico Ferri, le célèbre criminaliste italien. M. Carli a bien voulu noua envoyer la copie littérale, ou plutôt le fac-similé, fait par lui, de la lettre que nous reproduisons.

(27) L'abbé Audierne, dans son Pirigori illuttré, dit, sans indiquer ses sources, que Tarde « fut en correspondance avec Galilée. »

(28) L'original se trouve à Florence, « Biblioteca nazionale, Manoscritti Galileiani, parte prima, volume 7°, carta 186 recto e 187 verso. » Indication fournie par M. Alarico Carli.

(29) Je demande pardon aux lettrés de traduire le texte:

« A l'illustrissime et très-renommé seigneur Galileo Galilei, mathématicien très-habile, Jean Tarde, chanoine de l'Église de Sarlat en Aquitaine, très-studieux en mathématiques, salut.

Je me réjouis, très-illustre maître (je ne sais comment traduire plus exactement clarissime vir) et je tiens à très haut prix cet avantage d'avoir été à ce point favorisé par la bonté de Dieu qu'il m'ait été donné de voir votre seigneurie au cours de mon voyage en Italie et, pendant plusieurs jours, de m'entretenir avec elle, d'apprendre par elle, de vive voix, beaucoup de choses nouvelles et remarquables. A un grand nombre de personnes, je l'espère, je dirai votre haute libéralité d'esprit (Humanitatem tuam est intraduisible en un seul mot) et les services que votre génie a rendus aux mathématiques. J'ai lu et relu à Rome avec délices cet opuscule sur les taches du soleil que vous m'avez donné à Florence, et je compte l'emporter en France pour le faire voir et lire au sieur Robert de Balfour. — Je me rappelle maintenant vous avoir dit à Florence que nous (nous, à savoir son évêque et lui) devions séjourner à Rome pendant deux mois. Mais, comme une certaine cause nous force à partir et qu'effectivement nous partirons vers la fin de ce mois de décembre, j'ai tenu à vous informer que, si vous voulez répondre audit Robert de Balfour et lui envoyer avec votre lettre un télescope ou n'importe quoi, il sera nécessaire d'envoyer cela avant le jour de Noël, c'est-à-dire avant la fin de ce mois. Si cet envoi ne parvenait à Rome qu'au commencement de janvier, il nous trouverait déjà en route vers le sol natal.

 En attendant, soignez bien votre santé, afin que les amateurs de mathématiques jouissent plus longtemps de votre personne, de vos observations et de vos découvertes.

De votre seigneurie le très dévoué Jean Tarde, chanoine théologal de l'Eglise de Sarlat dans la Province de Bordeaux.

Rome, le 6 décembre 1614.

Que les lettres de votre seigneurie soient adressées, s'il vous plaît, au signor, etc... »

(30) Il a publié en 1605 les Météores de Cleomède, et, en 1616 et 1620. des Commentaires sur Aristote.

(31) Voir Young, le Soleil.

(32) Cette dernière hypothèse est, de nos jours, celle du Père Seochi, combattue par M. Faye.

(33) Quand il publia l'édition latine de ses Borbonia Sidéra, en 1620, il avait déjà fait 5 ans d'observations, comme il le dit lui-même.

(34) Il revint le 3 février 1615. « Sommes arrivés, dit-il (l'évêque et lui), à la Roque de Gajac, et là nous avons remercié Dieu très bon et très-grand et très-juste, de la grâce nous avait faict de nous avoir assisté..., etc. »

(35) La lettre ajoute: «... qui serviroient beaucoup pour sçavoir si ce sont de véritables planètes, si elles estoient conférées avec celles qu'ont fait depuis sur le mesme sujet vos PP. Christophe Scheiner et Nicolas Zucchius. » Effectivement, la Rosa Ursina de Scheiner est de 1630, et l'ouvrage de Zucchi est de 1652. Ces deux savants ont laissé leur nom dans l'histoire de l'astronomie. Zucchius Nicolaus, notamment, jésuite de Parme, est l'inventeur des télescopes à réflexion, les seuls qui portent aujourd'hui ce nom. J'observe que, dans son ouvrage sur l'Optique, publié à la dernière date indiquée, il s'évertue à montrer que les taches solaires ce sont pas une vaine appaience. De son temps encore, donc, la contradiction était vive à cet égard.

(36) Dans l'intervalle de 1617 à 1619, nous savons, par un passage des Astres de Borbon que les observations avaient été continuées.

(37) A vrai dire, il l'a très-bien vu, comme il résulte de la p. 43 de sa Rosa Ursina, mais il se peut parfaitement que cette observation lui ait été suggérée par la lecture des Borbonia Sidera, qu'il ne pouvait ne pas connaître dix ans après leur apparition. Il a grand soin pourtant de ne jamais citer Jean Tarde, malgré l'intempérance bibliographique qui lui est habituelle. Ce silence ne peut être que systématiqne et de parti pris; il s'explique par celui du P. Malapert, ami de Scheiner, qui, nous le verrons, n'a pu se taire qu'avec intention. — Quoi qu'il en soit, parmi les erreurs que Scheiner reproche à Galilée, p. 43, est comprise celle d'avoir dit que le mouvement des taches est égal et parallèle, tandis que « iidem (motus) exceptis rectilineis, semper dissimiles et non proportionales in diversis facti circulis ». — Dans ce mêrne ouvrage, il dirige, p. 410, contre l'hypothèse des taches-planètes, bien qu'émise par lui tout d'abord, des objections qu'il croit irréfutables et qui sont tirées en partie des vieilles erreurs astronomiques sur les cieux solides.

(38) Ils, les planètes, que Tarde écrit presque toujours au masculin, comme les savants du temps, conformément à l'étymologie latine.

(39) Il y avait d'autres objections non moins fortes. Notamment p. 13: « Si elles estaient attachées au soleil... de manière que le corps solaire, faisant un tour entier tous les mois, les représentoit comme mouvantes, elles reviendroient en la même posture. Or, la troisième observation fera voir qu'elles ne reviennent pas. » Il est vrai que cette objection était opposable aussi à la thèse de Tarde, et il a de la peine à y répondre.

(40) Il est vrai que toutes les taches du soleil ne présentent pas la rondeur voulue; mais c'est exceptionnel, du moins quand on les regarde avec des lunettes grossières, et Tarde explique spécieusement cette exception, en supposant que la superposition de plusieurs satellites, de plusieurs Astres bourboniens, pro­duit les apparences qui l'embarrassent.

(41) Je pense qu'il faut lire. « plus dense » et non « plus doux ». Plus bas l'épithète« opaque » est également associée à celle de « danse »

(42) Correspondants de Peiresc, Joseph Gaultier par M. Tamisey de Larroque, p. 36.

(43) L'économiste Stanley Jevons a cru découvrir un lien, qu'il a rêvé, entre ces maxima des taches solaires et les crises commerciales. Et des gens graves ont pris ce rêve au sérieux! Il était dit que ce phénomène astronomique ferait déraisonner tout le monde et de tout temps.

(44) V. Entretiens de Gœthe avec Eckermann, t. I, p. 86 et p. 76; t. II, p. 71.

(45) Je n'en connais qu'un seul exemplaire, possédé par M. le Président de Montégut et faisant partie de sa collection périgourdine. Cette édition ne différant de la précédente que par le titre et l'adresse de l'éditeur, il y a lieu de supposer que celui-ci a cherché, par un moyen ingénieux, à accommoder les restes non vendus de l'édition de 1622.

(46) V. Arago, Hœfer, Young, etc.

(47) « L'obserration des taches du soleil fut continuée (après les premières constatations de Galilée) par Tarde et Malapertius. Le premier, chanoine de Sarlat, les appelait Astres bourboniens {Borbonia Sidera... Paris. 1620). Le second, jésuite belge, les nommait Astres austriens, les considérant aussi comme de petites planètes... (Avstriæa Sidera... 1633.)» Hist. de l’astronomie par Hoefer, p. 401. Voir également l'Histoire des mathématiques, par Montucla, tome II, p. 133, où il est parlé de Tarde et de Malapert a peu près dans les mêmes termes.

(48) Vers traduits de la sorte, pour que le con cert laudatif des concitoyens fût plus complet, par un poète périgourdin, feu M. Eugène Magne, professeur au lycée Périgueux:

 

Les Astres de Bourbon, du vieux monde ignorés,

Tu les as découverts, sous Louis admirés,

Tarde, et, sans plus tarder, tu cites en tes pages

Des abbés de Sarlat les noms et les ouvrages;

Tu réveilles les morts, esprit du sort vainqueur,

Et l'astre de Bourbon t'admet dans sa splendeur.

 

(49) Ajoutons qu'à la Bibliothèque nationale on a fait l'honneur aux Borbonia Sidera de les loger dans la réserve, et que le volume où ils sont contenus comprend aussi: 1° une dissertation latine de Kepler au sujet du Nuntius sidereus de Galilée (1610); 2° la Dianoia astronomica du Florentin Sitius (1611); 3° les lettres de Galilée à Velserus (en italien) sur les taches du soleil (1613); 4° l'ouvrage sur le mouvement de la terre, de Philippe Langsberg(1630), Commentationes in motum terræ... ouvrage où l'auteur, mathématicien éminent, se déclare hautement partisan de Copernic; 5° les Théorèmes sur la parabole, en latin aussi, de Marinus Ghetaldus (1613).— L'ouvrage de Tarde occupe le quatrième rang. Son titre complet est: « Borbonia Sidera, id est planetæ qui solis limina circomvolitant motu proprio ac regulari, falso hactenus ab helioscopis maculæ solis nuncupati, ex novis observationibus Joannis Tarde, canonici theologi ecclesiæ cathedralis Sarlati. — Parisiis, apud Joannem Gosselin, via Jacobœâ, sub signo Aquilæ Aureæ. MDCXX. Cum privilegio regis. »

(50) Bien que la courte notice de Bouffange sur Tarde contienne beaucoup d'erreurs, cet écrivain mérite assurément créance quand il parle de ses souvenirs personnels. D'ailleurs la légende dont il s’agit n'est pas tout à fait oubliée encore parmi les vieux Sarladais.

(51) Même, par un grossier anachronisme, on allait jusqu à lui prêter pour rival vaincu Pic de la Mirandole.

(52) V. Dallet, Les planètes extrêmes... dans la Revue scientifique du l5 juillet 1882.

(53) Voir, Revue scientifique, 15 oct. 1884, Discours prononcé à Philadelphie, à la réunion de l'association américaine pour l'avancement des sciences.

(54) Revue scientifique du 27 oct. 1883.

(55) P. 23 et 24, les principes de la mécanique moderne apparaissent; l'hypothèse incidente d'un corps parfaitement rond sur une plaine parfaitement horizontale est à remarquer.

(56) Petri Gatsendi institutio astronomica juxtà hypotheses tam veterum quam recontiorum. (Londini, 1653, 2e édit.) Gassendi expose les idées de Copernic et de Tycho Brahé, sans dire son avis, qu'il exprimait d'ailleurs librement dans l'intimité.

(57) Remarquons qu'il s'agit d'une époque où un Kepler lui-même « sacrifiait à cette superstition », dit M. Alfred Maury.

(58) L'autre espèce d'astrologie, c'était l'astronomie, suivant le langage d'alors.

(59) Voilà les Astres de Borbon qui apportent un nouvel argument d'analogie en faveur de la thèse de Copernic et de Galilée! Galilée n'a donc pas à se plaindre du chanoine qui, s'il combat son explication des tache, ne le réfute ou ne croit le réfuter sur ce point secondaire que dans l'intérêt de son idée principale.

(60) Remarquons que Copernic lui-même, n'admettant pas le mouvement elliptique des planètes, retenait quelques épicycles pour concilier les phénomènes avec l'hypothèse du mouvement circulaire.

(61) Histoire de la physique, p. 180.

(62) Une lettre trouvée à la Bibl. nat. (Fonds Périgord,XCII, 53) nous montre que le chanoine Tarde avait demandé à l'un de ses collègues de Périgueux ce qu'il pensait de son traité sur le télescope. Celui-ci, nommé Pichard, le communiqua à l'un de ses amis, Claude Aspremont, professeur au collège de cette ville, lequel, après avoir lu le manuscrit, lui écrivit le résumé de ses observations de détail: il ne critiqua nullement l'idée essentielle. « Monsieur, je vous renvoye le docte escrit du Télescope de M. Tarde et vous rends grâce de ce qu'il vous a pleu me le faire voir. Je l'ay lu avec plaisir et y ai trouvé à apprendre, mais, puisque vous désirez que je vous en dise tout ce que j'en pense, je vous dirai que je le juge digne d'estre communiqué au public et espère qu il sera bien venu, mais il faudrait qu'auparavant M. Tarde le revist pour corriger quelques fautes, qui, sans y penser, se sont glissées en l'écriture... » Suivent ces errata, dont tout l'intérêt pour nous est de nous montrer qu'il s'agit bien du traité du télescope qui constitue la seconde partie des Astres de Borbon, et non d'un traité distinct qui serait perdu, comme M. Dujarric-Descombes semble l'avoir cru. La lettre est datée du Collège ce 22 février 1620. En la transmettant à Tarde, le chanoine Pichard lui dit: « Le soin dont je vous parlois hier m'avoit fait commettre la lecture de vostre traité à un mien ami qui ne m'en avoit rendu response lorsqu'on me pressa de bailler la mienne. Je n'ay voulu retenir ce tesmoignage de mon affection à demeurer in æternum et ultra, Monsieur,

                                                                                                     Votre très humble serviteur

                                                                                                                                  Pichard.

                                                                                                      A Périgueux, ce 23 février.

 

(63) Confié par M. l'abbé Audierne.

(64) Leydet (Fonds Périgord, t. CVI) nous a conservé l'indication d'un manuscrit de notre auteur relatif à la météorologie: « Chronique, écrite de la main de J. Tarde, qui est un catalogue des comètes, tremblements de terre, prodiges au ciel et sur terre, dont parlent les historiens, vol. in-4°, petit format, de 10 feuilles ou 20 pages. Je possède: Chronologia ad intelligenduras Scripturas Sacras et præcipuè prophetarum, daté de Monpazerii, anno Christi1599 (avec les armoiries de l'auteur reproduites plus haut avec un spécimen de sa signature). Plus, Chronologia evangelica, Sarlati anno1599 (avec ses armoiries encore): le tout de sa main et déclaré fait par lui. Idem, la Biographie succincte d'un certain nombre d'hommes illustres. Idem, un petit opuscule peu important sur les maladies de la mémoire et son hygiène, sujet qu'on s'étonne de voir traité par notre chanoine, comme un simple chapitre de physiologie cérébrale, à la façon de nos psychologues contemporains. On y apprend les drogues qu'il faut prendre et les règles qu'il faut suivre, dans les circonstances les plus intimes de la vie individuelle (et conjugale), pour conserver la lucidité de ses souvenirs. — Il arrivait assez souvent à Tarde, malgré sa manie d'ordre et de régularité, de glisser des hors-d'œuvre dans ses cahiers. Dans l'un d'eux, j'ai glané un joli sonnet d'Armand de Salignac, qui est reproduit en entier dans ma monographie sur la Roque de Gajac: « Que ces lieux sont duisants à ma triste advanture! etc.. » Leydet y a cueilli aussi une litanie d'expressions populaires, d'injures courantes, assez curieuse: « Badaux de Paris, canautiers de Bourdeaux, grenouilliers de Libourne, faumonnoyeurs de Sainte-Foy, gabariers de la Linde, sardinaires de Berjerac, nitoux de Périgueux, nougaillayres (énoiseuses) de Sarlat, tricoutayres de Sorgeac, jougayres (joueurs, ménétriers) de Saint-Léon, noblesse d'Auvergne, ladres du Quercy, voleurs de Monpazier, pissards de Rodez, pauvres de Valojoux, riches de Brenac, Brive-la-Gaillarde, Tulle-la-paillarde. », etc. J'en passe, et des meilleures! On trouvera l'énumération des Cartes de J. Tarde dans sa biographie par M. Dujarric-Descombes. La plus finement dessinée est celle du diocèse de Cahors.

(65) Il devint, en outre, chapelain de la chapellenie Saint-Jean-l'Evangéliste à Saint-Geniès, après la résignation de l'abbé de Custojoux, d'après le procès-verbal de sa prise de possession de cette chapellenie en 1657. Il était déjà curé de Saint-Amand et docteur en théologie.

(66) II me reste de lui un traité d'alchimie, manuscrit, où l'auteur développe les procédés longs, mais infaillibles (sublimation, calcination, recalcination, etc.), pour transformer en or, si je l'ai bien compris, les cailloux blancs des rivières. Ne nous moquons pourtant pas trop des alchimistes, puisque M. Berthelot, l'éminent chimiste, dans un livre récent et très curieux (les Origines de l'Alchimie, 1886) vient de révéler le fond sérieux de leurs efforts et le côté profond de leurs doctrines.

 

 

 

 

TABLE CHRONOLOGIQVE

DE

L'EGLISE DE SARLAT

 

DIOCÈSE ET PAYS SARLADOIS

Monstrant le nom, ordre et suite des Prélatz qui y ont présidé,

soubz quelle religion et forme d’Estat on y a vescu, qui

et quelz ont esté les Princes et Seigneurs qui y

ont commandé, avec la fondation des villes,

sièges, prinses et reprinses d'icelles et

autres divers accidents que ce

pays a souffertz jusques

à présent.

 

 

 

 

DE OPERIBVS JOANNIS TARDE

 

Patria, tolle caput, solitis emersa tenebris,

Ecce novum Tardi lumine lumen habes.

Non contentus enim propriarum lumina laudum,

Parta labore suo, contribuisse tibi,

Detersit falsô maculas in sole rubentes,

Illiusque opera purior orbis iit,

Borbonias oculis monstrans obstare planetas,

Indè minus puram sideris esse facem.

Ecce tuum illustrat scriptis ab origine nomen

Gestaque temporibus vix bene nota suis,

Resque situ longaque diu caligine pressas

Et quæ longa retrò texerat ante dies.

Nec mirum obscuris lucem illum accendere rebus

Qui potuit soli restituisse diem.

 

 

 

EPITAPHIVM EJVSDEM

 

Illustrata meo cœlumque solumque labore

Dum vixi et mundus quidquid uterque tenet.

Nunc etiam hospitio sibi me partitur utrumque.

Mens repetit cœlos, heic humus ossa tegit.

 

 

 

Carte du diocèse de Sarlat dressée par Jean tarde en 1624.

 

 

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MOTIF ET SOMMAIRE

DE CE LIVRE

 

 

Plusieurs ont travaillé en nostre temps à mettre par escript le nom, l'ordre, la suite de tous les prélatz, archevesques et évesqucs de chasque diocèse de ce royaume, avec le temps auquel ilz ont vescu, ce qu'ilz ont faict, non seulement pour conserver la mémoire des personages qui, par leur mérite, avoint esté appelés à telles dignités, mais aussi et principalement pour faire voir aux religionaires et innovateurs la succession de noz pasteurs et monstrer par icelle et par une longue et non inter­rompue possession qu'ilz sont les vrays et légitimes pasteurs de l'Esglise chrestienne, car l'antiquité, qui de soy est variable et, comme disait un ancien, plus voisine de la divinité, ne marche jamais sans authorité et créance, et au contraire, la nouveauté est de soy-méme suspecte et disputable; la prescription baille titre et assure la possession, au lieu que la nouveauté n'a aultre fondement que l’opinion et présomption particulière. Un si grand nombre de prélatz qui ont vescu et succédé les uns aux aultres avec une mesme croïance par eux publiée de vive voix et par escript, sont des titres authentiques pour rendre claire et hors de doubte le droit de la religion catholique. C'est le princi­pal motif qui me porte à dresser ces manuscrits en ce qui concerne le diocèse de Sarlat, auquel je doibz ma naissance et éducation, et

 

— ij —

 

pour cette raison, je monstre icy et fez voir comme dans une table le nom, ordre et suitte des prélatz qui ont commandé en l'Esglise de Sarlat avec titre d'abbés, par l'espace de 500 ans à compter dès l'an 841, lorsque ceste esglise fut réformée soubz la règle de Saint-Benoit, jusque à 1317 auquel temps elle fut érigée en évesché et de là jusque à présent avec titre et qualité d'évesques, le nom, sur­nom et armes desquels je spécifie avec leurs principales actions et le temps qu'ilz ont gouverné ce diocèse. Et d'autant que, avant la-dicte année 1317, le pays Sarladois estoit soubz la direction des évesques de Périgueux, je les y place chascun en son rang, pour monstrer tout d'une suitte la succession de ceux qui ont esté les di­recteurs de la religion en ce pays, mais sans m'y arrester que pour le nom et temps de leur siège, pour n'entreprendre sur la mission d’autrui et pour contrepointer la nouveauté avec l'anti­quité, les innovateurs avec les anciens possesseurs. Lors que je seray parvenu au temps auquel noz religionaires ont commencé a se manifester, j'ay obstenu le nom. et surnom des principaux minis­tres qui, les premiers, ont jetté les fondemens de la religion pré­tendue en ce diocèse, avec le lieu et le temps auquel ilz ont com­mencé. Et d'autant que l'histoire de la religion est toujours meslée avec quelque considération de l’estat temporel, j’ay cru estre convenable d'y joindre et entremesler plusieurs choses remarqua­bles, qui se sont passées en ce pays Sarladois, desquels l'histoire de France ne faict aucune mention et qui méritent néanmoins que la mémoire en soit conservée à la postérité. Par ce moyen, je monstre quelle estoit la religion en ce pays avant la venue de sainct Fron, quelles traverses et altérations a reçu la chrestienne jusque à présent, quelz affaires ont heu à démesler noz prélatz, quel a esté le commencement et progrès tant de l'esglise cathé­drale que des collégiales, séculières et régulières, et tire de la poussière le nom des roys, princes, grandz seigneurs et autres qui ont fondé, doté en tout ou en partie, ou aultrement ont esté

 

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bienfaiteurs de ces esglises et fay revivre noz anciens prélatz et plu­sieurs aultres personages qui par leur vertu ont illustré ceste province, la mémoire et mérite desquelz s'en alloit perdre dans un perpétuel oubly. Je raporte aussi les changements d'estat, la fondation des villes, en quel temps, par qui et à quelle occasion elles ont esté construites, leurs principaux privilèges, les sièges, prinses, reprinses et pillages, démolitions et autres ruines et déso­lations qu’elles ont souffert, causées par les Romains, Gotz, Albi­geois, Anglois et religionaires de nostre temps.

Ce que je, raporte icy n'est que pour le diocèse de Sarlat: que si, par force, j'en sortz, ce n'est que pour monstrer la dépendance ou suitte des choses narrées.

Les particularités qui concernent la guerre des Anglois, je les ay recueillies de Froissard et aultres bons autheurs, mais princi­palement des mémoires de la maison de ville de Sarlat, où les cahiers des comptes rendus annuellement par les consulz de ce temps-là subsistent encore, lesquelz, pour donner raison de la des­pense, raportent les affaires qui se passoint, et quand aux trou­bles causés par les religionaires et aultres choses passées depuis 1560, je les raporte, pour la pluspart, sur la foy de mes propres yeux. J'observe toujours l'ordre du temps, metode la plus natu­rele, comme servant de mémoire artificielle, empeschant la con­fusion, et procède d'un style simple, le jugeant plus digne de l'his­toire que un stile relevé en métaphores et paroles enflées, plus convenables à la poésie et aux fables que à une véritable narra­tion, estant le stile simple et naïf le propre et naturel stile de la vérité.

Ces mémoires seront utiles, car ilz fairont que nous ne serons plus estrangers en nostre pays, et si des accidents arrivoint, pareilz à ceux qui sont icy narrés, nous apprendrons, à l'exemple de nos devanciers, de nous conduire prudemment. Ilz seront aussi délectables, car puisque Dieu nous faict naistre avec un désir de

 

— iiij —

 

scavoir, ne pouvant avoir la cognoissance de ce qui doibt arriver après nous, c'est beaucoup de plaisir de scavoir ce qui s'est passe avant nous. Mais il faut advouer que ce travail est arrivé tard et est à regretter que quelqun n'ayt heu ceste miene affection avant la venue et remuements de noz religionaires et avant que les archives des esglises cathédrales et aultres eussent esté, par eux pillées et les titres brullés. Avant ce malheur, on heust pu moissonner à pleine main et enrecueillir des mémoires bien amples avec peu de peine, au lieu que j'ay esté constraint de glaner avec beaucoup de temps et de peine en plusieurs champs extrêmement stériles pour y recueillir ces débris et empescher que le temps n'achevast d'y destruire les mémoires.

 

 

 


 

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TABLE CHRONOLOGIQVE

DE L'ÉGLISE DE SARLAT

DIOCÈSE ET PAYS SARLADOIS

 

Considérant l'histoire de ce pays de Périgord comme partie de la Guiene et la Guiene partie de la France, je trouve ici, tant que on peut recueillir des escrits des anciens, que nos devanciers y ont changé six fois d'estat et de gouvernement jusques à présent. Le premier doibt estre compté avant la venue et conqueste de César; le second soubz la domination de l'empire romain; le troisiesme soubz la ty­rannie des Visigoths; le quatriesme sous l'obéyssance des François qui nous commanderont, un temps en qualité de roys et puys en qualité de ducs; le cinquiesme sous la subjection des Anglois en titre de ducs, et le sixiesme soubz la royauté françoise. Ces mémoyres sont divisés selon ces six estats qui rédui­sent ce livre comme en six tables où sont représentées les choses les plus remarcables qui sont venues à mes cognoissances et qui méritent d'estre sceues, principalement par ceux qui habi­tent ce pays Sarladois, pour n'estre estimés d'estrangers dans leur patrie.

 

 

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DV PREMIER ESTAT DV PÉRIGORD

 

Nous prenons ce premier Estat en la forme qu'il estoit lors que César vint faire la guerre des Gaules, sans entreprendre d'aller plus avant, attendu que nous ne trou­verions que ténèbres ou fables forgées à plaisir. Et, pour ceste raison, nous prendrons, pour première date de cette table chro­nologique, l'an 694 de la fondation de Rome, qui revient à 56 ans avant la naissance de Jésus-Christ, auquel temps César passa les Alpes pour venir attaquer ce pays. Alors (1) chasque province de la France avoit son estat particulier, composé de deux ordres. Les druides tenoint le premier rang et les cheva­liers le segond. Les druides avoint la charge de la religion et de la justice, et les chevaliers s'employoient au faict des armes, pour la défense et conservation de l’estat. Et, quand au peuple, il pratiquoit les artz et la culture de la terre, sans avoir aucune authorité en la république, estant plus esclaves que libres. En­tre ces estats il y avoit des principautés souveraines, telles que sont aujourd'hui les ducz, comtes, marquis et autres qui commandoient comme seigneurs, mais la plus grande partie vivoit soubz la liberté d'une république françoise, en forme d'aristo­cratie, conduite par les magistratz que eux mesmes élisoint annuelement, les prenant de l'ordre des druides et choisissoient les plus capables et les mieux entendus en la science politique.

 

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Toute la Gaule consistoit en telles et semblables républiques, lesquelles, par leur mutuel accord et union faisoient que toute la Gaule estoit une grande république, laquelle paroissoit prin­cipalement aux assemblées générales qu'ils faisoint tous les ans en certaine saison de l'année en un lieu sainct, choisi es con­fins de Chartres, qu'ilz estimoint estre comme le centre de toute la Gaule (2), lesquelles assemblées estoint comme les Estatz Généraux ou Grandz Jours de toute la nation.

Là ilz traitoient les affaires de l’estat commun et puys prononçoient aux plaintes des particuliers, provinces et à toutes choses nécessaires pour la conservation de leurs estats et libertés.

Nous n'avons point de mémoires particuliers de ce pays, les escritz des anciens ne nous en fornissent point; il se faut con­tenter de voir dans la généralité de l’estat de mesmes provin­ces, lequel je suppose avoit esté en forme d'aristocratie libre et non asservi à quelque souverain, et fonde ceste opinion sur ce que César n'en parle que comme en passant et areste tout son discours sur les provinces qui avoint l’ambition de dominer sur les autres, laquelle ambition venoit des princes et grands seigneurs qui vouloint conserver leur authorité et usurper celle des autres.

Tous les Gaulois se croyoient et maintenoient estre descen­dus du père Des (3), dieu des richesses et des enfers, lieux bas et pleins de ténèbres, pour ce que les richesses sont tirées des en­trailles de la terre. A ceste occasion, ils comptoint et mesuroint tous les espaces de temps par les nuitz et non par les jours, d'où semble estre dérivé nostre façon de parler, quand nous disons « à nuit » au lieu de dire « aujourd'hui». Quand à leurs vie et coustumes, les plus remarcables sont celles cy: en tous affaires tant particuliers que généraux, ils usoient des lettres

 

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grecques, ce qui doibt estre entendu des caractères et non de la langue. Il n'estoit permis de parler ou deviser des choses qui concernoint la république, sinon au conseil.

Les homes, retenant la dot de leurs femmes, mestoient pa­reille somme et la faisoint valoir conjointement, et le revenu en estoit mis à part (4).

Les maris avoient puissance absolue de vie et de mort sur leurs femmes et enfants.

Ils dédioint au dieu Mars tout le butin et toutes les dé­pouilles des enemis et en dressoint de grandz monceaux, à quoi il n'estoit pas licite de mettre la main (5).

Et quand à la sépulture (6), ils brusloint le corps des défunctz à la façon des Grecs et jettoint dans le bûcher les choses que le défunt avoit le plus chers et agréables, jusques aux bestes, voire mesme leurs serviteurs et vassaux qui avoint esté choisis à cela par les maîtres.

Ils croyoint si parfaictement à l'immortalité de l'âme et à la métempsicose pytagorique (7) qu'ilz prestoint librement de l'argent à condition de le rendre à l'autre monde. Mais entre toutes leurs costumes, ils en avoient une horrible et cruelle c'est que se trouvant en quelque péril imminent de leur vie, soit maladie ou combat, ils faisoint veu d'immoler des homes, lesquelz après ils sacrifioint par le ministère des druides, fon­dés sur l'opinion que, si la vie des homes n'est pas compensée par celles dez autres, les dieux ne peuvent être désormais satisfaitz (8).

Les druides (9) avoint toute authorité et maniement de la chose publique. Ils estoint honorés d'un tel respect que si deux armées estoint prestes à se choquer, ils avoint le crédit de les

 

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arrester tout come, en se mestant entre deux. Ils estoint prestres, poètes et philosophes. Comme prestres, ils avoint charge des sacrifices tant particuliers que publicz, avec authorité souve­raine sur tout ce qui dependoit de la religion et culte de leurs dieux. Comme poètes (10) et philosophes, ils rédigeoint en vers les loix de l’estat, religion et police, avec la science philosophique, mathématique et politique, ensemble les faicts héroïques de leurs antécesseurs et les bailloint à la jeunesse à la façon des pytagoriciens et de Socrate, sans rien metre par escript, ce qu'ilz observoient comme loy inviolable, pour plus obliger la mémoyre de leurs disciples et pour ne profaner leurs sciences en les communiquant au vulgaire qui a coustume de mépriser ce qui lui est familier. Ceste loy n'estoit pas mauvoise pour eux, mais elle a grandement préjudicié aux successeurs et à l'honneur et gloire de la nation. Elle est cause que nous ne nous prévalons en rien de la doctrine de noz ancestres et ne scavons quelle a esté leur valeur et faicts héroïques; si les estrangers ne nous eussent laissé par escript que les Gaulois avoint ci-devant conquesté une grande partie de la Grèce, conduit des colonies au delà des Alpes et des Py­rénées et obtenu de grandes victoires sur les Germains,

 

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Anglois et Romains, nous ne saurions rien du tout ni pareille­ment de leurs lois et coustumes.

Les druides avoint aussi le maniement de la justice (11), cognoisoint de tous différents publicz et particuliers, civils et crimi­nels, punissoint les crimes et ordonnoint des récompenses. Les réfractaires estoint punis par excommunication (12), peine qu'ilz estimoint la plus vive de toutes. Ils estoint exemps d'aler à la guerre (13) et ne payoint aucunes tailles ni subsides. Ils avoint en­tre eux un président qui commandoit avec authorité souveraine, lequel estant décédé, celui qui en mérite excelloit les autres lui succédoit par élection. Ils avoint en grande vénération l'ar­bre que les Grecs appelointec « δρϋς, δρϋος » et les Latins « robur » qui est une espèce de chesne, lequel à cause de la force et du­reté de son bois a toujours esté pris pour hiérogliphique de la vaste fortitude et constance, et à raison de sa longue vie, a servi de marque pour désigner la fermeté et la longue durée des empires; sans cet arbre ils ne faisoint aucun acte de reli­gion, et c'est ce qui faict croire que le nom « druides » a été pris de cet arbre. Pour la vénération de leurs dieux ils choisissoint, certains jours de l'an, le sommet des montagnes cou­vertes de ce boys et bien touffues et là ilz dressoint leurs autelz et faisoint leurs sacrifices. Ils croyoint que tout ce qui naist en cet arbre estoit envoyé directement du ciel, et principalement le guy qui y provient, lequel naist rarement en telz arbres, mais quand ils en y trouvoint, ils le cueilloint fort religieusement, car l'ayant vu et remarqué, ilz attendoint le sixiesme de la lune qui leur estoit toujours le commencement du moys, et à tel jour, après avoir amené deux taureaux blancz et non encore domptés au dessoubz de l'arbre et avoir à mesme appresté tou­tes choses nécessaires au sacrifice et festin, le prestre, vestu de

 

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blanc, montoit sur cet arbre, coupoit le guy avec une faucille d'or, lequel en tombant à terre estoit recueilli sur un manteau blanc par ceux qui estoint au dessoubz. Après cela les sacrifices estoint faictz èsquels on prioit les dieux rendre ce don prospère et heureux à ceux qui en usoint. Ils croyoint que cet arbuste apportoit de la fécondité à tout animal stérile et estre un anti­dote contre tout venin et un remède universel contre toutes maladies (14).

J'ay rapporté toutes ces particularités des druides à cause de l'opinion et violente présomption que nous avons que, en ce temps-là, il y avoit à Sarlat un temple d'Apollon ou une escole en laquelle les druides faisoint leurs sacrifices et enseignoint la jeunesse, laquelle opinion est fondée sur les raisons que nous allons déduire.

1° Premièrement Sarlat estoit en nature, ainsi que montre l'Empereur Anthonin en son « Itinéraire », lorsque parlant des lieux du Haut-Périgord, nomme « Condatum » et « Sarrum. » Il est certain que « Condatum » subsiste et « Sarrum » ne peut estre expliqué que de Sarlat, le nom ayant esté corrompu par l'addition d'une sillabe (15).

2° Le nom de druide semble avoir esté tellement enraciné à Sarlat et par tout le pays Sarladois que nous appelons encore « droul » ceste espèce de chesne dont les druides se servoint.

3° A une petite lieue de Sarlat est une montaigne, la plus haute de tout le pays, couverte de tels arbres, qui porte encore le nom de « Drouille » (16), tellement que comme Dreux, au pays

 

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Chartrain, a retenu le nom des druides, à cause des fréquentes assemblées qu'ils y faisoint, ainsi à Sarlat le nom de druide est demeuré aux arbres et à la montaigne.

4° Les reliques du temple et de l'escole subsistent encore, car à l'entrée de l'église cathédrale et sur la corniche de la principale porte, restent encore cinq statues de relief, de pierre commune, et plus bas cinq autres de mesme estofe, toutes qui ressentent grandement l'antiquité: les cinq qui sont sur la corniche représentent les dieux qui estoint en plus grand hon­neur et révérence entre les druides.

La première est une Minerve de grandeur excédant le natu­rel, armée d'un morion, tenant de la main gauche un peloton et de la droite un fuseau, chargée de passement, pour monstrer qu'elle est l'inventrice des sciences et de la manufacture (17).

La seconde représente un pauvre pèlerin malade appuyé sur un baston et portant sur ses épaules en forme de paquet une courge à mettre du vin, venu à ce temple ou à ceste escole pour trouver du remède à son infirmité, lequel semble parler et consulter son mal à la troisième statue qui est vestue d'une robe couverte avec une forme de chaperon sur l’espaule, por­tant une boîte à sa main gauche; c'est sans doubte un druide professant la médecine qui ordonne à ce malade, ou bien c'est Esculape, premier et principal inventeur de la médecine, ou Hypocrate, auquel les grecz dressèrent des statues et rendirent mesmes honneurs que à Hercules pour avoir faict revivre la médecine qui, depuis la mort d'Esculape et par l'espace de cinq cens ans, avoit demeuré ensevelie. La quatriesme est Prométhée et la cinquiesme Atlas, deux roys grands astrologues,

 

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chascun desquels est vestu d'un sayon jusques au jarret, une ceinture et un baudrier avec une espée large et courte.

Prométhée a l'aigle sur sa poitrine qui lui béquète le cœur, porte de sa main droite certain instrument que je suppose estre la faulx et de la gauche un petit panier. Atlas est plus grand et soustient de sa main droite une grande boule au des­sus de sa tête pour représenter le ciel et la sphère par lui inventée. Ces cinq statues mises en ceste haute estage estoint peinctes comme il paroit encores et sont les marques hiérogliphiques des sciences desquelles les druides faisoint estat. (Pline, lib. II. c. 8, lib. VII. c. 56). Minerve les représente en général, le médecin avec le malade monstrant la phisique et les deux derniers la science des astres comme en estant les premiers et principaux inventeurs.

Les druides professoint toutes sciences, mais principalement la médecine et l'astrologie. Pline (Lib. XXIV, cap. 40, et Lib. XXIX), dict qu'ils avoint la cognoissance des plantes et se mesloient de la médecine et (Lib. XXX, cap. 1) les apele « genus vatum et medicorum ». César, au livre VI de la « Guerre des Gaules », monstre en quelle estime ils avoint l'astrologie et géo­graphie par ces paroles: « Multa de sideribus atque eorum motu disputant (18) ». Il rapporte aussi que les Gaulois avoint mesme opinion des dieux que les Grecz, et que sur tout ils adoroint Mercure, Appolon, Mars (19), Jupiter et Minerve; qu'ilz croyoint que Apollon guérissoit les malades et Minerve enseignoit les sciences avec les ouvrages et manufactures.

Et quand à celles de la basse estage, trois d'icelles, selon mon advis, représentent les exercisses corporels et nous font voir que auprès de ce temple ou de ce « gymnasium » il y avoit, à la façon des Grecz, un lieu propre pour exercer le corps, ce qu'on pratiquoit à plusieurs fins, mais principalement pour

 

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conserver la santé et peut-estre il y avoit un bain, pour la même raison, le lieu ayant esté choisi propre à tout cela, à cause des fontaines et vives sources qui sont dans ce valon. Les deux premiers représentoint deux athlètes nudz au dessus du nombril qui semblent se oindre ou se frotter, ce qui n'est pas hors de raison, car parmi ces exercisses pratiqués pour la santé, il en y avoit qui ne faisoint autre chose que se frotter, comme rapporte Suétone de Vespazien, chap. 20, ou bien pour ce qu'ilz semblent estre masle et femelle, ils se lavent dans un bain, suivant ce que raporte César parlant de la modestie et pudique conversation des masles avec les femelles jusque à l'aage de 20 ans (20), lesquels bains, selon la coustume des Grecs, estoient tousjours près du lieu des exercisses.

La troisième représentoit un sauteur qui faict le saut appelé par les Grecs « χυβιστημα », en latin « cubistica saltatio » et en françois « le saut périlleux », auquel les pieds font un tour et cercle entier, la teste demeurant au centre. Les autres deux sont masle et femelle qui se caressent et accolent. Il y a de l'appa­rence que c'est Mars et Vénus, ou bien Mercure et Minerve, lesquels unis ensemble sont l'image appelé « Hermatene », laquelle les Grecs avoint accoustumé de metre dans les écoles et lieux d'exercisse, laquelle coustume fut apportée de la Grèce en Gaule ou des Gaules en Grèce et puys en Italie, où elle estoit pratiquée du temps de Cicéron, comme appert en l'épistre 2 du premier livre « Ad Atticum » par ces paroles: « Quod ad me, de Hermatena scribis per mihi gratum est, ornamentum academiæ proprium meæ et Hermès commune omnium et Minerva singulare est insigne ejus gymnasii ».

Il ne faut pas doubter que ces statues n'ayent esté fabriquées

 

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pendant ce premier estat. Ce sont statues grecques (21). Les druides avoint mesme opinion des dieux et de l'invention des sciences que les Grecs, au rapport de César (22), et est chose probléma­tique si les Gaulois avoint appris les sciences des Grecs ou les Grecs des Gaulois. Si ce avoit esté un temple ou lieu d'exercice basti du temps que les Romains commandoient en ce pays, les statues seroint de marbre, ne seroint pas si rudes, la manière ne seroit pas si obscure et y resteroit quelque inscription ou autre marque romaine. De les raporter au temps des Visigothz, qui est le troisiesme estat de ce pays, il ne se doibt, pour ce qu'ils estoient chrestiens quoy que non orthodoxes, même après eux à cause que ceste province a tousjours vescu en la religion chrestienne depuis que les Gotz en furent chassés.

Tout ce dessus bien considéré faict que nous disons avec assurance que, en ce premier estat du Périgord, il y avoit à Sarlat un temple d'Apollon, dieu de la magie et divination, autheur de la poésie et musique et présidant à la médecine, facultés et fonctions pratiquées par les druides, ou pour le moins une escole appelée par les Grecs « gymnasium », en laquelle les druides faisoint résidence actuelle, enseignoint la jeunesse et pratiquoint la médecine, lesquels ayant esté chassés (comme il sera dict en son lieu), et la religion chrestienne y ayant esté

 

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authorisée, ce lieu fut donné à quelques religieux et converti en un monastère, et lors que, par les bienfaictz de Pépin et de Charlemagne et autres princes et seigneurs chrestiens, l'esglize et monastère furent bastis et réduitz en la forme des chrestiens, ces statues furent resmuées et mises où elles sont, comme un lieu emprumpté, pour marque de l'antiquité et trophée de la victoire obtenue par la religion chrestienne sur l'idolâtrie et superstition payene.

Quelques-uns pensent que les villes qui portent le nom des provinces n'estoint pas basties au temps de César, pour ce que, en ses Commentaires, il nomme tousjours les peuples et non les villes, mais il y a de l'aparence qu'elles estoint basties closes et fortifiées à la façon de ce temps là, mais César nomme les peuples pour, en un seul mot, comprendre toute la province, laquelle ne faisoit que une ville, à cause que ceux qui avoint leurs demeures aux champs avoint droit de bourgeoisie en la ville et jouyssoient de mesme privilège que les habitants, comme les colonies et municipes entre les Romains.

Il reste dans le Périgord et dans le pays Sarladois, plus que en autre lieu de la France (23), une antiquité grandement méprisée et cogneue de peu de profanes, laquelle je ne puys passer soubz silence. C'est que, voyageant par ce pays, on truve sur les grandz chemins quelques pierres informes longues cinq ou six coudées, larges un tiers moins que, espesses environ une coudée, levées sur trois autres pierres en telle sorte que le bout

 

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qui est vers l'orient est plus eslevé que celuy du couchant. Ceux qui se plaisent à la recherche des antiquités demandent à quelle occasion ces pierres ont esté là conduites et eslevées. Quelques-uns ont pensé que c'estoint des bornes pour monstrer les divisions des terres et juridictions, mais il appert qu'elles sont placées seulement sur les grands chemins en lieu stérile et relevé. Les autres ont opiné que c'estoint des autels dressés par les anciens Gaulois sur les lieux hautz pour y faire des sacrifices certains jours de l'année, sur la closteure de la nuit, mais il n'est pas vraysemblable que les autels eussent esté faicts d'une façon si rude, joint que le feu auroit brizé ces pierres et y auroit laissé quelques traces sensibles de bruslures. De nostre temps plusieurs ont faict creuzer au dessoubz de ces pierres et y ont truvé des os du corps humain, mais qui surpassoit de beaucoup la grandeur ordinaire des homes de présent. Ces ossements ont vuidé la question et vérifié que ce sont des sépulchres, mais il reste à sçavoir quand et par qui ces sépulchres ont esté érigés.

Plusieurs disent que un ouvrage si grossier ne peut partir d'ailleurs que de la main des Visigotz, lesquels passant par l'Italie pouvoint avoir apris des Romains à faire leur sépulchres sur les grandz chemins, mais il est cogneu que les Gotz ense­velissent les corps dans des pierres taillées et creusées en telle sorte que la place de la teste estoit ronde, celle des espaules large et celle des pieds estroite. Quand à moy, je les estime plus anciens et pense que ce sont les sépulchres des grandz seigneurs de ce pays qui vivoint avant ce premier estat et lors des grandes conquestes, lesquels vouloint estre ensevelis sur les grandz chemins, afin que les passans célébrassent la mémoire de leur vertu militaire, et est croyable que auprès de ces sépulchres il y avoit des autelz et des petitz bois où se faisoient les sacri­fices sur le soir. Ces pierres ont le bout qui regarde le levant

 

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 plus haut que l'autre, en considération de quelque honneur rendu au soleil, ou bien pour mieux conserver la sépulture pour ce que, en ce pays, l'orage vient du costé d'occident. La place estoit choisie en lieu stérile, afin que la culture de la terre ne fust cause de troubler le repos de ceux qui là estoint inhumés, ou bien ces anciens Gaulois faisant leurs conquestes en Italie et afin s'estoient instruitz aux lois de Platon, lequel en ce dialogue des lois prohibe de faire les cimetières es lieux fertilz: « Nullum in loco fœcundo aut agro ad cultaram apto sepulchrum fiat: sed is locus corpora defunctorum recipiat qui, ad cætera inutilis et ad id tantum commodus, viventes minime lædit, nec enim à vivis, neque à mortuis terræ matris fæcunditas impedienda est ». Quand à la pierre, elle estoit prise d'excessive grandeur, informe et inutile, afin que personne ne l'enlevât pour s'en servir à d'autres usages, et c'est ce qui les a si longuement conservées, car la pierre ni la place qu'elle occupe ne valent pas ce qu'il cousteroit de les briser et oster. La fin de ce premier estat doibt estre prinse aux dernières guerres et conquestes que César fit ès Gaules, les derniers effortz duquel furent au siège d'Excellodunum (24), place bien près du Périgord, notable pour la résistance qu'elle fit et en ce que, par la prinse d'icelle, le premier estat de ce pays rendit le dernier souspir, et c'est ce qui faict que les amateurs de l'antiquité recherchant quel est à présent ce lieu, ceux qui ont traduit ou commenté César varient et n'en sont pas d'accord, mais puysque l'occasion se présente icy, je résoudrai ceste difficulté. L'an 1606 j'euz commission expresse de passer par le diocèse de Caors pour en dresser la carte géographique et me servant de l'occasion, j'euz un soin particulier d'observer quel lieu pouvoit le mieux convenir à la description que César en

 

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donne et par ce moyen estre hors ce doubte et irrésolutions pour l'advenir. Après avoir veu tout le Quercy et prins garde aux lieux qui sont sur les rivières, je truvai qu'il n'y a aucun lieu auquel toutes les circonstances que César a laissé par escript concernant tant l'assiete de la ville que les particula­rités du siège conviennent sinon à Cadenac, qui est à présent une petite ville à l'extrémité du Quercy, bastie sur une mon­tagne, environnée du fleuve du Lot et de rochers, coupée d'un costé d'icelle à plomb et de l'austre part talussée si droit qu'elle n'est accessible que du costé du Nord, qui n'est pas la sixiesme partie de l'enceinte. La rivière du Lot qui, en cet endroit, sépare le Quercy d'avec le Rouergue, luy faict presque le tour entier, la rendant comme une presqu'ile, ainsi que monstre le plan (25) d'icelle cy-apposé. Elle est à présent raccourcie, mais les vestiges des ancienes murailles paroissent autour et monstrent son anciene estendue. Estant sur les lieux, en faisant ces observations, le gouverneur, consulz et habitans me firent voir leurs privilèges en bonne forme, donnés à Vincenes par Philippe-le-Long, roy de France, et datés du mois d'apvril 1320, dans lesquels sont ces motz: « nostre ville de Cadenac, ancien­nement appelée Uxellodunum ». Il est vraisemblable que le changement du nom Uxellodunum en Cadenac arrive tôt après ce siège, pour marquer la cruauté de César, en ce qu'il avoit faict couper le bout des doigtz et du nez aux habitants, si bien que, en toutes les provinces voisines, pour désigner les habi­tans d'Uxellodunum, on les appeloit « capita digitorum nasique cæsa », et avec le temps, abrégeant, on prit les premières sillabes des trois premières dictions et la première lettre de la quatriesme, pour faire « Ca-di-na-c ». Au reste, l'assiette du lieu faict voir à l'œil la vanité de César (commune à tous les grandz

 

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capitaines) qui se donne tant de gloire d'avoir enfermé les assiégés d'une palissade et d'avoir coupé les veines de la fon­taine, car l'un et l'autre estoit fort facile et de peu de coust, comme aussi d'avoir empêché par ses tireurs de fronde et de trait que les assiégés ne descendissent puiser de l'eau à la rivière. Mais, à travers ses discours, on voit la valeur et cou­rage des assiégés qui, en une saillie, gaignèrent sa tranchée, bruslèrent la tour de bois par luy dressée près la fontaine et le contraignirent de se retirer dans ses fortz, tellement que sans la disette des vivres, quoy qu'ilz n'eussent aucune espérance de secours, à cause des divisions qui estoint dans le pays, ilz l'eus­sent arresté pour un long temps.

 

 

(1) De Bello Gallico, VI, 13.

(2) De Bello Gallico, VI, 13.

(3) De B. G. VI, 16.

(4) De Bello Gallico, VI, 17.

(5) De B.G., VI, 15.

(6) De B.G., VI, 17.

(7) De B. G., VI, 13, in fine.

(8) De B. G., VI, 15.

(9) De B. G., VI, 15.

(10) Tarde veut parler ici de ces druides, connus dans les régions de l'Ouest (Irlande, Angleterre, Ecosse, Bretagne) sous le nom de bardes, mentionnés par plusieurs auteurs anciens: Pomponius Mela, Sextus Pompeius, Festus, Diodore de Sicile, Héraclée, Lucain, Possidonius, etc., quelques-uns antérieurs même à Jules César. Celui-ci, bien qu'il parle incidemment de leurs fonctions, ne leur donne jamais le nom de bardes. Ces poètes, refoulés en Angleterre par les Romains qui redoutaient l'influence de leurs chants passionnés sur les populations vaincues, reviennent prendre pied en Bretagne, lors de l'abandon du pays par les armées romaines en 411, et se convertissent au christianisme au VIe siècle. Tarde n'a pas donné à ces druides-poètes le nom qui leur était plus particulièrement affecté, soit parce que ce nom n'a laissé aucun souvenir dans nos contrées méridionales, soit plutôt parce que César, qu'il suit pas à pas, dans cette partie de son œuvre, ne le donne lui-même jamais.

Dans les temps modernes, de précieux travaux sur la poésie bardique ont vu le jour en Irlande, Angleterre, Allemagne et France. (Les Bardes Bretons. Poésies du VIe siècle, par le vicomte H. de la Villemarqué, membre de l'Institut., 1860, in-8°.)

(11) De Bello Gallico, VI, 13.

(12) De B. G., VI, 13.

(13) De Bello Gallico, VI, 13.

(14) Cette dissertation de Tarde (pp. 3-7) sur la religion, les mœurs et le gouver nernent des Gaulois, est la traduction presque littérale du texte de César. (De Bello Gallico, livre VI, chap. 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19. 20, 21.)

(15) L'identification de « Condate » et de « Sarrum » avec Condat-sur-Vézère et Sarlat est inadmissible et n'a jamais été soutenue. On place généralement le « Condate » de la voie romaine de Saintes à Périgueux, à Cognac (Charente), et le « Sarrum » de la même voie, à Chermont (Charente).

(16) Forêt de Drouille, communes de Dome et Groslejac. Ce nom n'est plus officiellement employé; on dit simplement « la Forêt ». Les noms de « Drouille » et autres approchants sont nombreux en Périgord. (De Gourgue, Dict. topogr. de la Dordogne.)

(17) De Bello Gallico, VI, 15.

(18) De Bello Gallico, VI, 13, in fine.

(19) De B. G., VI, 14.

(20) Ce que Jules César dit de la pureté des mœurs de la jeunesse s'applique aux Germains et nullement aux Gaulois auxquels il les oppose. (De Bello Gallico, VI, 19, in fine.)

(21) De Bello Gallico, VI, 15.

(22) L'opinion de Tarde sur l'origine des statues qui ornaient l'ancienne cathédrale, et dont quelques-unes sont encore sur la grande porte de l'église actuelle, ne repose sur aucun fondement. Bien qu'on ne puisse affirmer avec certitude l’âge de ces statues grossières et frustes, il est plus raisonnable de les attribuer à l'époque romane. L'annotateur prend occasion de cette observation pour déclarer qu'il n'entend nullement s'arrêter à examiner les doctrines et systèmes du chroniqueur, sur l'histoire de notre province, pendant les premiers âges. Cette recherche l'entrainerait trop loin et offrirait d'ailleurs un faible intérêt pour Sarlat et le Sarladais. Laissant donc au chroniqueur la responsabilité de ses théories générales, toutes les fois qu'elles ne touchent pas à l'histoire de Sarlat, il ne les corrigera que dans le cas inverse, au moyen de textes et de documents positifs. Le lecteur fera lui-même la part de l'erreur et de la vérité, dans les dissertations qui forment la première partie de l'œuvre de Tarde; il se gardera toutefois d'être trop sévère, et tiendra compte, pour être juste, de l'état de la science critique et historique aux premières années du XVIIe siècle.

(23) Le département de la Dordogne, qui embrasse à peu près l'ancienne province du Périgord, n'est, en réalité, actuellement du moins, que le septième, selon l'ordre de l'importance numérique des dolmens observés à la date de 1876. Passent avant, le Morbihan, le Finistère, le Lot, chacun avec 500 dolmens; l'Aveyron avec 245; l'Aude avec 226; la Lozère avec 155 . La Dordogne n'en contiendrait que 100. (Listes de la cornmission de la topographie de la Gaule, 1876 citées par M. Alexandre Bertrand, 1876, p. 135.) Il est certain, d'ailleurs, qu'au temps de Tarde, ce chiffre devait être beaucoup plus élevé, si l'on en juge par les nombreux lieux-dits qui ont conservé les noms de « Peyre Levado, Peyre Fiche, Peyre Pincado, Peyre Plantado », ou autres analogues, souvenirs de monuments mégalithiques aujourd'hui dis­parus.

(24) Uxellodunum. — Puy d'Issolud.commune et canton de Veyrac, arrondissement de Gourdon (Lot).

(25) Il n'y a aucune trace de plan, dans le manuscrit original de Tarde, ni dans les copies anciennes conservées à la Bi­bliothèque nationale.

 

 

 

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DV SECOND ESTAT DV PÉRIGORD

 

Ce second estat est soubz la domination et gouvernement de l'Empire Romain, et son commencement doibt estre pris environ 47 ans avant la naissance de Jésus-Christ, auquel temps la Gaule obéyt aux aigles romaines et recognoit le Capitole pour souverain.

En ce second estat, ce pays n'avoit austres magistrats, pour le faict des armes et administration de la justice, que ceux que le Sénat romain leur envoyoit, lesquelz abolirent les loix et cos­tumes ancienes pour y establir les romaines, suitte ordinaire d'une nouvelle domination. Le peuple gaulois fut obligé d'aprendre la langue latine pour parler à ces magistrats, playder devant eux et entendre leurs lois, éditz et ordonnances. Les druides furent interditz par l'empereur Auguste et Tibère et activement chassés des Gaules par Claudius, tant à cause des sacrifices exécrables du sang humain qu'ilz practiquoint, que autres superstitions contraires aux loix romaines, que pour avoir esté autheurs de plusieurs séditions, conjurations et troubles, ainsi qu'il est raporté par Suétone en la vie de Claudius, (chap, 25), par Pline, (liv. 3, chap. 1er). Après ce banissement, ils se re­trouvèrent dans la forêt Hercinie où, après que la foy chrestienne fut receue, ils deviendront religieux grandement dévotz et aus­tères et y dresseront de beaux et grandz monastères. Les drui­des estant chassés de ce pays, les Romains mirent à leur place des prestres selon leur religion, y bastirent des temples à leur mode, édifièrent des amphitéatres, où ils pratiquèrent leurs

 

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jeux et espectacles et introduisirent toutes leurs idolâtries et superstitions, telles que nous lisons encore dans leurs livres.

Les premières années de cet estat sont pleines de tumulte, à cause des guerres civiles qui arrivent après le retour et mort de César. Plusieurs villes de la Gaule, se prévalant de ces divi­sions, chassent les garnisons romaines et se remettent en leur première liberté, mais Auguste, six ou sept ans après la mort de César, y envoya Marcus Agrippa avec une armée qui, en peu de temps, remit les provinces soubz l’obéyssance de l'empire, après laquelle expédition et pour le bon succès d'icelle, Auguste le faict désigner consul, et afin que cela soit cogneu par tout l'empire, faict battre une monoye d'argent, portant la face d'Au­guste avec cette inscription: IMP . CAESAR . DIVI . IVLI . F. « l'em­pereur César, fils du divin Jules », et au revers: AGRIPA . COS . DES., « Agripa désigné consul ».

L'an 42 de l'empire d'Auguste, Jésus-Christ Sauveur du monde naist en Bethléem de Judée, un jour de dimanche 25 décembre, icelluy Auguste estant consul pour la 13e foys avec Plautius Silvanus, et, sous Tibère, assemble ses disciples, faict ses prédications et miracles, offre sa vie en sacrifice propitia­toire sur la croix, est enseveli, résuscite et monte au Ciel, d'où il envoye son Saint-Esprit aux Apostres, lesquelz se dispersent et vont jetter par l'univers les premiers fondements de la religion chrestiene, ce que ils font, tant par eux que par le moyen de leurs disciples, entre lesquels St Martial est le premier qui vint en la Guiene. On tient, par tradition, que c'estoit ce jeune enfant, duquel est parlé en St Jean (chap. 6), qui avoit les cinq pains d'orge et les deux poissons avec lesquels Jésus-Christ re­put cinq mille homes et qu'il assista en qualité de serviteur à la dernière Cène que Jésus-Christ fit avec ses apostres et apporta l'eau dans le bassin avec laquelle Jésus-Christ lava les piedz à ses apostres et que, après l'Ascension, il se rendit disciple de

 

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St Pierre, avec lequel il demeura cinq ans en Hiérusalem et sept en Antioche et le suivit à Rome, d'où St Pierre l'envoya en ce pays d'Aquitaine qui l'a tousjours advoué pour son premier apostre. Il y travailla l'espace de 24 ans, faisant continuelement la guerre (suivant l'étimologie de son nom) aux idolâtres et su­perstitions payenes. Presque en mesme temps et environ l'an 61 de la naissance de Jésus-Christ, qui revient au 5e de l'empire de Néron, St Fron vint prêcher l'Evangile en Périgord, car St Paul, après avoir demeuré deux ans prisonier à Rome, est mis en liberté ceste année et suivant le dessein pris au chapitre 15 de l'Epistre aux Romains, s'en va en Espaigne avec plusieurs dis­ciples et en passant laisse Crescens (1) à Viene et Trophimus (2) en Arles et envoyé St Fron à Périgueux, accompagné d'un prê­tre nommé George (3), pour publier et faire recevoir la loy évangélique en la province du Périgord, ce que il fit fort heureuse­ment, si bien qu'il a esté tousjours recogneu pour premier Evesque des Périgordins.

Après son décès S' Aignan (4) fut subrogé en sa place et compté pour le second évesque de Périgord.

Sainct Clément, successeur de St Pierre, ayant consacré plu­sieurs évesques, les envoya environ l'an de la naissance de Jésus-Christ 95e en divers endroitz des Gaules, entre lesquels Nicasius (5) fut envoyé à Roan, Lucianus (6) à Beauvois, Taurinus (7) à Evreux, Eutropius (8) à Xaintes. Il est vraysemblable

 

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qu'il envoya un coadjuteur à St Anian pour luy succéder et qui en fut le 3e évesque, mais la mémoire de son nom est per­due à cause que la semance de la foy chrestienne ayant esté espandue en ce pays, ces saintz personages furent tôt après ru­dement traitez par les Empereurs romains, lesquelz se rendi­rent si altérés du sang de ceux qui avoint receu et embrassé ceste doctrine, que, par leurs éditz, souvent réitérés, ilz les faisoint exécuter à mort par mille sortes de supplices, tellement que, par une longue suitte d'années, la religion chrestienne demeura presque esteinte, d'où vient que ces trois premiers siècles, il est très difficile de trouver le nom, ordre et suitte des prélats, pour ce que souvent il n'en y avoit pas ou, s'il y en avoit, ils n'estoint pas cogneus; ils se tenoint cachés, non pour éviter le martyre, mais à fin de se conserver pour la consolation des fidèles qui gémissoint et suspiroint soubz ces cruelles et barba­res persécutions, après lesquelles et en l'an 415 nous trouvons Pégasius, évesque de Périgord, lequel Paulin, évesque de Nôle, loue grandement dans Grégoire de Tours, l'appariant en toute sorte de vertu avec les plus signalés prélatz de son temps.

Pendant ce second estat, quelques familles de Bordeaux se rendirent recomandables à Rome par leurs mérites. Minervius y enseignoit la rhétorique avec réputation; Auxone, poète excel­lent, y exerça le consulat et la famille des Avitus y estoit illustre, tant pour la dignité consulaire et autres grandes charges que par la piété et religion chrestienne.

Lors de ces deux estats et longtemps après, ceux qui estoint assès forts pour tenir la campaigne estoint maistres du pays, car il y avoit fort peu de villes closes. Celles qui sont à présent en Périgord ont esté basties dès le fondement après l'an 1200, comme nous monstrerons en son lieu, ou bien estoint des vilages qui ont esté clos de murailles lors des guerres des Anglois, mais ilz avoint un moyen de se fermer à peu de coust, c'est qu'ilz choisissoint

 

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quelque recoin de montagne ou coline qui n'estoit ac­cessible que par un petit destroit à la façon d'une presqu'île. Ils fermoint ce passage par une forte muraille et, lorsque les armées passoint, ils se retiroint avec leur famille, bestial et meubles dans ces forts. Près de Sarlat, tout contre l'esglise de Caudon (9), sur le fleuve de Dordogne, est un grand rocher, coupé à plomb tout à l'entour, sauf du costé qu'il se tient à la montaigne, sur lequel est une plaine, à l'entrée de laquelle on voit les ruines d'une muraille qui la fermoit. Turnac (10), qui est proche de là et qui prend le nom du tour que la rivière lui faict, a esté fermé tout de mesme. Dans le Quercy, en la paroisse de Toyre (11), près Saint-Seré (12), se voit un semblable lieu, mais plus grand, auquel les ruines de la muraille parais­sent encore hautes de deux ou trois piedz. Le fort de Gavaudu (13) en Agénois a esté pris en cette sorte, et je présupose que sur ceste raison furent originairement pris les commence­ments de Caors, Cadenac (14), Lusetz (15), et autres places environées de rivières en forme de presqu'île.

 

 

 

 

(1) Saint Crescent, disciple de l'apôtre saint Paul, évêque de Vienne, vers 60, de Mayence vers 80. Martyrisé le 27 juin 100(?) (Ulysse Chevalier, Répertoire.)

(2) Saint Trophime, premier évêque d'Arles, au commencement du IIe siècle ou à la fin du 1er.

(3) Saint Georges, premier évèque du Puy, vers le milieu du IIIe siècle. (Ulysse Chevalier, Répertoire)

(4) Saint Agnan, second évêque de Périgueux. Aucun document ne reste sur cet évêque, que la tradition seule, recueillie par le Père Jean Dupuy, dans son « Estat de l'Esglise du Périgord », donne pour successeur à saint Front.

(5) Saint Nicaise, premier évêque de Rouen, vers 290. (Lud. Lalanne, Dict. hist., de la France; Gallia Christiana.)

(6) Saint Lucien, premier évêque de Beauvais, vers 250 ou 290, martyr. (U. Chevalier; L. Lalanne; G. Christ).

(7) Saint Taurin, premier évêque d'Evreux, IIIe ou IVe siècle. (Ibid.)

(8) Saint Eutrope, premier évéque de Saintes, martyrisé au IIIe siècle. (Ibid.)

(9) Caudon, ancienne paroisse, aujour­d'hui section de la commune de Dôme.

(10) Turnac, id.

(11) Autoire, commune et canton de Saint-Ceré, arrondissement de Figeac (Lot).

(12) Saint-Seré, aujourd'hui Saint-Ceré, canton, arrondissement de Figeac (Lot).

(13) Gavaudun, canton de Montflanquin (Lot-et-Garonne), ancien Prieuré (O.S.B.), dépendant de l'abbaye de Sarlat.

(14) Capdenac, commune, canton et arrondissement de Figeac (Lot).

(15) Luzech, canton, arrondissement de Cahors (Lot).

 

 

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DV TROISIESME ESTAT DV PÉRIGORD

 

 

440

 
L'an après la naissance de Jésus-Christ 420, le Périgord, avec toute la Guiene, vient soubs la domination des Visigotz (1), du consentement des Romains, change­ment d'estat le plus rude, le plus cruel et le plus déplorable qu'il aye jamais souffert. L'empereur Honorius accordant ceste année la paix, Walia Roy des Visigotz, lui baille et abandonne toute la Guiene, scavoir de Rosne à la mer Océane et du Loyre aux Pyrénées, pour y faire leurs demeures et en jouir à per­pétuité, ce qu'il faict par l'advis de Constantius, son lieutenant des Gaules, qui fut après son consort à l'Empire (2). Ce conseil fut pris sur ce que ceste province estoit desja à demy occupée par ces Visigotz, par les Vandales, François et autres, à cause de qoy ils avoint perdu espérance de la pouvoir conserver et sur

 

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l'opinion qu'ilz avoint conceue que ces nations estrangères se desferoint entre elles sur la conqueste de ce pays. Néanmoins les Visigotz chassèrent les Vandales et firent retirer les Fran­çois au delà du Loire et, avec le temps, se rendirent maistres de toute la Guienne et, par ce moyen, nos devanciers, abandon­nés de l'Empire Romain, soubz les lois duquel ils avoint vescu quatre ou cinq cents ans, sont constraintz d'obéyr à ce peuple incivil, barbare et cruel, qui faict gloire de chasser, voire mesme de massacrer les propriétaires et naturelz habitans pour entier en possession de leurs biens. C'est ainsi que la fortune se joue des mortelz! Si les historiens ne sont point bien d'ac­cord du temps que ce peuple barbare occupa ceste province, cela procède de ce que, truvant de la résistance, ils employèrent plusieurs années avant que en estre libres possesseurs, mais je prendz la date du temps de la concession qui leur en fut faicte par l'Empereur Honorius et, par ce moyen, ils se trouveront l'avoir possédée par l'espace de quatre vingt et dix ans, pendant lequel temps ils y ont heu six roys nommés Walia, Théodoric, Turismond, autre Théodoric, Euric et Alaric, qui firent leur demeure ordinaire à Tolose et parfois à Bordeaux et Poitiers. Walia avoit succédé à Sigeric, l'an 418, et est compté pour leur premier Roy en la Guiene. Il alla faire la guerre en Espaigne, l'an 430, où il occupa les provinces que les Vandales, en passant en Afrique, y avoint abandonné et, de là, suivit les Vandales en Affrique, où il mourut l'an 22 de son règne.

L'an 440, Théodoric succède à Walia, pendant le règne duquel Attila, Roy des Huns, après avoir ravagé l'Italie et plusieurs autres terres subjectes à l'Empire Romain, avec une armée de cinq cens mille hommes, se trouvant en Gaule, l'an 451, est suivi par Aëtius, grand capitaine, qui avoit esté trois fois consul à Rome et estoit lieutenant de l'Empire en la Gaule Narbonoise, lequel, accompaigné des François, Visigotz

 

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et Bourguignons qui s'estoint tous ligués et unis pour rompre cet enemy commun, l'ayant suivi et comme enfermé entre les fleuves de Garone et Tarn, ces plaines qui sont entre Tolose et Moyssac, le contraignirent de venir aux mains et l'ataquèrent si vigoureusement que une soixantaine mille hommes demeu­rèrent sur la place, d'un parti ou d'autre. Le combat dura un jour tout entier du matin jusques au soir. Attila heut du pire et le champ de bataille demeura à ses enemis, quoy que Théodoric y fut occis. Cette bataille fut donnée près du village nomme Catalens (3), sur le chemin de Moyssac à Tolose, où Attila s'estoit logé et Aëtius s'estoit fortifié sur un tertre qui, à raison de ce, fust appelé « Mons Aetii » et depuis Montech. Le ruisseau, qui regorgea de sang par plusieurs jours, porte encore de présent le nom de ruisseau Sanguinaire, lequel entre dans la Garone un peu au dessus de Castelsarrazin.

Théodoric ayant esté tué en ceste bataille, Turismond (4) lui succède et est le troisiesme roy des Visigotz en la Guiene, le­quel est estranglé à Tolose par ses frères, en l'an 458, ayant régné depuis la bataille des Catalens.

Théodoric (5), second de nom, succède à Turismond, lequel est aussi estranglé à Tolose l'an 465, auquel succède Eoric (6), l'an 466, 5e roy en Guiene, qui régna 20 ans. Ces Gotz estoint arriens, enemys de la foy orthodoxe et grandement désireux d'advancer leur religion, à cause de quoy Eoric, considérant que l'advancement de sa religion dépendoit de la ruine de l'autre, entre­prend, avec une opiniastreté estrange, de destruire la religion catholique et, pour ce motif, prive l'Esglise de prélatz, temples et exercisses.

 

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Sidonius Appolinaire, qui vivoit l'an 480, évesque de Clermont en Auvergne, escrit au Livre 6, chap. 7, que la persécution suscitée par Eoric en l'an 476 fut telle que, les évesques de Bor­deaux, Périgeux, Rodés, Limoges et autres y dénommés ayant esté tués, personne n'estoit substitué en leur place et, par ce moyen, les diocèses estoint abandonés et les esglises ruinées, où on ne voyoit que des ronces et buissons et des bestes fauves qui alloint paistre l'herbe à l'entour des autelz; la discipline ecclésiastique estoit esteinte et sembloit que la religion eût prins fin avec ces prélatz, attendu que personne ne leur succédoit, d'où vient que en l'esglise de Périgeux, il ne se truve personne qui ait rempli la chaire épiscopale entre Pegasius, qui tenoit le siège l'an 415, et Chronopius, quoy qu'il y ait cent ans entre deux, tesmoignage d'une longue vacance et grande désolation. Eoric estant décédé l'an 485, Alaric, second de nom, luy succède, sixiesme et dernier roy des Visigotz en Guiene, auquel temps ils possédoint aussi la plus part de la province et une grande partie des Espaignes. Il est vray semblable qu'ils ont basti et donné le nom aux villes et autres lieux terminés en « ac » si fréquentz en Périgord et Quercy, pource que ceste terminaison ne se truve pas si fréquente au reste de la Guienne, quoy qu'ilz l'ayent possédée par entier. Il est présumé que, lors de leur arrivée, ce pays n'estant pas si fertile que le Languedoc, Poitou et autres provinces de la Guiene, estoit moins habité et que ceux à qui ce pays escheut en partage, estant obligés de se bastir, imposèrent le nom à leurs maisons et domaines confor­mément à leur langue. Les faicts et gestes de ces Visigotz sont incogneuz pource qu'ils estoint barbares, sans lettres, très-ignorans et sans aucun historien; que si les estrangers n'en eussent parlé, il ne resteroit d'eux aucun mémoire et ne scaurions pas qu'ilz eussent esté au monde.

 

(1) Les Wisigoths font irruption dans les Gaules en l'an 412, venant d'Italie, sous la conduite de leur roi Ataulphe. Us prennent Narbonne en 413, Toulouse la même année, selon toute probabilité, abandonnent la Gaule en 414, chassés par les Romains. Dans leur mouvement de retraite, ils brûlent Bordeaux. Ataul­phe est tué à Barcelone, dans les pre­miers jours de septembre 415. Sigeric lui succède et succombe assassiné, sept jours après son élévation; Wallia prend le pouvoir. Sous la conduite de ce der­nier, les Wisigoths envahissent de nou­veau la Gaule en 418, et obtiennent de l'empereur Honorius cession d'une par­tie de la Septimanie. Toulouse devient la capitale de ce nouveau royaume en 419. Wallia meurt la même année et a pour successeur Théodoric. En l'année 438, les Huns, ayant à leur tète le roi Gariéric, font une invasion dans la Gaule, et poussent jusque dans le Bazadais, occupé par les Wisigoths. Attila dirige une nou­velle invasion en 450, s'empare de Metz le jour de Pâques 451, est battu par Aëtius et Théodoric, au mois de juin de la même année, devant Orléans, et à Mauriac, près de Troyes en Champagne, (Campi Catalaunici) peu après. Théodoric est tué dans la mêlée. Thorismond, son fils, prend le pouvoir et meurt assassiné en 453 par ses frères Théodoric et Fré­déric. Théodoric, qui lui succède, subit le même sort en août 466, tué par son frère Euric. Euric monte sur ce trône ensanglanté et meurt vers la fin de l'année 484.

Tarde, dans le courant des pages qui suivent, commet plusieurs erreurs qui sont corrigées d'avance par la note qui précède.

(2) Constance, beau-frère de l'empereur Honorius, décoré du titre d'Auguste en 412, père de Valentinien III.

(3) Les « Campi Catalaunici » sont une plaine entreTroyes et Châlons-sur-Marne, au lieu-dit « Mauriac ». Tarde, en plaçant le champ de bataille entre Toulouse et Moissac, commet une erreur qu'on ne peut expliquer que par le désir du chroniqueur de trouver une origine historique à l'étymologie qu'il donne de Montech.

(4) Turismond, voir note 1.

(5) Théodoric, id.

(6) Euric, id

 

 

 

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DV QVATRIESME ESTAT DV PERIGORD

 

 

Ce quatriesme estat est soubz l'obéyssance des François, qui ont comandé à la Guiene, de l'an 510 jusques à 852, en titre de roys d'Aquitaine et, de 852 jusques à 1152, en qualité de ducz. L'an 510, les fondemens de cet estat sont jettes par Clovis (1), cinquiesme roy des François, Clovis roy quelques ans après sa conversion à la foy chrestienne, lequel, continuant les conquestes de ses prédécesseurs et con­sidérant que ce pays estoit abandonné par l'Empire romain et comme délaissé à qui le pouvoit occuper et, de plus, jaloux que une nation si barbare et infatuée de l'hérésie arriene occupât une si noble province, il prend résolution d'aller attaquer leur roy Alaric dans Poitiers, où lors il faisoit sa demeure et, pour ce faire, il dresse son armée à Tours et, après avoir passé le Loyre et Viene, truve que l'ennemy l'attendoit entre les rivières de Clin et de Viene, et bien près du ren­contre d'icelles. Les deux armées s'ataquent si avant que Alaric demeure mort sur la place avec une partie de son armée, que l'autre prend la fuitte vers Bordeaux. Ceste victoire (2) acquit à Clovis toute la Guiene, car les Gotz, se voyant sans chef et sans armée, luy ouvrirent les portes de Poitiers. Il départ son armée en deux, baille partie d'icelle à Théodoric, son filz, avec

 

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laquelle il faict obéyr le Périgord, Limozin, Auvergne, Roergue, Albigeois et autres provinces jusques au Rosne, et luy, Visigoths chassés avec l’autre, poursuit les fuyards jusques à Bordeaux et les défaict en un lieu qui depuys a porté le nom de camp Arrian et, par abréviation, Camprian ou Comprian (3). Après ces deffaictes, les Visigotz se retirèrent en Espaigne et laissèrent la Guiene paisible aux François. L'Empereur Anastase, pour le gratifier de ceste victoire, luy fit présent du titre de Consul et Patricien et d'une belle couronne d'or pour marque de Royauté. Il ne faut point doubter que Dieu, ayant regardé des yeux de sa miséricorde l'affliction de son esglise de la Guiene, ne mit en la volonté de ce généreux prince l'affection de chasser ces barbares qui, par l'espace de quatre vingtz ou cent ans, avoint si insolemment violenté la religion ortodoxe et qu'il ne bénit ses armes pour luy donner cet heureux succès.

Après ceste deffaicte, Clovis entre victorieux dans Bourdeaux, où il séjourne tout l'hyver et, s'en retournant, prend Angoulesme et se retire à Paris, et partant est nommé le premier roy des François en la province de Guienne. Il décéda l'an 514, laissant quatre enfans qui divisèrent l’estat de leur père en quatre portions, chascune desqueles porta titre de royaume, auquel partage la Guiene escheut à Clodomir, second roi de Guienne.

En ce temps, scavoir l'an 515, et soubz l'empire d'Anastase, Justin et Justinien, et du temps de saint Benoît, patriarche des religieux cénobites, sainct Sacerdos estoit évesque de Limoges, personage illustre en doctrine et probité de mœurs. Il estoit natif de Calabre (4) à présent Calviac, sur les limites du

 

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Périgord et Quercy, joignant le fleuve de Dordogne ; son père estoit bourgeois de Bordeaux, nommé Laban, et sa mère avoit nom Mundane. Le Roy Antitius fut son parrain de baptesme,car se trouvant à Calviac tost après la naissance de cet enfan, Laban, qui l'avoit accompaigné en ce voyage, le luy offrit pour le laver des eaux baptismales, ce que ayant accepté, luy fit donner le nom de Sacerdos, présageant, par quelque inspiration saincte, qu'il seroit à l'advenir un grand prélat et, de plus, luy donna la terre de Calviac pour à l'advenir en disposer à sa volonté. Ce roy Antitius ne se truve ailleurs que dans l'anciene légende de ce saint. Les historiens de la Guiene n'en font aucune men­tion et cela faict présumer que quelque copiste ignorant a altéré ce nom par addition, soubstraction ou inversion de quelques letres. Mais, pour estre esclaircy, tant du nom que du faict, et sçavoir qui estoit ce roy, il faut voir quel estoit l’estat de la Guiene au temps de la naissance de ce saint et, pour ce faire, il faut premièrement noter que Baronius, en son Comentaire sur le martyrologe romain, et autres autheurs approuvés, sont d'accord que sainct Sacerdos estoit évesque de Limoges et exerçoit ceste charge, avec grande réputation, l'an 515. Or, il est présumé avoir lors atteint l'aage de 60 ou 70 ans, si bien que, déduisant 60 ou 70 de 515, sa naissance conviendra environ l'an 445 ou 455, auquel temps les Visigotz estoint roys de la Guiene, comme nous avons monstre au troysiesme estat de ce pays. De prendre Antitius pour Théodoric ou Turismond qui, pour lors, estoint les roys des Visigotz en Guiene, cela ne se peut et ne se doibt, pour deux raisons: l'une, que ce nom An­titius est latin et ne ressent en rien l'idiome gothisque, l'autre que les roys Visigotz estoint arriens et persécutoint l'Esglize, et Antitius, selon la suitte de la légende, estoit un prince grande­ment dévot et affectionné à la religion catholique. Il est donq nécessaire de cercher Antitius ailleurs.

 

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Possible qu'il faut lire Anitius en ostant le premier t et dire Anitius que c'estoit un prince de la famille des Anitius de laquelle nous avons faict mention au second Estat et laquelle estoit encore en ce temps fort noble et illustre tant à Rome que à Bordeaux; laquelle famille les Visigotz pouvoint avoir laissée en son esplendeur à Bordeaux, à cause de la créance qu'ils avoint à Rome. Ce seigneur pouvoit avoir des biens en Périgord et cognoistre Laban comme bourgeois de Bordeaux et l'aymer à cause de sa religion et probité et n'est pas hors d'ap­parence que le premier qui colligea la vie de St Sacerdos luy ayt donné le titre de roy au lieu de prince, mais j'estime avec plus d'apparence qu'il faut lire Avitus, d'autant que le cardinal Baronius, après Cassiodore, Sidonius Apollinarius et autres, assignent l'empire de Maximus en l'an 455, lequel ne jouit de ceste souveraine authorité que deux moys et quelques jours, car le peuple romain, voyant qu'il avoit injustement usurpé l'empire sur Martian, ne pouvant supporter ses insolences et tyrannies, l'assomèrent à coups de pierre et le mirent en pièces qui furent après jettées dans le Tibre.

La mesme année 455 ès Gaules estoit un sénateur romain natif d'Auvergne nommé Avitus (5), cogneu par tout l'empire à cause des victoires par luy obtenues sur les François, Borguignons et Visigotz et par les magistratures et belles charges qu'il avoit dignement exercé, lequel avoit esté faict par Maximus préffect des soldatz prétoriens des Gaules, général de la cavalerie et son lieutenant général pour empêcher que les Visigotz n'entreprinsent au delà des bornes qui, par accord, leur avoint esté ac­cordées et pour composer quelques différentz qui estoint entre l'empereur et ces nations barbares. Estant donq pour ce

 

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subject en la Guiene, l'armée à laquelle il commandoit ayant appris la mort de Maximus, le proclame et déclaire empereur des Ro­mains et le constraint contre sa volonté de l'accepter. Le Sénat adverti de ceste élection faict semblant de l'approuver, mais après avoir considéré que Avitus avoit esté advancé à ses prin­cipales charges par Maximus, il changea d'advis craignant pos­sible qu'il ne vengeât la mort de son bienfaiteur, ou pour ne préjudicier à Martian qui estoit estimé légitime empereur. Comme donq il s'acheminoit à Rome, le Sénat luy fit scavoir qu'il n'avoit pas agréable son élection. Avitus, ayant appris ces nouvelles, s'arresta à Plaisance, où il se démit volontairement de l'empire et du consulat et, pour oster tout ombrage de re­muement et de trouble, se retira en son pays natal où il passa le reste de ses ans, sans charge publique. Sidonius Apollinarius, évesque de Clermont, en Auvergne, qui estoit son gendre, descript amplement sa vie en sa poésie intitulée: « Panegyricus Augusto Avito socero dictus, qui est carrnen VII ». Il est vraysemblable que, ceste année 455, Avitus estoit venu en la Guiene et s'estoit approché de Bordeaux, une des principales demeures des roys Visigotz pour pourvoir au faict de sa légation et que là estant proclamé empereur, il se retiroit le long de la Dordogne pour passer par l'Auvergne et de là à Rome, et que estant à Cal­viac, il fut prié par Laban d'estre parrain de son filz et qu'il luy donna la terre de Calviac, de laquelle il pouvoit disposer comme lieutenant de l'empire, ou comme empereur, si c'estoit après son élection, et ce, du consentement ou par tollérance des Gotz, estant pour lors tout ce pays terre de conqueste (6).

Saint Sacerdos estant venu en aage capable de discipline, fut

 

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baillé ès mains de Capuanus, lors évesque de Caors, duquel il apprit premièrement les letres humaines et puys les divines, auquelles il se rendit si excellent qu'il estoit admiré de tous. Capuanus, le jugeant capable de faire à l'advenir beaucoup de fruit en l'esglise de Dieu, le receut en l'ordre de cléricature. De ce temps il y avoit un monastère à Calviac où résidoint 40 reli­gieux, lesquelz vivoint d'aumosnes, mais St Sacerdos estant venu majeur et son aage luy permettant de disposer de son re­venu, il l'employa à la nourriture de ces religieux, fit bastir leur esglise et monastère qui alloit en ruine et, au bout de quelques années, donna tous ses biens au monastère, y entra, y fit profession et y demeura sept ans simple religieux, au bout desquelz il fut faict prestre et abbé du lieu. Pendant cette charge, il fît des œuvres pleines de merveilles, car par son seul attouchement, joint à sa prière, il guérit un lépreux et fit re­vivre son père Laban qui estoit décédé d'une mort souddaine, lequel, après estre résuscité, receut le saint viatique, donna la bénédiction à son fils et à toute sa famille et puys mourut en paix. Sa doctrine, sa piété et les miracles faictz par ses mains lui donnèrent tant de réputation par toutes les provinces voi­sines que le siège épiscopal du Limosin estant vacant par le décès de Aggaricus, il fut esleu par tout le clergé et faict évesque de Limoges, laquelle charge ayant administré par plusieurs années fort dignement et recognoissant que son dernier jour s'approchoit, prind congé de son clergé et peuple et s'achemina vers son pays natal pour y clorre ses jours, mais estant parvenu à Argentat (7), sur le fleuve de la Dordoigne, sa faiblesse ne luy permettant d'aller plus avant, pria ses amis de procurer que son corps fût porté et enseveli à l'esglise de Calviac où il avoit esté baptisé et faict religieux. Après avoir faict tous les debvoirs d'une âme pleine de piété, il partit de ce monde le 5 de may, pour

 

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monter au ciel. Ses disciples mettent le corps dans un bateau et le conduisent sur Dordoigne d'Argentat au port de Calviac, où les religieux se treuvent, qui le prenent et portent sur leurs espaules dans leur esglise et là l'ensevelissent avec tout le res­pect, honneur et dévotion qu'il leur est possible. Les miracles qui furent faictz avec le temps en ce sépulchre sur l'invocation de ce sainct, luy acquirent autant de bruit et de réputation qu'il fut enregistré au catalogue des sainctz. Quelques siècles après, ce monastère estant ruiné, tant par vieillesse que par les guerres, ce saint corps fut apporté en l'abbaye de Sarlat, où finalement il fut pris et choisi pour patron et, en ceste qualité, y est encore vénéré et invoqué. Nous ne trouvons pas de mé-moyres suffisament pour déterminer en quelle année fut faicte ceste translation (8), seulement nous conjecturons avec beaucoup de raison que ce fut pendant le règne de Charles Martel, auquel temps la Guiene estoit en grand trouble et perplexité, (comme il sera dictcy après), à cause de la division des princes, de la révolte du peuple irrité pour raison des concutions des officiers de l'Estat, l'usurpation de la Guiene par Eude, prince de Gascogne et les ravages des Sarrazins entrés en France par la Guiene, car il est vray semblable que en ce temps où il n'y avoit rien d'asseuré, les religieux de Calviac, ne croyant pas ceste reli­que en sécurité dans leur monastère, la portèrent en l'esglise de Sarlat et, quelques siècles après, l'abbaye de Calviac estant appovrie et ruinée, ilz se unirent avec celle de Sarlat, et réduisirent deux esglises en une, laquelle, ayant pris ce sainct pour patron, a esté depuys appelée: « Ecclesia Sancti Salvatoris mundi et beati Sacerdotis » où on célèbre tous les ans le 3 juillet l'anniversaire

 

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de ce transport, par un office double et solennel.

Au reste, le nom de Calabre est demeuré à l'ancien estanc du rnonastère qui est au dessus du village appelé Ayran-bas (9), sur le chemin de Calviac à Carlux lequel est encore nommé « l'estang de Calabre » par les paysans et dans les titres vieux et nouveaux.

La Guiene, pendant ce quatriesme Estat, doibt estre consi­dérée, premièrement en qualité de royaume et puys en qua­lité de duché, car depuis Clovis qui, l'an 510, l'acquit sur les Visigotz, les roys françois l'ont possédée soubz titre de roys de Guiene jusques à Charles-le-Chauve qui régnoit l'an 852, lequel l'érigea en duché sous la réservation de l'homage aux roys de France.

Dans le temps de la royauté, qui est de 342 ans, les annales de Guiene y comptent 23 roys et, de 852 jusques à la fin de ce quatriesme Estat, y comptent neuf princes ou seigneurs qui l'ont possédée en titre de ducz. L'an 550, Clotaire, premier du nom, estant roy de France et troysiesme roy de Guiene, Cronopius, évesque de Périgueux, prélat qui estoit nay de noble et illustre famille, faict voir son zèle à la religion, procurant de rebastir les temples en tout le Périgord qui avoint esté ruinés par les Visigotz et remettre le service divin avec la discipline ecclésiastique, auquel il est heureusement secondé par Carterius et Saffarius qui estoint en la mesme dignité et charge, soubz Gontran, Sigibert, Childebertet Théodebert, 4e 5e, 6e et 7e roys de Guiene.

Les amphithéâtres, qui avoint esté construitz aux principales viles de la Guiene lors qu'elle obéyssoit au Sénat romain, sont ruinés en ce temps auquel le paganisme estoit desjà esteint et l'arrianisme chassé avec les Visigotz, car la religion chrestienne ayant aboli les jeuz et tous spectacles et autres actes pour

 

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lesquelz ilz avoint esté édifiés, les avoint rendus inutiles et délais­sés et, par ce moyen, les matériaux furent employés à d'autres usages, mais principalement pour bastir des temples, des mo­nastères et hospitaux.

Les esglises collégiales de Terrasson (10), St Amand (11) et St Cyprien (12) ont heu leur commencement de trois moynes reclus St Soure (13), St Amand (14) et St Cyprien (15), qui vivoint au temps de Clotaire, second du nom, roy de France et huitiesme roy de Guiene en l'an 620.

Les reclus, en ce temps-là, estoint des moines qu'on pourroit autrement appeler anachorètes, lesquelz au dessus des trois veuz de pauvreté, chasteté et obédience, en professoint un quatriesme, qui estoit de demeurer seulz fermés dans une cel­lule, sans en sortir de toute leur vie, y estant nourris d'aumosnes, laquelle cellule estoit bastie joignant les esglises abbatia­les, en telle sorte que par une petite fenestre le reclus voyoit et oyoit dire la messe et recevoit la communion. De l'autre costé estoit le passage pour lui bailler les vivres, en la sorte qu'on pratique aujourd'huy aux cellules des pères Chartreux. Grégoire de Tours, au livre « De Gloria Confessorum », et la légende de ces sainctz nous apprenent que bien près du Périgord, en un lieu appelé Genouillac (16), estoit un monastère où

 

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résidoient un grand nombre de religieux qui vivoint en grande réputation de sainteté, soubz la direction de Sanabalus, leur supérieur, auquel monastère se rendirent Sorus, auvergnac de nation, issu de nobles parents, Amandus, sorti d'une illustre famille du Limousin, avec Cyprianus, leur compaignon, lesquels tous trois ensemble, en mesme jour, firent un parfaict divorce avec les vanités du monde, professant les susdictz quatre veuz. Ils demeurèrent quelque temps dans ce monastère où ilz se rendirent si recomandables par leurs aus­térités et autres actes de religion et acquirent tant de réputa­tion, que le peuple accouroit à eux à grandes troupes. Et pource que tel concours de peuples les troubloit en leurs exercisses spirituelz, ils prindrent résolution tous trois de s'en aller de Genouillac et vivre incogneuz en quelque autre part. St Soure s'arresta à Terrasson, St Amans au lieu qui porte aujourd'huy son nom, et St Cyprien descendit sur le fleuve de Dordoigne au lieu qui est aujourd'huy apellé de son nom, èsquelz lieux ils vesquirent chascun avec grande réputation de saincteté, confirmée par miracle, à cause de quoy plusieurs se rendirent leurs disciples, lesquels, par laps de temps, se multiplièrent et, par les aumosnes du peuple et bienfaictz des princes et seigneurs dévotz à ces sainctz, trouvèrent moyen de bastir et doter ces trois esglises qui sont dans le diocèse de Sarlat et subsistent encore, sçavoir, Terrasson, soubz l'ordre de St Benoît, où on voit encore la cellule de St Soure, St Amand et St Cyprien, soubz la règle de St Augustin.

Le droit de voisinage m'oblige de parler de l'abbaye de

 

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Souillac (17) laquelle a receu ceste faveur du ciel de n'avoir esté ruinée par les religionnaires. St Eloy, évesque de Noyon et pair de France, en a esté le fondateur. Il estoit filz d'Eucherus orphèvre de profession et de Turgia, bourgeois et marchandz de Limoges. En sa jeunesse, il professoit l’estat de son père et se retira à Paris l'an 22 de son aage et pource qu'il excelloit en son art, il fut cogneu et grandement aymé du roy Dagobert (18), qui le prind a son service, et l'ayant recogneu capable des affaires d'importance, le fit son conseiller d'estat. Dagobert prind en main le sceptre de la France l'an 631, par le décès de son frère et, l'an 640, succédant à son frère Haribert, devint le 10e roy de Guiene et décéda l'an 646, laissant Clovis son succes­seur en France et en Guiene. St Eloy fut en grande estime envers ce roy Clovis telement que, le recognoissant plain de vertus dignes d'un grand prélat, procure de luy faire bailler le baston pastoral du diocèse de Noyon, qui lui fut donné en mains l'an 648 et, de plus, luy fit présent de la terre de Souil­lac pour en disposer à son plaisir et volonté. Saint Eloy, qui n'avoit autre chose en son âme que le service et la gloire de Dieu, destina ce don pour y construire et doter l'abaye qui y subsiste encore soubz la règle de St Benoit. Ce dévot et saint personnage décéda le premier décembre 663, aagé de 70 ans, ayant religieusement cultivé le diocèse de Noyon 17 ans (19). Son zèle à la religion et conversion des infidèles fut

 

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acompaigné de tant de miracles durant sa vie et après, qu'il fut truvé digne d'estre enrollé au catalogue des sainctz. Clotaire, IIIe du nom, roy de France et Guiene, s'estant par trop adonné à l'oisiveté et délices de la cour, et ne tenant pas le cœur sur les actions de ses lieutenants, est cause que, l'an 664, le Périgord, Quercy, Auvergne et plusieurs autres provinces de la Guiene se révoltent contre son authorité et créent des capitaines pour les conduire et protéger contre les concussions que ces gou­verneurs exerçoient sur le peuple. Mais le mal fut bien plus grand soubz Clotaire IV (20), l'an 719, car la fénéantise de ce prince et le mauvais gouvernement des maires du palais rendirent les lieutenants des provinces si insolens, concutionnaires et tyrans envers le peuple, que plusieurs provinces de la France furent constraintes d'eslire des ducz et comtes pour les con­duire et vendiquer contre ces crueles harpies. Ceux de Guiene esleurent un prince de Gascoigne nommé Eudo (21), d’où sortit

 

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une guerre qui donna de l'exercisse aux roys de France l'es­pace de cinquante ans, car ne pouvant supporter un compaignon en la Guiene, ilz travaillèrent à le chasser et Eudo, fortifié de la partie de la Guiene qui l'avoit esleu, prétendoit et espéroit se perpétuer en la duché et mesme en jouit une bonne partie durant sa vie et Gaïfer son filz et Hunaud son petit-filz après luy (22).

Cette division fut cause que, l'an 726, Eudo qui commandoit en la Gascoigne, pour tailler de la besoigne aux roys de France, donna passage aux Sarrazins, enemis mortels du nom chrestien (23), lesquels, venant d'Espaigne, entrèrent en France en nombre de quatre cens mille qui prindrent Bordeaux, Xaintes, Poitiers et autres villes qu'ilz treuvèrent en chemin, égorgèrent les prestres, razèrent les esglizes et tirent un ravage qui ne peut estre exprimé. Charles Martel les châtia près de Tours, mais le mal d'advant feut sans réparation.

L'an 750 Pépin, filz de Charles Martel, est couroné roy de France et de Guiene et, quatre ans après, s'en va en Italie donner secours au pape contre les Lombardz et, au bout de quelques ans, estant revenu d'Italie, treuva que Gaïfer, filz d'Eudo, pour maintenir les droictz de son père, s'estoit remis

 

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en possession de la plus grande partie de la Guiene et avoit pris le bien des esglises. A cause de quoy il se prépare pour l'attaquer, si bien que, l'an 760, conduit une armée en Guiene qui ne fît presque point d'éfaict et, l'an 763, y revient et met soubz son obéyssance les villes et pays d'Angoulesme, Périgord, Agénois et Quercy et, passant par Sarlat, y truva un petit monastère fort ancien, habité par des moynes qui portoint l'abit noir, lequel avoit esté basti dans la solitude de ce valon couvert de bois, à cause de la commodité des fontaines, et voyant que ce lieu estoit dévot et que ces moynes estoint gran­dement pauvres, n'ayant autres moyens pour leur nourriture et entretènement que les aumosnes et travail de leurs mains, il leur dona des moyens pour faire bastir et des revenus pour leur nourriture et autres nécessités, à cause de quoy le monas­tère de Sarlat luy a tousjours donné le titre de fondateur.

Ceste guerre est continuée par plusieurs années, mais l'an 768, Pépin estant redvenu en Guiene avec une plus puissante armée, poursuit Gaifer et l'ayant rencontré en Périgord, le contraint de venir au combat et le charge si rudement que Gaifer demeure mort sur la place (24) et son armée est mise, une partie en pièces et l'autre en fuite. Pépin, ayant obtenu ceste victoire en Périgord, donna au monastère de Sarlat (25), en offrande et action de grâces, une bonne partie du butin et despouilles de Gaifer et de son armée.

Après ceste victoire et la mesme année 768, Pépin décède et laisse deux enfans, Charles et Carloman. Cestui cy eut son apa­nage vers Allemaigue et Charles, qui fut appelé Charlemaigne, eut pour sa parties royaumes de France et Guiene.

Après la deffaite et mort de Gaifer, Hunaud, son filz (26), se porte pour duc de Guienne, mais l'an 770, Charlemaigne y

 

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vient avec une puissante armée. D'abord l’Angoumois, Limouzin, Périgord, Agénois et Quercy se rendent à Charlemaigne, lequel poursuit si opiniastrement Hunaud, qu'il est constraint s'en fuir et se retirer vers Lupus, duc de Gascogne. Charlemaigne mande à Lupus de le retenir, ce qu'il faict, et ainsi Hunaud est prisonier ès mains de Charlemaigne qui le mène en Italie pour luy oster tout moyen de troubler la province.

Charlemaigne, s'estant rendu paisible possesseur de la Guiene, prend résolution d'aller faire la guerre en Saxe et Lombardie, et pource que son filz estoit encore fort jeune et qu'il le vouloit mener quand et luy, met un gouverneur à Bordeaux et un comte à Tolose et à chascune des autres provinces particulières d'Angoulesme, de Poitou, de Périgord, de Limouzin, d'Agénois, de Quercy, d'Auvergne et autres, lesquels comtes il choisit d'entre ses parents et, en leur baillant ces comtés, se réserve la souveraineté royale et certain tribut annuel, le tout afin que, pendant son absence, la Guiene tant subjecte à rébellions, fût mieux conservée soubz son obéyssance. Le comte par luy mis du Perigord estoit nommé Walbodus, autrement Gilebaut (27), lequel nous mettons pour le premier comte de Périgord, quoy qu'il y en aye qui disent que l'an 768, Pépin, après la défaicte de Gaïfer, establit des comtes en la Guiene desquelz Gautier en fut un pour le Périgord, mais il est croyable que c'estoit seule­ment pour un temps et par provision.

Charlemaigne, ayant ainsi pourvu à la Guiene, s'en va en Saxe et Italie, où il faict la guerre l'espace de sept ans, et

 

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l'an 778, passe en Espaigne contre les Sarrazins, prend sur eux Pampalune, Saragousse et autres villes de Navarre et Aragon et, après avoir rendu tributaire à soy une grande partie des Espaignes et icelle constrainte de recevoir la foy chrestienne, s'en retourne en France et, passant par le Périgord, visite le monastère de Sarlat auquel il donne des grandes sommes d'or et d'argent, quantité de pierres prétieuses de grande valeur, et plusieurs reliques, entre lesqueles estoit une des espines de la courone de laquelle Jésus Christ fut coroné, lors de sa passion, et une pièce de la sainte Croix, prend l'esglise et monastère en sa protection, les met soubz le pouvoir de St Pierre, prince des Apostres, à la charge que, tous les ans, l'abbé et religieux de la dicte esglise de Sarlat payeroint à l'esglise de Rome un escu d'or de rante annuele et qu'ilz prieront Dieu pour luy et diront tous les ans, tel jour qu'il décédera (qui fut le 28 jan­vier 814), une messe en haut, avec les solennités requises, pour le salut de son âme et de ses parens. Le monastère l'a tousjours depuys advoué pour fondateur, conjointement avec Pépin son père (28).

789

 
Vulgrin (29) est le second comte de Périgord; ses armes estoint

 

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lozangées d'or et de geule. Il espousa la fille du comte de Tolose qui luy porta pour son douère le vicomté d'Agen. De ce mariage vindrent deux enfans, Aldoin (autrement Alain) et Guilhaume. Après la mort du père, Aldoin fut comte d'Angoulesme et Guillhaume (30) comte de Périgord. Les affaires que les roys avoint en Italie et les troubles que les Normandz apportoint en France, leur aydèrent beaucoup pour rendre ces comtés héréditaires. Guilhaume heut un filz nommé Bernard (31)

 

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quatriesme comte de Périgord, lequel, conjointement avec Grezinde sa femme, donne la terre et juridiction de Sarlat au monastère appelé St-Sauveur de Sarlat, pour estre possédée et jouye à perpétuité par les abbés et religieux d'icelluy, a la charge que ledict monastère seroit réformé soûbz la règle de St Benoît. Ceste donation est faicte au moys de juin l’an de grâce 817 et confirmée à Rome par le pape Léon IIIe (32) au moys de janvier suivant, Louys-le-Débonaire (33), filz de Charlemaigne, estant empereur des romains et roy de France et de Guienne (34), laquelle concession est de la teneur que s'ensuit:

« Dispositor ordinatorque mirificus omnium rerum Deus, qui, ut scriptum est, quos vult humiliat et quos vult exaltat. Certum est quia multos quos modo exaltat, in sæculo venturo humiliabit, et qui de ipsis bonis superbientes sub potenti manu illius humiliare dedignantur ; quapropter jus­tum est ut homo subditus sit Deo et de iis quæ ab ipso percipit eidem placere studeat. Quòd ego, Bernardus, gratià Dei, Comes Petragoricensis, hæc omnia considerans, monasterium Sancti Salvatoris, quod vocatur Sarlatum, quod modo minime regulariter degit, sub jure meo retinere timui, et in ordine monastico restituere dignum duxi. Quocircà notum sit omnibus tam præsentibus quàm futuris, quòd ego, consentiente uxore meâ Garsindà, prædictum locum cum omni abbatià [et] ad eum pertinentia in potestate Sancti Salvatoris de rneà dominatione transposui, pro animà videlicet patris mei et matris meæ et prædecessoribus propinquis

 

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et pro me et uxore meà et filiis et filiabus nostris, pro fra­tribus quoque nostris et amicis fidelibus et specialiler pro illis qui predictum locum et habitatores defenderint. Igitur, ut dictum est, trado præfatum locum domno Odoni et domno Adacio abbatibus (35) et monachis quos ibi vel adduxerint vel congregaverint, ut videlicet ipsi et successores eorum, tàm cœnobium quàm omnem abbatiam sine ullà contradictione teneant et, post illorum discessum, qualem voluerint, secundum regulam Sti Benedicti abbatem sibi constituant. Sint autem et ipsi monachi in subjectione regis ad locum salvum faciendum et non ad aliquid persolvendum nisi solas orationes. Ceterùm contestor et adjuro omnes propinquos atque successores nostros cunctosque illius cœnobii vicinos tàm presentes quàm futuros, per tremendurn sanctæ Trinitatis nomen et meritum beatorum sanctorum quorum reliquiæ inibi continentur ut nullus vel monachus seu quilibet homo res eorum inquietare aut in potestate alicujus redire præsumat. Quôd si quis hereditatem dispossidere tentaverit, maledicatur per orbem universum et audiat: Deus meus, pone illum ut rotam et sicut stipulam ante faciem venti et confundatur in sæculum sæculi et a pereat. Non sit coheres Dei nostri nisi resipuerit, sed sit particeps Pharaoni qui ait: Deum nescio et Israël non dimittam. Ego Bernardus hoc datum à me factum, nutu Dei disponente, ratum perfectumque in perpetuum esse volo cum stipulatione subnixà. Signum Bernardi comitis qui hoc donum fecit et scribere rogavit et manu proprià firmavit; signum Guillermi; signum Arnaldi; signum Gausberti; signum Bernardi; signum Ranulphi; signum Alduini; signum Gausfredi; signum Heliæ; signum

 

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Amalgerii; signum Fulcherii ; signum Odolrici. Data in mense junii, regnante Deo et Domino Ludovico rege imperante. »

 

ODO (36) est le 1er abbé de Sarlat à commencer le catalogue, ordre et suitte d'iceux à la concession du comté de Périgord et réformation du monastère en la règle de St-Benoît, et ADACIUS est le IIe, lequel estoit coadjuteur d'Odo et désigné pour luy succéder, comme apert par la susdicte concession.

Arnaud est le 5e comte de Périgord, successeur de Bernard, bienfaiteur de l'esglise de Sarlat (37).

La religion chrestienne reçoit une rude attaque en Périgord l'an 848, car les Normandz estant venus par mer en Guiene

 

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prenent, pillent et bruslent Bordeaux et après montent le long de la Dordoigne et, par tout où ilz passent, pillent et bruslent les esglises, tuent les prestres qu'ilz treuvent et, après avoir ra­vagé tout le Périgord, s'en retournent à leurs vaisseaux.

L'an 852, le roy Charles, ne voulant plus que la Guiene portât le titre de royaume, l'érige en duché et y establit un prince de Bourgoigne, son parent, nommé Ranulphe, qui est le premier duc de Guiene.

L'an 860, ASSENARIUS (38) est le IIIe qui commande en qualité d'abbé au monastère de Sarlat.

Les Normands, estant revenus l'an 868 ravager la Guiene, sont attaqués par les princes de France et seigneurs du pays. Ranulphe, premier duc de Guiene, est tué au combat, auquel succède en la duché Guillaume, comte d'Auvergne.

Vulgrin (39), second du nom, autrement Guilhaume, est le 6e comte de Périgord.

Charles-le-Gros, empereur des Romains et roy de France, faict réparer l'esglise de Sarlat, laquelle il dict en ses letres pa­tentes, datées de l'an 886, avoir esté édifiée « in honorem Salvatoris mundi in vico Sarlatensi, qui est situs in pago Petragoricensi (40) », l'enrichit de plusieurs sommes d'or et d'argent et l'ho­nore de plusieurs reliques, veut qu'elle soit libre, la prind en sa protection, deffend à toutes personnes de troubler l'abbé et religieux d'icelle et d'usurper leur bien.

 

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L'an 897, BASSENUS (41) estoit le IVe abbé de Sarlat.

Guillaume (42) filz de Vulgrin et frère d'Audoin, comte d'Angoulêrne, est le 7e comte de Périgord.

Ranulphe (43), 8e comte de Périgord.

L'an 927, Eblius estoit le 3e duc de Guiene, auquel succéda Eblius son fils, 4e duc.

L'an 935, Guilhaume, second du nom, autrement appelé Hugon, fils de Eblius, est le 5e duc de Guiene.

L'an 945, BERNARDUS (44) est le Ve abbé de Sarlat.

 

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Emme (45) succède au comté de Périgord et [est] comptée pour le 9e comte; elle fut mariée à Boso de Poitiers, duquel mariage vient Adelbert autrement Hildebert.

Hildebert (46) , filz de Boso, comte de Poitiers et d'Emme, comtesse de Périgord, est le 10e comte de Périgord.

L'an 970, Guilhaume, IIIe du nom, fils de Hugon, est le 6e duc de Guiene. Il fut surnommé Teste d'Estoupe.

Froterius est évesque de Périgueux, entre en possession le 10 juin 976 et gouverne le diocèse 15 ans, 6 moys, 3 jours et décède le 13 décembre 991.

 

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Gérard (47), comte de Périgord, succède à Hildebert et est le 11e comte de Périgord; il eut trois enfans: Hélie, Audedert et Boson.

L'an 984, au temps que Froterius gouvernoit le diocèse de Périgueux, GERALDUS estoit le VIe abbé de Sarlat.

Martinus est évesque de Périgueux et estoit de la maison des comtes de Périgoid, filz de Bozon et neveu de Hélie et de Audebert; il tind la chaire pendant 9 ans.

Hélie (48), filz ayné de Gérard, succède à son père au comté de Périgord et peut estre nommé le 12e comte; il creva les yeux à un sien enemi, coadjuteur de l'évesque de Limoges et voulant en avoir son absolution, s'achemine à Rome et mourut par les chemins, sans laisser aucun enfant, pour luy succéder, autre que Martinus, évesque de Périgueux. A cause de quoy, le comté fut divisé et pour ce que cy après il a esté souvent pos­sédé par plusieurs à la foys en pariage ou autrement, je me contenteray cy-après de monstrer le temps auquel chascun d'eux a vescu sans déterminer le quantiesme il estoit.

Radolphus de Coalia est évesque de Périgueux et entre en possession le 5 juillet de ceste année (1000); décède le 5 janvier 1013.

Audebert (49), second fils de Gérard, succède au comté de

 

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Périgord, à son frère Hélie, décédé au voyage de Rome; il eut un enfant nommé Bernard qu'il institua héritier.

Radulphus de Coalia, évesque de Périgueux décède le 5 janvier 1013 après avoir demeuré évesque 12 ans et demi auquel succède Arnaldus Vitabrensis.

Arnaldus Vitabrensis, évesque de Périgueux, décède le 15 juillet 1036 et le 22 de son siège, auquel Geraldus de Gordonio succède le premier de novembre 1037.

Jacques Rudel (50) se qualifie comte de Périgord; je ne scay soubz quel droict.

L'an 1025, Guilhaume Teste-d'Estoupe, ayant quitté le monde, décède dans un cloistre après avoir establi en sa place Guy, son fils, 7e duc de Guiene, lequel estoit aussi comte de Poitou et fit sa demeure ordinaire à Poitiers.

Bernard (51), fils d'Audebert et petit-filz, de Gérard, est comte de Périgord après le décès de son père Audebert, lequel comté luy est hostilement usurpé par Bozon, comte de la Marche, troisiesme filz de Gérard et oncle dudict Bernard.

L'an 1031, AMERICUS est le VIIe abbé de Sarlat.

Geraldus de Gordonio, évesque de Périgueux, entre en possession le premier de novembre 1037 et décède le 21 mars 1059, après avoir possédé l'évesché 22 ans, 4 mois, 21 jours.

 

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Boson (52), 3e fils de Gérard, est comte de Périgord, ayant usurpé, comme dict est cy-devant, le comté sur Bernard son nepveu, lequel son père Audebert avoit laissé moindre.

L'an 1041, Guilhaume, IVe du nom, dict Geoffroy, est le 8me duc de Guiene.

Guilhermus de Monteberulpho, évesque de Périgueux, le 12 de mars 1060 et décède en grande réputation de sainteté le 13 febvier 1081, ayant fort dignement régi le diocèse 20 ans, 11 moys, 3 jours.

L'an 1076, STEPHANUS est le VIIIe abbé de Sarlat.

Guillaume, comte de Tolose, en ses lettres se qualifie comte de Périgord, de Caors, d'Albi, Carcassone, Rodés, etc.

Reynaldus de Tiberio est évesque de Périgueux. Ce prélat, estant allé à la guerre d'outre-mer, se trouve au siège d'Antioche où, le 13 septembre 1099, en disant messe, fut occis à l'autel, après avoir régi l'évesché 17 ans, 4 moys el 11 jours.

L'an 1086, Guillaume, VIe du nom, est le 9e et dernier duc de Guiene; il estoit filz de Guilhaume-Geofroy qui eut deux femmes; cestui-ci fut filz de la première, lequel hérita la du­ché de Guiene et comté de Poitou. La seconde femme estoit fille du comte de Tolose, de laquelle nasquit Hugues-Aymond qui succéda aux droictz que sa mère avoit sur le comté de Tolose.

Hélie Rudel (53), filz de Boson, est comte de Périgord, (il avoit aussi nom Audebert); son père mourant le laissa moindre

 

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et Guilhaume, duc de Guiene, fut son curateur lequel accorda les enfans des deux frères, faisant que Bernard filz d'Audebert fût comte de la Marche qui lui estoit escheu de la part de leur ayeule et Hélie Rudel, comte de Périgord.

Guillermus d'Albarocà, autrement d'Auberoche, est évesque de Périgueux. Il meurt le 2 d'apvril 1123, après avoir tenu le siège 24 ans.

L'an 1112, Guillaume d'Auberoche, estant évesque de Périgueux et Stephanus, abbé de Sarlat, le saint-Suaire est apporté à Cadoin (54), après s'estre conservé durant le courant de onze siècles, laquelle conservation et transport nous descrirons icy, selon qu'il se collige d'un cartulaire qui est en la mesme abbaye de Cadoin et après cy continuerons l'histoire tout de suite jusques à présent.

L'an 68 après la naissance de Jésus-Christ, qui est trois ans avant que Tite-Vespasien assiégeât et prind la ville de Hiérusalem, plusieurs habitans, voyant les séditions et révoltes du peuple, les préparations que faisoit Cestius, président en Syrie, pour chastier les rebelles, ainsi que raporte Josephe, et prévoyant les maux qui, en bref, devoint arriver, suivirent le conseil que Jésus-Christ avoit donné, disant: « Lors, ceux qui sont en Judée, qu'ilz s'en fuyent aux montaignes! » et sortirent de Hiérusalem avec leurs principaux meubles, et mesmement les fidèles, que Dieu ne vouloit pas estre envelopés dans les misères des obstinés, furent des premiers qui délaissèrent la ville pour aller establir leur demeure ailleurs, et entre iceux se trouva un juif fidèle, lequel quitta Hierusalem pour s'en aller aux champs avec deux enfans masles qu'il avoit et ses meubles plus prétieux, entre lesquelz estoit le saint Suaire qu'il avoit gardé fort curieusement depuis la résurrection de Jésus-Christ. Quelques

 

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ans après, se voyant proche de la mort, il fit héretier un de ses enfans et donna un bien petit légat à l'autre. Après son décès le légataire acheta le saint Suaire de l’héretier, lequel apporta une telle bénédiction à sa maison que, peu de temps après, il devint grandement riche et, au contraire, l'héretier devint pauvre par plusieurs accidentz qui lui survindrent comme par puni­tion d'avoir mesprisé et vendu ce sacré meuble. Les héretiers de ce légataire le possédèrent de père en filz jusques à la cinquiesme génération, vivant tousjours chrestienement. Après laquelle ne se trouva persone de la lignée pour succéder, d'où s'ensuivirent plusieurs procès pour la succession des biens et finalement, ne se trouvant aucun parent de la religion chrestienne assés proche pour estre héretier, ce sacré linseul tomba entre les mains des juifz de Hiérusalem, lesquelz, quoy quilz n'y creussent pas, le gardèrent néanmoins avec honneur et respect, en récompense de quoy Dieu augmenta leurs moyens et accreut leurs richesses. Long temps après et environ l'an 660, les juifz qui avoint embrassé la religion chrestieune estant advertis de cela le demandèrent, disant leur apartenir comme estant une relique du Dieu quilz adoroint et en firent grande instance. L'affaire vient à tel point que toute la ville de Hiéru­salem fut divisée en deux factions de juifz chrestiens et juifz non chrestiens, tous lesquelz, après plusieurs contestations, s'en remirent au jugement de Muhavias, prince Sarrazin (55), lequel ayant faict porter ce saint linseul, fit faire un grand feu au millieu de la place et leur declaira qu'il vouloit que ce feu fût juge de leur différent et manifestât à quel des deux parties le Dieu des chrétiens vouloit qu'il fût donné et, cela dict, le jetta dans les flammes, lesquelles, au lieu de le brusler et convertir en cendres, l'eslevèrent en l'air et sans estre en rien offensé

 

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alla tomber dans la troupe des chrestiens et entre deux les plus qualifiés, lesquels le prindrent avec honneur et l'apportèrent en leur esglise chantant loanges à Dieu. Béda, au livre: « De lacis sanctis, chap. 5 », et Baronnius, en l'an 678, disent que c'estoit le suaire qui couvroit la teste de Jésus Christ et qu'il fut truvé et manifesté en la façon susdite du temps de Muhavias, prince des Sarrazins, qui mourut l'an 678, et raportent qu'il estoit de la longueur de huit piedz ou environ. L'an 1100, Hugues, surnommé le Grand, frère du roy de France et évesque du Puy en Auvergne (56), estant allé au voyage d'outre-mer avec Godofroy de Bouillon, truva moyen, après la prinse de Hiérusalem, de recouvrer ceste saincte relique et mourant en Palestine, la baille à un prestre son aumosnier lequel, s'en revenant en France avec ce saint Suaire, devint malade dans un navire où il mourut et, recognoissant que son dernier jour s'approchoit, le consigna ès mains d'un clerc, son serviteur, natif du Périgord, lequel, après le décès de son maistre, prind un barillet, au millieu duquel il fit un moyen de bois, en telle sorte que le ba­rillet se trouva divisé en deux. Et lors il mit ce sacré linge dans une de ces moytiés et dans l'autre mettoit sa boisson et en ceste sorte le porta en son pays natal et le posa en une esglize près Cadoin, laquelle il avoit en charge et craignant quequelcun luy enlevât ce sien trésor, le laissa dans le barillet, lequel il mit dans un armoire près de l'autel, ce qu'il manifesta seule­ment à quelques religieux de Cadoin; mais comme un jour il estoit absent, le feu se mit à tout le vilage et brusla tout ce qu'il se truva dans l'esglize, sauf l'armoire où estoit ce barillet. Les religieux de Cadoin, advertis de ce feu, y accourent et

 

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 ayant rompu la porte de l'armoire, apportèrent ce barillet dans leur esglize. Le clerc, revenu et instruit de ce qui s'estoit passé, demande ce qu'on luy avoit pris. Les religieux disent qu'il leur appartient pour, avec le hazard de leur vie, l'avoir conservé et garanti du feu. Le différent fut composé en ce que ce clerc fut receu religieux avec eux et la garde de ceste relique luy fut commise, sa vie durant, dans le monastère, et luy mesmes jugea estre plus asseuré que dans une esglise champestre. Or, pour avoir l'histoire entière, toute de suitte jusques à présent, il faut sçavoir que, l'an 1392, Bertrand de Moulins, abbé de Cadoin, considérant les guerres qui estoint en Guiene et le schisme qui affligeoit l'esglize gallicane, entre en appréhension que le saint Suaire lui soit enlevé de Cadoin, tellement que, pour le conserver, le porte secrètement à Tolose et le met en l'esglise du Taur, du consentement de l'archevesque et chapitre de Saint Estienne et pour ne le laisser ès mains d'autruy et en con­server la possession, se loge au devant de ladicte esglize du Taur avec quelques religieux qu'il avoit amenés de Cadoin. Deux ans après, un grand procès fut intenté en la cour du pape entre le peuple du Périgord, le procureur fiscal du pape et pro­cureur général de l'ordre des Cistaux jointz au peuple, demandans d'une part et requérantz que le saint Suaire soit remis à Cadoin et ledict Bertrand de Moulins, abbé, et ledict chapitre Saint Estienne de Tolose, deffendans et incistans à ce qu'il de­meure à Tolose, comme y estant plus assuré, d'autre. Il y eut plusieurs légations des deux parts vers le pape, vers le roy et abbé des Cistaux. Plusieurs prélatz s'assemblent à Tolose sur ce subject, lesquels ordonnent que le saint Suaire demeurera à Tolose pour tousjours, soubz certaines conditions accordées entre ledict abbé et le chapitre de Saint Estienne. L'an 1399 le roy Charles VI désira le voir, l'archevesque de Tolose et l'abbé de Cadoin, accompaignés de l'assesseur et scindic du chapitre

 

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Saint Estienne, partent de Tolose au moys de juillet et le luy aportent à Paris et sont de retour le dernier de novembre, au­quel jour le saint Suaire est receu à Tolose en procession géné­rale avec une joye incomparable, où il demeura jusques à l'an 1455, auquel quelques religieux de Cadoin, sans avoir esgard à l'accord faict l'an 1394, l'enlevèrent de l’esglise du Taur et le raportèrent à Cadoin, sur quoy fut formé un grand procès entre ledict chapitre Saint Estienne et le monastère de Cadoin, pour lequel accorder, Petrus Bonaldi, lors évesque de Sarlat, et l'abbé du Mas (57), frère de l'abbé de Cadoin, furent esleuz arbitres par les parties, lesquels ordonnèrent que le saint Suaire seroit raporté à Tolose, moyenant quatre cens escus d'or que le cha­pitre Saint Estienne seroit tenu bailler au monastère de Cadoin, pour son desdomagement. Cet accord ne sortit pas à effet et le saint Suaire demeura à Cadoin où il est encore et il y a demeuré depuys, sans en bouger, si ce n'est du temps du roy Louis XI lequel, estant à Poitiers, eut désir de le voir et manda à l'abbé et religieux de le luy apporter, ce qu'ils firent et, après qu'il l'eut veu, le raportèrent à Cadoin et, afin qu'ilz ne l'y retour­nassent sans quelque présent, le roy acheta la terre de Badefol de deux ou trois qui y pretendoint droit et la donna à l'abbé et monastère et a été le fondement du droit que l'abaye de Cadoin prétend sur ceste place.

Pour continuer l'histoire du saint Suaire, j'ay esté constraint d'interrompre l'ordre du temps que j'observe en toutes ces mé­moires, mais pour y revenir, je dis que l'an 1112, lors que le saint Suaire fut apporté à Cadoin, c'estoit seulement un petit monastère de moynes vestus d'un habit blanc, qui vivoint

 

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d'aumosnes soubz la conduite d'un d'iceux et soubz l'auttorité de l'évesque diocésain, sans autre esglise que la chapele Saint-Michel qui est à présent à costé de l'esglise abbatiale, qui ne sert aujourd'huy que pour la sépulture des religieux, avec un petit enclos qui paroit plus vieux que le reste des bastimens. Mais l'an 1106, l'évesque de Périgueux leur concéda l'esglise de la Salvetat (58), pour la posséder à perpétuité, laquelle a esté depuys parroissielle de Cadoin et, l'an 1115, ils fuient receuz en l'ordre de Cisteaux et affiliation de Pontigny (59), qui est une des quatre principales qui dépendent immédiatement de Cysteaux, car l'abbé de Pontigny leur envoya ceste année des religieux qui leur enseignèrent le chant, les cérémonies et règles de l'ordre. L'an 1118, ils jettèrent les premiers fondemens de l'esglize qui subsiste encore en son entier et, l'an 1140, le pape, par bulle expresse, approuva et confirma les concessions faictes en leur faveur et leur donna certains privilèges. Par ce dessus appert que Cadoin a esté des premières abbayes de son ordre, car la règle de Cysteaux fut approuvée et confirmée par le pape Urbain second l'an 1098 et l'abbaye de Pontigny fut fondée l'an 1104, soubz laquelle Cadouin fut receue l'an 1115, qui est 17 ans après le chef d'ordre et onze ans après Pontigny. Ceste abbaye s'augmenta par la ménagerie des premiers religieux, par les dixmes que l'évesque et chapitre de Périgueux leur concédèrent et par les bienfaictz d'une reyne d'Angleterre, des ducz de Guiene, des seigneurs de Baynac, Biron, et autres du pays. Les abbayes qui en dépendent sont celles de Faize en Bordelois, de Gondon en Agénois, de Fonguilhem en Bazadois, de Beaulieu au Carbon-Blanc-lès-Bordeaux, de Saint-Marcel en Quercy et de Bonneval près Poitiers (60).

 

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L'an 1122, ARNALDUS est le IXe abbé de Sarlat.

Guillermus de Nanclard, évesque de Périgueux, après le décès de Guillermus d'Auberoche, en apvril 1123, décède le 29 novembre 1138, ayant tenu le siège 14 ans et quelques moys.

L'an 1134 GYRBERTUS est comté Xe abbé de Sarlat.

L'an 1137, Guillaume, duc de Guiene et comte de Poitou, décède à Saint-Jacque en Galice laissant Aliénor sa fille héri­tière universelle de tous ses biens, laquelle est mariée la même année à Louys-le-Jeune, filz de Louis-le-Gros, roy de France, qui, par le moyen de ce mariage, doibt estre appelé 10e duc de Guiene. Un an après, qui est 1138, Louis-le-Gros estant décédé et Louis-le-Jeune luy succédant, la duché de Guiene et comté de Poitou sont remis à la courone de France par le moyen du susdict mariage.

Gaufridus de Causé, autrement Geofroy de Causé [est] évesque de Périgueux et décède le 28 d'aousgt 1142 (61).

 

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Rayrnundus de Majolio est évesque de Périgueux. Il décéda le 23 décembre 1157, le 15e de son siège.

Saint Bernard (62), abbé de Clervaux, estant envoyé l'an 1150 par le pape Eugène III en Guiene pour réfuter les hérésies et schismes qui, pour lors, travailloint l'esglise, vient à Tolose, accompaigné d'Albert (63), évesque d'Ostie et de Geoffre (64), évesque de Chartres et, après y avoir prêché quelques jours, vient à Caors et de là à Sarlat où Girbertus estoit abbé et, un jour, comme il eut achevé sa prédication, ou luy présenta un grand nombre de pains pour les bénir comme aux autres lieux où il avoit esté. Il estendit sa main sur ces pains et les bénit au nom du Seigneur en faisant le signe de la croix et puys leur dict: « En cecy vous cognoistrez que ce que nous vous prêchons est véritable et ce que les hérétiques vous ont persuadé est plain ci d'erreur, car les malades qui sont entre vous, après qu'ilz auront mangé de ce pain par nous bény, viendront à

 

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convalescence ». L'évesque de Chartres là présent, voulant expliquer ces paroles, adjouste: « s'ilz en mangent avec parfecte foy »! A quoy saint Bernard, ne doubtant nullement de la vertu, répliqua ainsi: « Je ne dis pas cela, mais quiconque en mangera sera guéri, de quelle maladie qu'il soit détenu, afin qu'ilz cognoissent que nous sommes véritables et vrays messagers de Dieu ». L'effect suivit ces paroles et une si grande multitude fut guérie en goustant de ce pain que la renommée en fut esparse par toute la province, telleman que saint Ber­nard, s'en retornant, truvoit une si grande multitude de peu­ple par les chemins et lieux où il passoit, qu'il estoit constraint se destourner des grandz chemins pour continuer ses voyages.

L'an 1152 RAYMUNDUS de Félenon est le XIe abbé de Sarlat.

La mesme année, Eléonore, duchesse de Guiene et comtesse de Poitou, ayant esté répudiée par Louis-le-Jeune, espouse en secondes nopces Henri, duc de Normandie et comte d'Anjou, lequel devoit succéder au royaume d'Angleterre. Ce second mariage est cause que, dans deux ans, la Guiene changera d'Estat, passant des François aux Anglois et est le fondement de toutes les guerres qui surviendront entre les François et Anglois jusques à l'an 1453.

Le pape Eugène IIIme, qui avoit esté disciple de saint Bernard, par bulle expresse de l'an 1153, prend en sa protection le monastère de Sarlat, auquel il donne certains privilèges et, après avoir nommé les paroisses qui pour lors en dépendoint, veut que le chapitre nomme les vicaires perpétuelz d'icelles. La bulle est dressée à Raymond de Félenon cy-dessus nommé, onziesme abbé de Sarlat et est de ceste teneur:

 

« EUGENIUS, Episcopus, servus servorum Dei, dilecto filio Raymundo, Abbati Sarlatensis monasterii Sancti Salvatoris, ejusque successoribus regulariter substituendis in perpetuum. Quotiès illud à nobis petitur quod religioni et

 

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honestati convenire dignoscitur, animo nos decet liberali concedere et petentium desideriis congruum impertiri suffragium. Eapropter, dilecte in Domino fili Raymunde abbas, tuis justis postulationibus gratum impertientes assensum, Sarlatense monasterium, cui, Deo authore, præsides, sub Beati Petri et nostrâ protectione suscipimus et præsentis (65) scripti privilegio communivimus; statuentes ut idem locus, sicut ab ejus fundatoribus nobilis memoriæ Pipino et Carolo principibus institutum est, quietus et ab omni exactione seu gravamine, liber in perpetuum perseveret. Prætereà quascunque possessiones, quæcunque bona idem monasterium in presenti juste et canonicè possidet aut in futurum concessione Pontificum, largitione Regum vel Principum, oblatione fidelium, seu aliis justis modis, Deo propitio, poterit adipisci, firma tibi tuisque successoribus et illibata serventur; in quibus hæc propriis duximus exprimenda vocabulis: ecclesiam videlicet Sanctæ Mariæ de Mercato (66) cum decimis et appenditiis suis, Sti Martini de Campaignaco (67), Sti Leontii (68) cum appenditiis earum, Sta Mariæ de Montignaco (69)

 

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cum capella intrà muros ipsius castri posita et cæteris appenditiis suis, Sti Riberii (70) cum appentitis suis, Sti Petri de Corn (71), S Mundanæ (72) cum curiis de Marsiliaco (73), de Calabro (74), Sti Simeonis de Gordonio (75), Sti Petri de Cadory (76), capellam S Mariæ de Carlux (77), ecclesiam Sti Amandi de Simeirols (78), medietatem redituum ecclesiæ S Mariæ de Pratis (79), Sti Jacobi de Trapà (80) cum appenditiis suis, curtes de Ciourac (81), ecclesiam S Mariæ de Moncuq (82), S Mariæ de Capellà (83) cum plurimis ecclesiis et terris in Vicarià de Cauves (84) positis, ecclesias Sti Hilarii de Doissac (85), S Mariæ de Sales (86), ecclesiam Sti Sacerdotis de Aurencà (87) cum appenditiis suis in ecclesiis Sti Vincentii (88), Sti Aviti (89), Sti Martini de Drot (90), Sti Petri de Auvert (91), ecclesiam S Mariæ de Valle (92), Sti Martini de Calviaco (93) cum appenditiis earum, ecclesiam Sti Desiderii (94),

 

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Sti Saturnini (95), Sti Martini de Cauzac (96), ecclesiam Sti Martini de Pertus (97), Sti Martini de Lenvila (98), Sti Joannis de Podio-Girolmi (99) cum capellà S Mariæ Magdalenæ (100), ecclesias Sti Mar­tini de Saussignac (101), Sti Saturnini de Aunac (102), Sti Stephani de Borchet (103), S Mariæ de Montetonio (104), Sti Hilarii de Monasterio (105), Sti Aviti de Balares (106), ecclesiam de Somensac (107), Sti Juliani (108), Sti Petri de Roquetà (109), ecclesiam Sti Sulpitii de Pico (110), ecclesiam Sti Micaëlis de Lantes (111), ecclesias Sancti Germani de Ravanellà (112) cum appenditiis suis, Sti Petri de Nessà (113) cum appenditiis suis, medietatem redituum ecclesiæ Sti Amandi (114), ecclesiam Sti Christophori (115) cum appenditiis suis, monasterium Sigiacense (116) cum appenditiis suis, ecclesias S Mariæ de Mercato (117), S Mariæ de Aurevilla (118), Sti Severini (119), Sti Frontonis (120), Sti Petri de Monasterio (121), S Crucis (122), Sti Perdulphi (123),

 

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S Eulaliæ (124), capellas S Mariæ de Monte (125), Sti Jonnnis de Agen (126), Sti Martini de Gardelas (127), duas partes redituum ecclesiæ S Mariæ de Monsaguel (128), monasterium quoque de Fitâ (129), cum ecclesiis S Fidis (130), S Mariæ de la Esterna (131), Sti Maurtii (132), Sti Damiani (133), S Mariæ de Barbol (134), S Mariæ de Rocellà (135), S Mariæ de Berrat (136) cum decimis et earum appenditiis et cum medietate redituum ecclesiæ Sti Petri de Tounes (137); vobis et per vos Sarlatensi coenobio confirmamus ecclesias Sti Petri de Gauiac (138), Sti Martini de Genebredo (139), S Mariæ de Sergiaco (140) cum pertinentes earum. In parrochialibus autem ecclesiis quas tenetis, presbyteros eligatis et episcopo presen­tetis, quibus, si idonei fuerint, episcopus animarum curam committat, ut de plebis quidem curà episcopo respondeant, vobis verò pro temporalibus ad ipsum monasterium pertinentibus, debitam subjectionem exibeant. Obeunte te, nunc ejusdem loci abbate, vel tuorum quolibet successorum, nullus ibi qualibet surreptionis astutià seu violentià præponatur, nisi quem fratres communi consensu vel fratrum pars consilii majoris secundum Dei timorem et Beati

 

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Benedicti regulam providerint eligendum. Sepulturam quoque monasterii vestri et locorum ad ipsum pertinentium, sicut hactenùs habuistis, secundum antiquam consuetudinem, li­berarn et quietam permanere censemus. Nec archiepiscopus aut episcopus aliquis tàm ipsurn Sarlatense cœnobium quàm Fitense et Issigiacense monasteria, seu abbatis personam interdicere vel excomunicare præsumat. Nemo inobedientes monachos contra abbatem manu teneat. Nullus circà ecclesias seu monasteria vestra novas ecclesias viciniùs solito fundare præsumat. Decernimus ergò ut nulli omninò hominum liceat præfatum monasterium temerè perturbare aut ejus possessiones auferre vel ablatas retinere, minuere seu quibusdam vexationibus fatigare, sed omnia integra conserventur eorum, pro quorum gubernatione ac sustentatione concessa sunt, usibus omnimodis profutura. Ad indicium autem hujus à Sede Apostolicà perceptæ libertatis, de supradicto Sarlatense monasterio aureum unum, de Fitensi vero alterum, de Issigiacensi alium, quotannis nostrisque successoribus persolvetis. Si qua igitur in futurum ecclesiastica secularisve persona, hanc nostræ Constitutionis paginam sciens contrà eam temerè venire tentaverit, secundò tertiòve commonita non satisfactione congruà emendaverit, potestatis honorisque seu dignitatis careat; reamque se divino judicio existere de perpetratà iniquitate cognoscat et sacratissimo corpore ac sanguine Dei et Domini Redemptoris nostri Jesu Christi aliena fiat, atque in extremo examine districtæ ultioni subjaceat; cunctis autem eidem loco sua jura servantibus, sit pax. Domini nostri Jesu-Christi quatenùs et hic fructum bonæ actionis percipiant et apud districtum Judicem præmia æternæ pacis inveniant. Amen.

Ego Eugenius, Catholicæ Ecclesiæ episcopus. Ego Conradus, Sabinensis episcopus. Ego Odo, diaconus card. Sti Georgii

 

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ad Velum aureum. Ego Jacintus, diaconus card. S Mariæ in Cosmedin. Ego G. G., presb. card. Sti Calixti. Ego Guido, presb. card. Sti Grisogoni. Ego Ismarus, Tusculanus episc. Ego Hugo, Ostiensis episc.

Datum Romæ apud Sanctum Petrum per manum Bosonis S Romanæ Ecclesiæ scriptoris, V nonas maii, indictione prima, lncarnationis Dominicæ anno MCLIII°, Pontificatûs verò Domini Eugenii [PP. III. an.] VIIII°. »

 

(1) Clovis Ier, roi de France, né en 461, roi en 481, meurt le 25 novembre 511.

(2) Le théâtre de cette célèbre bataille est encore indéterminé. Les uns le placent à Vouillé, canton, arrondissement de Poitiers; d'autres à Voulon, commune, canton de Couhé, arrondissement de Civray (Vienne).

(3) Comprian, hameau de la commune de Biganos, arrondissement de Bordeaux.

(4) Calabre. L'emplacement de cet ancien monastère serait à Sainte-Radegonde, commune de Calviac, arrondissement de Sarlat. Sainte-Radegonde, dont on trouve encore quelques ruines, devint l'église de Calviazès, après la destruction du monastère. (Notice de M. Marmier.) Calviac appartenait, avant la Révolution, au diocèse de Cahors, mais à la province de Périgord, dépendant de la sénéchaussée de Sarlat.

(5) Flavius Mæcilius Avitus, né en Auvergne, proclamé Auguste à Toulouse le 10 juillet 455, puis empereur, défait en octobre 456, évêque de Plaisance (U. Chevalier, Répert.), meurt la même année en retournant en Auvergne.

(6) Certains hagiographes proposent de lire: « le roi Eeditius fils de l'empereur Avitus ». (Chronique d'Hugues de Fleury. Ed. de Munster p. 127. — Lettre d'Armand de Gérard-Latour, chanoine de Sarlat, au Bollandiste Henschenius du 29 novembre 1662.) Saint Avit, archevêque de Vienne, neveu du même empereur, s'appelait aussi « Eeditius Avitus ».

(7) Argentat, chef-lieu de canton (Corrèze).

(8) Cette translation eut lieu « optimo Imperatore Carolo Magno imperialia sceptra tenente et Ludovico Pio, filio ejus, sub patris imperio in Aquitaniâ regnante », si nous en croyons la Vie de saint Sacerdos, écrite, vers 1108, par Hugues de Sainte-Marie, moine de Fleury. (Bollandistes. A.A.SS. Maii, tome II Nos 21 et 22.) Louis le Débonnaire, roi d'Aquitaine en 781.

(9) Ayren-bas, lieu-dit, à 800 mètres (Carte de l'Etat-Major.) environ du bourg de Calviac, au nord.

(10) Terrasson, canton, arrondissement de Sarlat. Ancienne abbaye O.S.B.

(11) Saint-Amand de Coly, commune, canton de Montignac, arrondissement de Sarlat, ancienne abbaye O.S.A.

(12) Saint-Cyprien, canton, arrondissement de Sarlat, ancien prieuré conventuel O.S.A., membre de la Congregation de Chancelade, au XVIIe siècle.

(13) Saint Sour, ermite en Périgord, VIe siècle. — Voir Bolland. Febr. tome I, et Vie de saint Sour, par l'abbé Pergot.

(14) Saint Amand, ermite en Périgord, VIe siècle. Voir Bollandistes: Acta Sanctorum Junii, tome V. De S° Amando et Domnoleno Gemiliaci in Petragoricis », 25 juin, et Vie de saint Amand, par l'abbé Pergot.

(15) Saint Cyprien, abbé en Périgord, VIe siècle.

(16) Toute trace de ce monastère a disparu, et le lieu où il s'élevait est resté inconnu. — Les légendes de Saint-Sour et de Saint-Cyprien le placent en Périgord. (Propre des Saints du diocèse de Sarlat, 1677. 1er févr. et 9 déc., p. 99 et 14.) La charte du comte Bernard de Périgord en faveur de Terrasson, vers 940, identifie Terrasson avec Genouillac: « Monasterium S. Soris, vocabulo Genoliacum. » (Ex Cartulario Regulæ. Arch. hist. de la Gironde, t. V, p. 171.) On trouve dans la région plusieurs localités dont le nom est Genouillac ou s'en rapproche: Genouillac, hameau, canton de Donzenac (Corrèze); Genouillac, hameau, commune de Saint-Bonnet-l'Enfantier (Corrèze); Genouillat, commune et canton de Chastelus, arrondissement de Boussac (Creuse); Ginouillac, commune et canton de la Bastide Murat, arrondissement de Gourdon (Lot); Ginouillat, hameau, commune d'Espédaillac, canton de Livernon (Lot) etc.

(17) Souillac, canton et arrondissement de Gourdon (Lot). — Le chanoine Tarde commet ici une grave erreur en confondant Souillac avec Solignac en Limousin (bourg de 2,800 h., à 9 kilomètres de Limoges). L'erreur est manifeste. Il suffit de se rapporter au passage suivant de la vie de saint Eloi par Audoin: « . . . expetivit ab eo (Dagoberto) villam quandam in rure Lemovicino, cognominante Solemniaco . . . »; et ailleurs: « . . . est cœnobium haud procul à Lemovicâ urbe situm, sex circiter millibus ». Le Propre des Saints du diocèse de Sarlat de 1677 reste dans le vrai en mettant, dans la légende du saint évêque de Noyon, sous la date du 1er février (page 7): « Solemniacense monasterium in agro Lemovicino . . . extruxit. »

(18) Dagobert I, roi d'Austrasie en 628, de France en 631 à la mort de son frère Caribert, mort en 638.

(19) Saint Eloi, né en 588, évêque de Noyon en 640, mort en 659.

(20) Clotaire IV est ce fils supposé de Thierri III, roi de Neustrie, que Charles Martel, après sa victoire sur Chilpéric et Eudes en 717 à Vinci, fit élire roi de Neustrie pour l'opposer à Chilpéric, roi légitime. Voir la note suivante.

(21) Eudes, duc d'Aquitaine, fils de Boggis, lui succéda en 688 et se rendit indépendant. Il possédait le pays com­pris entre la Loire, l'Océan, les Pyrénées, la Septimanie et le Rhône. Il prit parti pour Chilpéric II, roi de Neustrie, contre Charles Martel qui les défit complètement à Vinci en 717. — Sa souveraineté avait été reconnue par Chilpéric II, l'année précédente 716. — Eudes, pour défendre ses Etats contre Charles Martel, appelle à son aide les Sarrasins d'Espa­gne qui envahissent une première fois le midi de la France en 710. Eudes, sentant le danger d'un pareil secours, se tourne contre eux et les défait devant Toulouse en 721. Ils n'envahissent pas moins le Périgord et le Quercy en 725. (Le Cointe, Annales eccles.) Nouvelle et formidable invasion des Sarrasins en 732. Eudes, impuissant à leur résister, demande secours à Charles Martel. Les Sarrasins sont anéantis en 732, entre Tours et Poitiers. Eudes mourut peu de temps après, en 735, laissant pour héritier principal Hunauld, son fils ainé.

Hunald ou Hunauld succède à son père en 735 et, après avoir lutté contre Charles Martel, Pépin et Carloman, abdi­que en 745 en faveur de son fils Gaffer ou Waiffre, qui continue contre Pépin le Bref la lutte commencée par Eudes et par Hunauld. Celui-ci se retire dans le monastère de l'Ile de Ré, où il prend l'habit monastique.

Pépin, duc des Francs depuis 741, avait fait à Hunauld une guerre acharnée; il la continua contre son fils qui refusait de reconnaître son autorité. Couronné roi en mars 752, il entre en Limousin et va jusqu'à Limoges en 761, traverse le Limousin, lePérigord et pousse jusqu'à Agen en 766. Peut-être faut-il placer à cette date le passage de Pépin à Sarlat, mentionnée par la Bulle du pape Eugène III de 1153, qui rapporte la tradition constante du pays? Pépin revient une seconde fois en Périgord en 768, à la poursuite de Waiffre. Ne pouvant venir à bout de sa résistance désespérée, il le fait assassiner par ses domestiques dans la forêt d'Edobola (La Double), le 2 juin 768. (Baluze, Miscellan., t. VI, p. 414. — Chronique de Saint-Denys.) Pépin meurt le 24 septembre 768.

Après l'assassinat de Waiffre, Hunauld sort du monastère de l'Ile de Ré et reprend, avec le pouvoir, la lutte contre le roi. Charlemagne (né en 742, roi de France en 768, empereur en 800, mort en 814) entre en Guienne, à la poursuite d'Hunauld, en 769. Celui-ci, trop faible pour résister, se réfugie auprès de Loup de Gascogne qui le livre à Charlemagne en 770. Hunauld s'échappe et passe en Italie à la cour de Didier, roi des Lombards, en 771. Charlemagne le poursuit dans sa retraite, déclare la guerre à Didier, entre en Italie en 773, assiège Didier et Hunauld dans Pavie en 774, s'empare de Didier et de Pavie, la même année. Hunauld avait été assommé à coups de pierres par les habitants qui le rendaient responsable de leurs malheurs. — C'est du moins ainsi que l'on peut expliquer le texte obscur du chroniqueur qui rapporte sa fin malheureuse.

(22) Hunauld était fils d'Eudes; Gaïfer, fils d'Hunauld. (Voir note 21.)

(23) Voir note 21.

(24) Voir note 21.

(25) Pépin passe à Sarlat deux fois. (Voir note 21)

(26) Voir note 22.

(27) Charlemagne établit en 778, gouverneur du Périgord, sous le titre de comte, Wilbalde. Les noms des successeurs de celui-ci sont inconnus jusqu'à Eménon ou Imon, frère de Turpion, comte d'Angoulème, fils d'Adalesme, comte d'Angoulème et de Périgord. A sa mort, survenue le 22 juin 866, une nouvelle dynastie obtient le Périgord en grande légation et le transmet, vers le milieu du Xe siècle, par alliance, aux comtes de la Marche. Les descendants de ceux-ci, sous le nom de Talleyrand, ont conservé le Périgord jusqu'en 1399. (Art de vérifier les dates, 1784, p. 374 et suiv.— AA. SS.Ord. Bened. Sec. iv, pars II, p. 73.)

(28) Le culte de Charlemagne a toujours été officiellement reconnu par les Sarladais, qui attribuent au grand empereur, de même qu'au roi Pépin son père, la qualité de restaurateur et bienfaiteur de leur Eglise. La fête de Charlemagne est inscrite au Propre des saints du diocèse de Sarlat de 1677, sous cette rubrique: « Die 28 januarii. In festo sancti Caroli Magni, Franciæ Regis, confessoris et ecclesiæ Sarlatensis Restauratoris. Duplex. » Dans le texte des leçons de la fête, la restauration de l'église de Saint-Sauveur de Sarlat n'est pas mentionnée, mais les leçons de la fête de la translation des reliques de saint Sacerdos signalent la restauration de l'Eglise abbatiale « à religiosis viris, imperante Carolo Magno et regnante Ludovico Pio ejus filio in Aquitaniâ », et rapportent le don fait à l'Eglise de Sarlat par l'empereur, d'une parcelle de la vraie Croix. « . . . pius Imperator Carolus Magnus . . . honestavit, imò sanctificavit ecclesiam et monasterium de Sarlato non modicâ portione ligni Dominicæ Crucis. » (Propr. SS. Sarlat., 1677. Die III Julii, p. 162.— Bollandistes, AA. SS. Maii, t. V, p. 17. — Grands Historiens des Gaules, t. V, édition Palmé.— Voir note 21.)

(29) Le comte Wlgrin, que Tarde place en 789, doit être repoussé au siècle suivant, 866. C'est le fondateur de la 2e dynastie de nos comtes. Il est à peine utile de faire remarquer ici que les armes que Tarde attribue à Wlgrin n'ont jamais été portées par lui, l'usage du blason n'ayant commencé qu'au XIIe siècle. Cet écusson est celui des Comtes d'Angoulème, issus de Wlgrin, éteints en 1181.

(30) Guillaume, 3e comte de Périgord au VIIIe siècle, d'après Tarde, doit être repoussé aux IXe et Xe (886-920). (Art de vérifier les dates. — Voir la note suivante.)

(31) Bernard, comte de Périgord, succéda à son père Guillaume en 920. Il avait épousé: 1°Garsinde, 2° Berta ou Emme, qui lui donnèrent plusieurs enfants: Arnauld son successeur, Ramnulfe, Ri­chard et deux autres enfants. (Art de vérifier les dates, 1784, p. 375.)

La date précise de la charte par la­quelle le comte Bernard donne à saint Odon le monastère et l'abbaye de Sarlat, « cœnobium et abbatiam », est inconnue, et ne sera sans doute jamais exacte­ment déterminée.

On ne peut admettre l'année 817, donnée par Tarde, et il faut, d'après les dates principales de la vie des person­nages qui comparaissent dans la charte, la rapporter au règne de Louis IV, dit d'Outre-mer.

Saint Odon, réformateur de Sarlat, fut nommé abbé de Cluny en 926 et mourut à Tours le 18 novembre 943; Louis IV d'Outre-mer fut couronné roi de France le 19 juin 936; Bernard devint comte de Périgord en 920.

La date de la charte du comte Bernard se place donc entre la fin de l'année 936 et la fin de l'année 943.

C'est en se fondant sur le raisonne­ment précédent que le chanoine de Gérard Latour, dans son Catalogue des abbés et évêques de Sarlat, corrige Tarde: « Cette donation, dit-il, est du mois de juin 936, sous le règne de Louis, IVe du nom, dit d'Outre-mer, roy de France; elle fut confirmée par Léon VII, au mois de janvier 937... » Les frères Sainte-Marthe, dans le Gallia Christiana, ont suivi le senti­ment du chanoine de Gérard.

Il convient de rapprocher de la charte, donnant Sarlat à saint Odon, deux do­cuments émanés du même comte Ber­nard.

L'un, daté comme la charte de Sar­lat: « Data in mense junio regnante Deo et Dompno Ludovico imperante », par la­quelle le comte donne l'abbaye de Bran­tôme à l'abbé Martin. Dans cette charte, Bernard prend le titre de « Ego Bernardus Grandin, Petragoricensis co­mes ». M. G. Marinier (Bulletin de la Société historique du Périgord, t. XI, p. 451, voit dans ce surnom de Grandin une erreur de lecture. Il faudrait lire: « Ego Bernardus gratiâ Dei Petragoricensis comes », qui est la formule employée par la chancellerie comtale dans les chartes de Sarlat et dans celle de Terrasson, dont nous allons parler. (Art de vérifier les dates, 1784, p. 3-5. — D. Claude Estiennot, Fragm. Histor. Aquit., t. II, p. 92. — B.N. Ms. Fonds Périgord, LXXVII, p. 21.)

L'autre charte est la donation faite par « Bernardus gratiâ Dei comes », à l'abbé Adacius, du monastère de Saint-Sour de Genouillac (Terrasson). Elle est datée comme les deux premières. La femme du donateur est appelée Berta, ce qui ferait croire que cette donation est postérieure de quelques années à celle de Sarlat. (Arch. histor. de la Gironde, t. V, p. 111 Ex Cartul. Regul. — P. de Marcâ, Histor. Bearn., lib. III, cap. 5. — Labbe, Nova bibliotheca Ms. t. II, p. 181.— Baluze, Histor. Tutell. p. 26, 27, 30. — Mabillon, Acta SS. O. Bened., t. V, p. 149. — B.N. Ms. Fonds d'Ohiénart. — Mabillon, Annales Ord. Bened. t. III, p. 436, 437. — Table chronol. des Diplômes, t. 1, p. 401. — Bulletin de la Société historique du Périgord, t. XI, p. 460, 451, 452, 453.)

(32) Lire: Léon VII.

(33) Lire: Louis IV d'Outre-mer.

(34) Lire: d'Aquitaine.

(35) « . . . domno Odoni Cluniacensi abbati atque Adacio coabbati ejus. » (G. Christ., t. II, p. 495. Instrumenta.)

(36) Saint Odon ou Eudes, abbé et réfor­mateur de Cluny en 926, de Sarlat en 937, mourut en 942 ou 943. Il était ho­noré à Sarlat, qui le reconnaissait pour son premier abbé, le 20 novembre. Les leçons de son office (Proprium SS. Sarlat. 1677, p. 219, 220, 221) rappellent la réforme qu'il fit des abbayes de Sarlat, Terrasson, Tulle, dans lesquelles il réta­blit la règle bénédictine dans sa pureté.

Adace, appelé aussi Adase, Adaze, Atase, Adalaze, Adazace, fut le coadju­teur de saint Odon dans le gouverne­ment des monastères de la réforme de Cluny, principalement de ceux du centre et du midi de la France. C'est ainsi qu'on le trouve mentionné après saint Odon, avec la qualité d'abbé, dans les catalogues de Sarlat, Tulle, Terrasson et Lézat (Ariège). Il faut certainement l'identifier avec Adalase, « homme très célèbre, supé­rieur d'un grand nombre de moines », dont parle Jean dans la Vie de saint Odon (Lib. II, n° 12).

Cette qualification d'abbés attribuée à Odon et Adace, dans les catalogues de Sarlat, Terrasson, Tulle et Lézat, demande une explication. On doit la traduire par « supérieur général ». Leur pouvoir général n'excluait pas celui d'abbés particuliers placés à la tète de chaque maison réformée. Les noms de ceux-ci se sont perdus pour Sarlat, Tulle et Terrasson, mais nous trouvons saint Odon abbé de Lézat en 941, Adase abbé du même monastère en 944. — Dès 945, Daniel est qualifié d'abbé de Lézat, ce qui n'empèehe pas que la même quali­fication est attribuée à Adase, en juillet 948, dans une donation que fait au monastère Radveus. (Hist. Gén. du Languedoc, Nelle Ed. t. V, Preuves, s 80, 88, etc.. — Mabillon, Annales Benedict. t. III, sub anno 940.)

L'abbé Adaze paraît dans une donation, faite par Odolric au monastère Saint-Sauveur de Sarlat, de l'église « indominicata » de Saint-Agapit de Peyrignac, au diocèse de Cahors. Ce document est faussement daté de la 19e année du règne du roi Louis d'Outre-mer, au mois de juin, ce prince étant mort en 954. Baluze a conservé le texte de cette donation. (Hist. Tutell. p. 77.)

On peut remarquer que Sarlat n'était déjà plus sous l'obéissance de Cluny en 996, puisque, dans l’énumération des monastères dont la possession est con­firmée à Cluny par Grégoire V, à cette date, on ne trouve ni Sarlat, ni Tulle, ni Fleury, ni Aurillac. (Mabillon, Anna­les Benedict., t. IV, p. 96.)

(37) Arnauld, 5e comte de Périgord en 842, d'après Tarde, doit être Arnauld, surnommé Bouration, fils de Bernard. Il succéda à son père et se rendit maître du comté d'Angoulème, après la mort de Guillaume Taillefer en 962. Il mourut en 975, sans enfants, laissant le comté de Périgord à Boson I, dit le Vieux, comte de Charroux et de la Marche, son oncle. (Art de vérifier les dates, 1784, p. 3/5.)

(38) « Assenarius sive Assevarius, circà 950. — (Catalogue des abbés de Sarlat, par le chanoine A. de Gérard-Latour. B.N. Ms. Fds. Périgord, XII. —- Vita S. Sacerdotis ab Hugone Floriacensi. Migne, tome CLXIII, p. 982.) Cet abbé n'est connu que par son inscription aux catalogues de Tarde et de Gérard. Aucun document le concernant n'a été conservé.

(39) Wlgrin II, 6e comte de Périgord en 866, d'après Tarde, doit être identifié avec Wlgrin I. —(Voir notes, 29 et 31Art de v. les d.)

(40) Cette phrase: « in honorem Salvatoris mundi in vico Sarlatensi qui est situs in pago Petragoricensi », se retrouve dans la Vie de saint Sacerdos qu'Hugues de Fleury écrivait vers 1108. (Boll. t. II Maii.) On peut douter que ce diplôme de Charles-le-Chauve, daté de 886, ait existé. Aucun écrivain ancien ne le mentionne, sauf Tarde, qui passe bien légèrement sur un document de cette importance. C'est ce qui autorise le doute.

(41) « Bassenus fut le 4e abbé, vers 960. » (Ch. de Gérard-Latour, loc. cit.)

(42) Guillaume I, second fils de Wlgrin, comte de Périgord et d'Agenais en 886., mourut en 920. Il eut pour fils Bernard, qui lui succéda, et pour fille Emme, ma­riée à Boson I, comte de la Marche, qui porta le comté de Périgord à son mari après la mort, sans héritiers, de Ber­nard et de ses frères. (Art de vérifier les dates, 1784, p. 375. — Voir note 31.)

(43) Ramnulphe, 8e comte de Périgord, d'après Tarde, n'existe pas.

(44) « Bernard I fut le sixième abbé, vers l'an 975. » (Ch. de Gérard-Latour, loc. cit.)

Avant Bernard, le chanoine de Gérard-Latour place: « Hubertus, simoniaque, vers l'an 970 » (ibid.), connu par la Vie de saint Sacerdos, qui raconte: « Qualiter Hubertus pervasor ecclesie mun­di Salvatoris sanctique Sacerdotis et Guillelmus, comes Petragoricensis, venditor ecclesie ejusdem, perculsi sunt divina ultione » (B.N. Ms. Lat. 5575. — Boll. A.A. S.S. t. II Mail)

Cette date de 970 ne peut pas être maintenue, si l'on admet que le comte s'appelait Guillaume, et rien n'autorise à voir ici une erreur. Il s'agit certaine­ment de Guillaume qui régna de 886 à 920. Dès lors Hubert le Simoniaque aurait occupé le siège avant 920. On comprend d'ailleurs, par ce fait, combien le monastère de Sarlat avait un urgent besoin d'être réformé et que ce ne fut pas sans nécessité que Bernard, fils de Guillaume, prit la résolution de le donner à l'abbé Odon, pour que celui-ci ramenât dans cette maison la pureté de la règle monastique.

La légende de saint Sacerdos, bien antérieure à Hugues de Fleury, qui la rédigea en latin vers 1108, mentionne un fait qu'il est bon de relever: « Leo Papa sanctissimus æcclesiam Salvatoris mundi et beatissimi confessoris sancti Sacerdotis privilegio suæ Sanctitatis munire decrevit. In quo privilegio anatematizando prohibuit, ne quis presumptione vel arrogantia elatus, aut parentium generositate tumidus, seu quolibet alio modo non electione legitima monachorum ibidem domino servientium ipsius ecclesie audeat invadere dominatum, aut res ad tandem pertinentes ullatenus diripere, minuere vel alienare... »

Ce privilège n'est connu que par cette mention et dut être accordé dans le courant du IXe siècle.

Trois papes du nom de Léon ont régné dans cette période: Léon III (795-816), Léon IV (847-855), Léon V (905). Ce dernier n'a eu que quarante jours de pontificat, passés en prison. Les deux premiers seuls peuvent avoir signé la bulle de protection de l'Église de Sarlat.

Les Bollandistes penchent pour Léon IV; « videtur intelligi Léo IV », disent-ils, d'après les notes du chanoine de Gérard-Latour. Je croirais plutôt que c'est à Léon III qu'il faut attribuer cette bulle. Léon III vint en France à deux reprises, en 799 et 804. Il couronna Charlemagne Empereur en 800. — L'église de Sarlat tenait de tradition que ce grsnd Pape avait consacré l'abbatiale et accordé des indulgen­ces. (B.N. Ms. Fds. Périgord, XV, p. 11.) Ce fait n'est pas prouvé, au contraire, si l'on accepte les conclusions d'une disser­tation du chanoine de Gérard-Latour, envoyée par celui-ci à Bolland. (B.N. Ms. Fds. Picardie, vol.XLIX, p. 47), mais il n'est tradition ancienne et constante qui ne contienne une part de vérité. Or les archives de Sarlat conservaient en 1515 trace d'un bulle du pape Léon III, écrite sur papyrus. Ne serait-ce pas la bulle de privilèges dont parle la légende de saint Sacerdos? Je le croirais volontiers. Sous le pontificat de Léon III, ou à une date voisine, l'abbaye de Sarlat s'était enrichie du corps de saint Sacer­dos; son vocable était devenu: « Ecclesia Salvatoris mundi et sancti Sacerdotis ». La Vie du saint nous montre quelle pros­périté apporta à l'abbaye la relique du saint évêque de Limoges, quelle affluence de pèlerins elle attirait, quelles grâces son intercession leur obtenait. Est-il déraisonnable de penser que cette épo­que fut celle d'une reconstruction de 1’abbatiale, grâce aux largesses du grand Empereur que l'Eglise de Sarlat a tou­jours reconnu pour son restaurateur, et que, d'autre part, les religieux profitè­rent de la présence en France du saint Pontife et de la faveur de Charlemagne, pour obtenir du Pape des privilèges? C'est probable.— C'est la bulle dont parle la Vie de saint Sacerdos qui les aurait octroyés.

(45) Boson I, dit le Vieux, comte de Charroux et de la Marche, comte de Périgord à la mort d'Arnaud Bouration, du chef de sa femme Emme, tante du comte Arnaud, sœur du comte Bernard, fille du comte Guillaume I de Périgord. — Les dates de leur vie sont inconnues.

Après Emme et Boson, son mari, comtes de Périgord, il faut placer Hélie I, leur fils aîné, frère d'Hildebert, aussi comte du Périgord. — (Art de vérifier les dates, 1784, p. 375. — Voir aussi les notes 36 et 48.)

(46) Hildebert ou Aldebert I, second fils de Boson I, comte de la Marche, comte de Périgord, et d'Emme de Périgord, succède à son frère Hélie I, mort sans enfants, vers 980. Il se rendit célèbre par ses conquêtes sur les Poitevins et les Tou­rangeaux en 990 (circà) et s'empara de Tours, dont il fit présent à Foulques Nerra, comte d'Anjou. C'est pendant le siège de cette ville qu'il avait fait à Hugues Capet sa fameuse réponse. Le nou­veau roi de France l'ayant sommé de se retirer, sur le refus du comte, il lui avait fait demander: « Qui t'a fait comte ? » à quoi Aldebert répliqua: « Ceux qui t'ont fait roi ». — Blessé au siège de Gençay d'un coup de flèche en 995, il mourut de sa blessure et fut enterré à l'abbaye de Charroux.

Il laissa un fils en bas âge, Bernard, comte des deux Marches, qui ne monta pas sur le siège comtal du Périgord. — (Art de vérifier les d. 1784, p. 376.)

Il eut pour successeur au comté de Pé­rigord Hélie II, fils du comte de la Marche, son neveu. (Id. Voir note 52.)

(47) Gérard, 2e comte de Périgord, d'après Tarde, n'existe pas.

(48) Hélie I, fils aîné de Boson I, comte de la Marche, et d'Emme de Périgord (et non de Gérard, comme dit Tarde), fut comte de Périgord du vivant de son père. Fait prisonnier et enfermé au château de Montignac en 975 par Géraud, vicomte de Limoges, il s'échappa et mourut en route pour Rome, où il allait demander l'absolution du crime commis par lui sur la personne de Benoit, chorévêque de Limoges. Il laissa le comté de Périgord à son frère puîné Hildebert I. (Art de vérifier les dates, 1784, p. 376.) Celui-ci est placé, par erreur, avant Hélie I, par notre chroniqueur qui ignorait que ces deux comtes fussent frères. (Voir note 46.)

(49) Tarde fait deux personnages distincts d'Hildebert, fils de Boson et d'Emme, et d'Hildebert, frère d'Hélie I. — Il faut les confondre. — L'erreur provient de ce que notre chroniqueur fait naître Hélie I d'un comte Gérard apocryphe, au lieu de lui donner pour père Boson I, comte de la Marche. (Voir note 46.) Cette erreur en a produit une autre. — Tarde, faisant deux personnages du fils de Boson et du frère d'Hélie I, sous les noms de Hildebert I et Hildebert II, laisse dans l'oubli le vrai Hildebert II dit Cadenat, qui succéda, vers 1031,à son père Hélie II, fils de Boson II, comte de la Marche, et d'Almodis. (Voir note 46.) — Hildebert, dit Cadenat, est connu par ses guerres avec Gérard de Gourdon, évèque de Périgueux. On ignore la date de sa mort, mais il est certain qu'il mourut après son fils Hélie III, qu'il avait associé au comté en 1080, et qui lui-même ne vivait plus en 1104. Hildebert II eut pour succèsseur Hélie IV, dit Rudel, son petit-fils, fils d'Hélie III. (Art de vérifier les dates, 1784, p. 377.)

(50) Jacques Rudel, comte de Périgord en 1020, d'après Tarde, n'existe pas. Le comte était Hélie III.

(51) Bernard, comte de Périgord, héritier d'Aldebert II, d'après Tarde. Tarde fait confusion avec Bernard, fils unique d'Aldebert I, comte de la Haute-Marche et du Périgord, mort en 995, mais celui-ci ne succéda pas à son père au comté du Périgord. En vertu du partage arbitré en 1006 par Guillaume, duc d'Aquitaine, il devint comte de la Marche. Le comté de Périgord fut attribué à Hélie II, son cousin germain, fils aîné de Boson II, comte de la Basse-Marche, et d'Almodis. (Art de vérifier les dates, 1784, p. 376. )

(52) Boson II, comte de la Marche, n'a jamais été comte du Périgord. Il était fils de Boson I et d'Emme de Périgord, et non d'un comte de Périgord, Gérard, apocryphe d'ailleurs. Son fils Hélie II, succéda légalement à ses oncles, Hélie I et Hildebert, en vertu de la transaction de 1006. — (Art de v. les d. p. 376.)

(53) Hélie IV, dit Rudel, fils d'Hélie III, comte associé de Périgord, et de Vas conie ou Brunichilde de Foix, comte de Périgord vers 1117, vivait en 1146. Il ne laissa point de postérité. Boson III, son oncle, second fils d'Aldebert II, avait été associé par Hélie IV, son neveu, en 1146. Il était seul comte de Périgord en 1155 et mourut vers 1169, laissant pour héritier Hélie V. (A.de vérifier les dates, 1784, p. 378.)

(54) Cadouin, chef-lieu de canton, arron­dissement de Berserac, ancien diocèse de Sarlat.

(55) Moaviah I, Calife d'Orient (661-680).

(56) Hugues le Grand, frère du roi de France, célèbre par ses exploits en Terre Sainte, était comte de Vermandois. Il mourut en Palestine le 18 octobre 1102. (P. Anselme, Grands Officiers de la Couronne.) L'évêque du Puy, avec lequel notre chroniqueur confond le précédent, était Adhémar de Monteil, légat du Pape, mort en Palestine en 1098. — Celui-ci n'avait bien certainement aucune parenté avec la maison royale de France.

(57) Ouen de Gaing, frère de Pierre de Gaing, abbé de Cadouin, était prieur de Saint-Sardos au diocèse de Montauban lorsqu'il fut élu abbé du Mas-Grenier, le14 novembre 1437. —Il était mort en 1466. (Devic et Vaissète, Hist. gén. du Languedoc, Nelle Ed. t. IV, p. 589. — Fr. Moulenq. Doc. hist. sur le Tarn-et-Garonne, t. I, 252.)

(58) La Salvetat, section de la commune de Cadouin. Eglise ruinée dans la forêt de la Bessède. (De Gourgues, Dict. top.)

(59) Pontigny, commune du canton de Ligny-le-Châtel, arrondissement d'Auxerre (Yonne). — Son abbaye était une des quatre filles de Citeaux.

(60) Les sept abbayes cisterciennes fondées par les religieux de Cadouin, dans les 15 premières années de la fondation de l'abbaye de Cadouin, prirent le nom de « Filles de Cadouin ». — Ce sont: Gondon-lès-Montastruc, au diocèse d'Agen; Fontguilhem, au diocèse de Bazas, en 1124; Faize, au diocèse de Bordeaux; Bonnevaux, au diocèse de Poitiers; Saint-Marcel (fondée au lieu de Sept-Fonts), au diocèse de Cahors; Ardorel, au diocèse d'AIbi, depuis de Castres; Clarian, au diocèse d’Elne, depuis de Perpignan. (G. Ch.)

Plusieurs autres abbayes furent de la filiation de Cadouin: Grand-Selve, au diocèse de Toulouse; Valmagne, au diocèse d'Agde; Beaulieu,etc. (de Gourgues, le Saint Suaire, 1868, p. 127.)

Arnaud, IXe abbé de Sarlat. C'est à la prière de cet abbé qu'Hugues de Sainte-Marie, moine de Fleury, composa, en 1107 ou 1108, la Vie de saint Sacerdos, évêque de Limoges, patron de Sarlat. (Boll. AA. S.S. Proæmium vitæ S. Sacerdotis. Extrait par Baluze d'un Ms. de la Bibliothèque Colbert, aujourd'hui conservée la B.N., Dép. des Ms., Fonds Latin 5575, ce Proæmium fut envoyé par lui en 1683 à son ami le chanoine de Gérard-Latour, et transmis par celui-ci aux Bollandistes, qui l'imprimèrent dans le Supplément du mois de mai, vol. III. Voir aussi: Catalogue des abbés et évêques, par le chanoine de Gérard-Latour, v° Arnaldus.)

(61) « 1140. — Environ ce temps, le corps de saint Sacerdos, avec le re­venu du monastère, fut apporté de Calviac à l'église de Sarlat, laquelle a esté depuis appellée ecclesia sancti Salvatoris Mundi et beati Sacerdotis et le revenu uni à la mense abbatiale et de présent épiscopale: en laquelle église on célèbre solemnelement tous les ans l'anniversaire de ce transport le 3e de juillet. » a (Ms. Tarde A.)

Sous la cote précédente nous désignerons dorénavant une copie abrégée de la chronique de Tarde, faite dans la première moitié du XVIIe siècle, et appartenant aujourd'hui à M. Gabriel Tarde. Cette copie, très exacte dans les parties qui concordent avec le manuscrit de Toulouse, ne contient que la partie relative à l'histoire ecclésiastique de Sarlat et du diocèse. Les variantes importantes que l'on trouve dans ce manuscrit seront reproduites en note.

a La translation des reliques de saint Sacerdos a Sarlat est placée au IXe siècle par l'auteur de la Vie du saint. (Boll. AA. SS. t. II Maii.)

(62) Saint Bernard, né en 1091, moine à Cîteaux en 1113, fondateur et abbé de Clairvaux en 1115, y meurt le 20 août 1153. Canonisé le 18 janvier 1174. Docteur de l'Eglise en 1830.

Le célèbre miracle des pains est rapporté dans la vie du Saint écrite par Geoffroi, moine et abbé de Clairvaux, compagnon de Bernard et témoin oculaire. (Boll. AA. S.S. t. IV Augusti, (1739). Vita sancti Bernardi, auctore Gaufrido, Lib. III, cap. V.; — Proprium SS. Diœcesis Sarlatensis (1677). In festo sancti Bernardi, 20 die Augusti, p. 156; — Dupuy, Estat de l'Eglise du Périgord, t. II, p. 50, etc.)

Saint Bernard dut passer deux fois à Sarlat: en allant en Albigeois vers le mois d'avril 1147, prêchant contre les Henriciens, et en retournant à Clairvaux. Il devait être à Sarlat dans les premiers jours du mois d'août 1147, car Geoffroi, son compagnon et l'auteur de sa vie, écrit aux moines de Clairvaux que Bernard compte y être dans l'octave de l'Assomption, c'est-à-dire vers le 20 août. (Devic et Vaissète, Hist. gén. du Languedoc, Nlle Edition, t. III, p. 756.)

(63) Lisez: Albéric, cardinal, évêque d'Ostie. Sous-prieur de Cluny, prieur à Saint-Martin-des-Champs, abbé de Vézelay en 1130, cardinal évêque d'Ostie en 1138, mort à Verdun en 1148. (U. Chevalier, Répertoire.)

(64) Geoffroy de Lèves, évêque de Chartres en 1116, mort le 24 janvier 1119. (G. Chr. Eccles. Carnot. — V. Chev. Répert.) Baronius place le miracle des pains en 1148, Tarde en 1130, Dupuy en 1159. — Ces dates, d'après ce qui précède, doivent être rejetées. (Voir dans le Bulletin de la Société historique du Périgord, vol. VI, la lettre du chanoine de Gérard-Latour à Mabillon du 27 août 1693.)

(65) Cette bulle du pape Eugène III est un des documents les plus importants qui nous restent pour l'histoire de l'abbaye de Sarlat d'autant plus intéressant qu'elle donne l'état des possessions de l'Eglise de Sarlat,au XIIe siècle, état qui ne s'est guère modifié jusqu'au XVIIe siècle, comme le remarque le chanoine de Gérard-Latour. « Cette bulle, dit-il, sert encore de Pancarte au Chapitre ou de dénombrement des bénéfices qui dépendaient anciennement de l'abbaïe. » (Cat. des abbés de Sarlat, v° Raymundus de Fénelon.)

Le même chanoine mentionne, sous les dates de 1146 et de 1134, des Lettres apostoliques d'Eugène III et d'Anastase IV, « fondant certains privilèges accordés à l'abbaïe de Sarlat. » (Catal. des abbés.) Le texte en est perdu. Nous avons adopté, pour l'identification des 86 églises ou chapelles nommées dans le document pontifical de 1153, les conclusions du travail de notre confrère M. G. Marinier paru dans le Bulletin de la Société historique du Périgord, t. XI. — Ces conclusions paraissent en général fondées.

Sainte-Marie, depuis église paroissiale de Sarlat. Cette identification est d'autant plus certaine, que l'église Sainte-Marie de Sarlat était le siège d'un prieuré régulier, dépendant immédiatement de l'abbaye, et dont le titulaire était un des électeurs des abbés de Sarlat.

(66) Saint-Martin de Campagnac, ancienne paroisse, aujourd'hui section de la commune de Sarlat. — Le nom est retenu par le château des anciens viguiers de Campagnac (sans doute viguiers de la Temporalité de Temniac dont Campagnac faisait partie.)

(67) Saint-Léon-sur-Vezère, canton de Montignac, ancien prieuré régulier,

(68) Montignac-sur-Vézère.

(69) Chapelle du château de Montignac.

(70) Saint-Rabier, canton de Terrasson.

(71) Saint-Pierre de Corn. Eglise rui­née, sur les bords de la Vézère, non loin de Montignac (?).

(72) Sainte-Mondane, canton de Carlux.

(73) Sans doute Marsillac, ancienne paroisse unie, à la Révolution, à Saint-Quentin, canton de Sarlat. — Cepen­dant, au XIVe siècle et jusqu'au XVIIIe siècle, l'église de Marsillac dépen­dait de l'abbaye de Saint-Amand de Coly.

(74) Calabre. — Ancienne abbaye béné­dictine, disparue vers le IXe siècle, au­jourd'hui Sainte-Radegonde, commune de Calviac.

(75) Saint-Siméon de Gourdon (ch.-l. d'arr. Lot). — Cette église subsiste encore sous ce vocable.

(76) Saint-Pierre de Cadory. — Cadio, ruine, commune de Carlux (?).

(77) Chapelle de Sainte-Marie de Car­lux, aujourd'hui disparue.

(78) Saint-Amand de Simeyrols, canton de Carlux.

(79) Sainte-Marie de Prats. — Prats de Carlux, ou Prats de Belvès.

(80) Saint-Jacques de la Trape, canton de Villefranche-de-Belvès.

(81) « Curtes », les domaines de Siorac, canton de Belvès.

(82) Sainte-Marie de Montcuq. An­cienne église paroissiale de Belvès dans un faubourg.

(83) Sainte-Marie de Capelou, canton de Belvès.

(84) Vicairie de Carves, canton de Belvès.

(85) Saint-Hilaire de Doissac, canton de Belvès.

(86) Sainte-Marie de Sales. — Sales de Belvès, canton de Belvès, ou Sales, près Gavaudun (Lot-et-Garonne).

(87) Saint-Sacerdos de Laurenque, près Gavaudun, canton de Montflanquin (id.).

(88) Saint-Vincent, indéterminé.

(89) Saint-Avit-sur-Lède,canton de Mont­flanquin (Lot-et-Garonne).

(90) Saint-Martin de Drot, ou de Villeréal, canton de Villeréal (id.).

(91) Saint-Pierre du Vergt de Biron (id.)

(92) Sainte-Marie d'Envals, commune de Lausson, canton de Montflanquin (id.).

(93) Saint-Martin de Calviac, canton de Montflanquin (id.).

(94) Saint-Didier ou Saint-Dizier, com­mune de Cavarc (id.).

(95) Saint-Saturnin, indéterminé.

(96) Saint-Martin de Cahuzac, près Castillonès.

(97) Saint-Martin de Pertus, commune de Sigoulès (Dordogne), église ruinée.

(98) Saint-Martin de Lenville, commune de Flaugeac.

(99) Saint-Jean de Puyguilhem, canton de Sigoulès.

(100) Chapelle de Sainte-Marie-Madeleine, indéterminée.

(101) Saint-Martin de Saussignac, canton de Sigoulès.

(102) Saint-Saturnin de Agnac, canton de Lauzun (Lot-et-Garonne).

(103) Saint-Etienne de Boissec, près la Sauvetat-du-Drot (id.).

(104) Sainte-Marie de Monteton (id.)

(105) Saint-Hilaire de Moustiers, canton de Duras (id.).

(106) Saint-Avit de Balares, indéterminé, canton de Seyches (?)

(107) Soumensac, canton de Duras (id.).

(108) Saint-Julien, canton d'Eymet (Dor­dogne).

(109) Saint-Pierre de Rouquette, canton d'Eymet.

(110) Saint-Sulpice-du-Pic (canton de Naussanes) ou du Picon, canton de Sainte-Foy (Gironde).

(111) Saint-Michel de Lentes, indéterminé.

(112) Saint-Germain de Ravanelle. — Ne serait-ce point Gabanelle, canton de Saint-Laurent-des-Vignes, ou Rabanel, canton de Monclar (Lot-et-Garonne)?

(113) Saint-Pierre d'Eynesse, canton de Sainte-Foy (Gironde).

(114) Saint-Amand de Boisse, ancienne paroisse.

(115) Saint-Christophe. — On peut hési­ter entre Saint-Christophe de Montbazillac,commune de Saint-Maixent, canton de Bergerac, et Saint-Christophe de Montferrand,commune et canton de Beaumont.

(116) Issigeac, canton et arrondisse­ment de Bergerac. Ancien doyenné conventuel.

(117) Sainte-Marie «de Mercato», église paroissiale d'Issigeac (?), ou Marquand, commune de Mandacou (?).

(118) Sainte-Marie d'Eyrenville, canton d'Issigeac.

(119) Saint-Séverin, Saint-Seurin de Prats, commune de Vélines (?).

(120) Saint-Front, ancienne paroisse du D. de Sarlat, près Castillonès. Position inconnue.

(121) Saint-Pierre de Monestier, com­mune, canton de Sigoulès.

(122) Sainte-Croix, hameau, commune de Monestier.

(123) Saint-Pardoux, indéterminé.

(124) Sainte-Eulalie de Puyguillem, canton d'Eymet.

(125) Notre-Dame de la Mothe, ancienne église située sur le bord de la route d'Eymet à Lauzun.

(126) Saint-Jean d'Agen, chapelle inconnue.

(127) Saint-Martin de Gardelle, commune de la Chapelle (Lot-et-Garonne).

(128) Sainte-Marie de Monsaguel, canton d'Issigeac (Dordogne).

(129) Saint-Sardos de Lafitte, canton de Preyssas (Lot-et-Garonne).

(130) Sainte-Foy-de-Pech Bardat, ou de Dominipech, près Lafitte, commune de Lacepède, canton de Preyssas (id.).

(131) Sainte-Marie de Lesterne, commune de Preyssas (id.).

(132) Saint-Maurice, commune de Montpezat (id.).

(133) Saint-Damien de Granges (id.).

(134) Sainte-Marie de Barbol ou Barbot, indeterminée.

(135) Sainte-Marie de Rocellà, indéterminée. — Roussel, village, commune de Lafitte (?).

(136) Sainte-Marie de Berrat.

(137) Saint-Pierre de Toules, al. Tounes, al. Tonces (G. Ch. — Ms. A.). Saint Pierre de Tonneins, canton de Tonneins (?).

(138) Saint-Pierre de Gaugeac, commune de Montpazier.

(139) Saint-Martin de Genibrède, commune de Paulhiac (Lot-et-Garonne).

(140) Sainte-Marie de Sérignac (id.).

Cette Bulle du Pape Eugène III a été imprimée plusieurs fois: Dans le Gallia Christiana, Ecclesia Sarlatensis (pièces justificatives); Dans le Bullaire de Rome (1739), t. II; Dans le Bullaire de Turin, t. II; Dans la Patrologie de Migne, t. CLXXX, p. 1591.

 

 

 

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DV CINQVIESME ESTAT DV PÉRIGORD (1)

 

 

L'an 1154 Henri, duc de Normandie, comte d'Anjou et du Mayne, espoux d'Eléonore, duchesse de Guiene et com­tesse de Poitou, succède à la courone d'Angleterre par le décès du roy Estiene, son cousin, et par ce moyen, la Guiene, avec ses dépendances, change d'Estat, venant en la puissance et domination des Anglois et y demeure l'espace de trois cens ans, à raison des enfans provenus du mariage desdictz Henry et Héléonore.

Joannes d'Assido est évesque de Périgueux lequel décéda le 3 may 1169 et le 12e de son siège.

Petrus Minetis est évesque de Périgueux lequel quitte la charge avec la vie l'an 1190 et le 21e de son épiscopat.

GARINUS de Comarque, l'an 1169, est le XIIe abbé de Sarlat. Il portoit ses armes: de gueule à un coffre d'argent. Il obtint une bulle (2) du pape Alexandre IIIme en tout sem­blable à celle d'Eugène et conceue soubz les mesmes privilèges et mesmes clauses, sans autre changement que de la date, des noms du pape et des cardinaux assistans, datée du VIII des ides de

 

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May, indiction III, l'an de l'Incarnation MCLXX et le XIe de son pontificat (3).

Hélie Talayran (4) filz d'autre Talayran, est comte de Périgord.

Ademarus, autrement Aymar, est evesque des Périgordins.

RADULPHUS de Cromiaco, l'an 1195, est le XIIIe abbé (5) de

 

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 Sarlat (6), et l'an 1204, ARNALDUS est le XIVe. Cestui-ci transigea avec les habitans touchant le dixme des jardinages dont ilz furent deschargés, moyenant 175 livres qu'ilz se obligèrent bailler à l'évesque de Périgueux en descharge de dix livres de rante que l'abbé et monastère de Sarlat luy debvoint annuelement. La transaction est du moys de may audict an 1204. Au sceau du cha­pitre est représenté un évesque assis, vestu pontificalement avec crosse et mitre, don­nant la bénédiction, avec ceste inscription à l'entour: SIGILLUM CAPITULI SARLATEN.; et au derrière est un contreseau, représentant l'esglise en l'estat et forme qu'elle estoit lors, avec ces motz à l'entour: CONTRAS. CAPITULI SARLATEN (7)

BERNARDUS de Limegeoulz (8), l'an 1208, est le XVe abbé de Sarlat.

Raymond de Pons est évesque de Périgueux et successeur de 1209 Ademarus car, l'an 1232 il comptoit le 23e de son siège et néanmoins, les années 1217 et 1220, Rodolphus autrement Raoul de Turribus estoit évesque de Périgueux, ce que n'est

 

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pas contradictoire, attendu que Raymond de Pons, ayant esté créé cardinal et ne pouvant résider actuelement dans son dio­cèse, avoit pris pour coadjuteur ledict Raoul.

Le droitz que l'abbaye de Cadoin a sur Castillonès (9) vient de ce que, le 29 apvril 1209, Pierre et Bertrand de Castillon, frères, et Bufarole leur sœur, donnèrent ausditz abbé et monastère, les deux tierces parties de la terre et jurisdiction de Castil­lonès et vieille ruine d'un chasteau et, quelque temps après, l'autre tierce fut donnée aux mesmes abbé et monastère par Geraud de Cazères qui se rendit religieux.

En ce temps il ne se parloit que des hérétiques Albigeois. Ceste hérésie n'estoit autre chose que un renouvelement de l'erreur des Gotz Arriens, lequel plusieurs avoint conservé en leurs familles et tenu caché et couvait depuys Clovis jusques à ce temps auquel, se voyant supportés par le roy d'Aragon, par Raymond, comte de Tolose, par les comtes de St Giles, de Foi et autres grandz seigneurs, s'estoint manifestés jusques à prendre plusieurs places dans la Guiene et Languedoc, d'où ilz faisoint tant d'insolences que le peuple avoit esté constraint de se liguer et armer, du consentement du roy, pour les exter­miner. L'an 1210, 1a croisade fut publiée contre eux. Le comte de Monfort (10) est faict général de l'armée lequel, leur ayant faict la guerre en Languedoc ès années 1212 et 1213, vient en Quercy l'année 1214 où il prind Monpezat (11) puys vient en Agénois où il prind Marmande (12) et Cassanel (13) et de là vient en

 

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Périgord où il prind le chasteau de Biron (14), usurpé sur le sieur du lieu par un gentilhome, nommé Martin d'Algayes (15), affectionné fauteur de la secte Albigeoise lequel, ayant apris que l'armée venoit à luy, se retira dans le chasteau avec ceux du bourg, en résolution de tenir bon, estimant la place imprenable, mais il fut trompé, car ces paysans, se voyant pressés, prindrent l'effroy, capitulèrent et rendirent d'Algayes avec la place au comte de Montfort qui la remit au vray et légitime propriétaire, appellé Gontaud de Biron.

Et continuant son chemin et ses conquestes, il vint ès moys de novembre et décembre sur le fleuve de Dordoigne pour dénicher ces rebelles des places qu'ilz y tenoint. La première qu'il y attaqua fut le chasteau de Dome (16), lequel il prind sans effort, d'autant que ces hérétiques, espouvantés de l'armée, s'en estoint fouys et avoint la place vuidé; il fît abbatre la plus grosse tour qui fût en ce chasteau jusques aux fondemens. De Dome, il alla à Monfort (17), place qu'on estimoit imprenable, tant pour l'assiette du lieu que pour les fortifications qu'on y avoit faictes. Néanmoins il fut prinz d'abbord et sans résistance. Bernard de Cauzeac (18), seigneur du lieu, n'eut pas le courage d'attendre l'armée, il prind la fuite à la dérobée et laissa sa maison vuide et sans deffence. Ce chasteau fut rasé jusques aux fondemens en hayne des cruautés que le seigneur et dame

 

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du lieu avoint commis contre les catholiques, car ceux que ce tyran rencontroit allant à l'armée, il leur coupoit piedz et mains et leur crevoit les yeux ou les faisoit mourir, et sa femme, qui estoit sœur du vicomte de Turene, exerçoit mesmes cruautés envers les femmes ausquelles elle faisoit couper les mameles et le poulce des mains pour leur oster tout moyen de gagner leur vie, lesquelles cruautés furent veues en mesme temps qu'on rasoit ce chasteau, car le comte de Montfort, ayant pris son logement à Sarlat, trouva dans le monastère cent cinquante hommes et plusieurs femmes qui avoint esté extropiés en la façon susdicte par lesdictz Cazenac et sa femme et qui estoint nourris aux despens du monastère, comme estant de tout temps le refuge de ceux qui estoint persécutés pour la religion. Monfort estant razé, l'armée descend à Castelnau (19) de Berbières, place forte et bien munie, laquelle est prise et le comte de Montfort se résout de la garder et y mettre une garnison pour arrester ceux qui voudroint brasser quelque révolte. Le chas­teau de Beynac (20) estoit aussi habité par un seigneur hérétique et si grand opresseur des catholiques que le peuple appeloit ceste maison « l'arche de Satan ». Le comte y alla, le prit et fît abbatre les tours et murailles. Ces quatre chasteaux avoint esté la retraite de l'hérésie et tyrannie par l'espace de plusieurs ans, mais, après que les trois furent razés et la garnison laissée à Castelnau, la paix et repos s'en ensuivit, non seulement au destroit Sarladois, mais aussi en tout le Périgord et Quercy. En ceste guerre on se servoit de certaines machines qu'ilz

 

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appeloint « cattas » faictes de plusieurs grandes pièces de bois, par le moyen desquelles on jettoit de grosses pierres que les histo­riens de ce temps là appelent « molares lapides. »

Archambaud (21), filz d'Élie, comte de Périgord est en l'armée du comte de Monfort contre les Albigeois. Il laisse un filz por­tant mesme nom que lui (22).

HELIAS de Umion (23) est le XVIe abbé de Sarlat, l'an 1225, auquel an la guerre est ouverte en Guiene entre les François et Anglois. L'armée du roy Louys VIII s'aprochant du Périgord, l'Anglois fortifie les places de sur Dordoigne et renforce les garnisons de Bergerac (24) et Limeuil (25), pour empêcher le passage de la rivière, mais le François, recognoissant l'importance de ces deux places, les assiège et les prend et met le reste du Périgord en son obéyssance.

L'an 1229, STEPHANUS de Rignac est le XVIIe abbé de Sarlat et, l'an 1232, HELIAS Petri (26) est le XVIIIe, pendant la vie et gouvernement duquel arriva un signalé miracle à Saint-Léons-sur-Vézère (27), membre dépendant de l'abbaye de Sarlat, comme il est

 

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 raporté dans un cartulaire ou manuscrit qui est gardé parmi les reliques de l’esglise dudit Saint-Léons de ceste teneur: « Salvi et Malvat et B. Bromi, joans a la butte le 5 novembre 1233 au bourg de Saint Léons, près la croix appelée de l’Hospital, eurent différent et B. Broumi, voulant descharger sa colère, tira un coup de traict contre la croix d’où il sortit du sang qui y paroit encore et, sur le champ, la face luy tourna ce devant derrière et mourut. Ce miracle fut faict en présance de Estiene Talonariet Jean Feudete, lequel manuscrit est signé: B. Filon (28). »

Petrus de Sto Asterio, autrement de Saint-Astier, est évesque de Périgueux lequel, après avoir fort religieusement gouverné son diocèse l'espace de 33 ans, le remit entre les mains du pape Clément IV l'an 1267 et fit profession de l'ordre Saint Dominique, au couvent de Limoges où il vesquit 8 ans et y dé­céda le 14 juillet 1275.

BERNARD del Couderc est le XIXe abbé de Sarlat l'an 1236, auquel et au monastère Marguerite, dame de Montignac et femme de Raymond de Pons, remet les droictz qu'elle avoit sur le prieuré Saint-Thomas de Montignac (29), membre despendant dudict Sarlat et y eslit sa sépulture.

L'an 1238 GERALDUS de Vallibus (30) est le XXe abbé de Sarlat. Il estoit de la maison de Palovezi et la devise de son cachet estoit une grande croix.

 

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L'an 1240, il plaidoit avec les bourgeois de la ville devant l'abbé de Tortoyrac (31), commissaire délégué du pape. Le subject du différend estoit que, pendant les guerres des Albigeois et Anglois, les habitans de la ville avoint créé des magistratz plébéens avec titre de consul, tant pour leur conservation que pour la police, et disoint avoir droit de communauté de ville, d'ar­chives, seau et maison commune, ce que l'abbé dénioit et s'y opposoit, tant en son nom que du monastère. Sur ce mesme différent, l'an 1248, Géraud de Malemort, sénéchal de Périgord, vint à Sarlat pour ouyr les parties.

L'an 1239 (32), Alphonse, frère du roy saint Louys et comte de Poitou, espouse Jeane, fille unique de Raymond, comte de Tolose, faict jetter les premiers fondemens de la ville de Castillo­nès (33). L'abbé de Cadoin (34) donne le fondz pour bastir avec la jus­tice de tous le destroit de Castillonès, qui luy apartenoit depuys l'an 1209, comme est dict cy devant. Le plan de la ville fut pris et borné par Gautier de Rampoux, baillif de Monflanquin, député par le comte et par Pons Ménard, comis par l'abbé de Cadoin.

Archambaut (35), filz d'autre Archambaut est comte de Péri­gord. Il espousa Marie, fille du comte de Tolose et de ce ma­riage sortit Hélie Talayran.

Pontius[est] séneschal de Périgord.

 

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Geraud de Malamort [est] séneschal de Périgord.

L'an 1249, HELIAS (36) de Maignanac est le XXIe abbé de Sarlat. L’escu de ses armes estoit: de gule chargé de trois mains d'argent, en devise, la pointe des doigtz en haut. Il décéda bientôt après car, l'an 1250, BERNARD est compté XXIIe abbé du mesme monastère.

Alphonse, comte de Tolose, l'an 1253, donne à l'abbé d'Aysses le territoire de Gaiac pour y bastir la partie de Villeneuve (37) qui est deçà le pont. Les privilèges de l'autre moytié sont en date de l'an 1220.

La mesme année 1253 Pierre Servientis estoit sénéchal de Périgord.

Henri, roy d'Angleterre, faict paix avec le roy saint Louys l'an 1258 (38); il quitta tous les droictz par luy prétendus sur la Normandie, Poitou, Anjou, Mayne et autres et le roy saint Louys luy cède, moyenant homage, la Guiene depuys la rivière de Charente jusques aux Monts Pyrénées, y comprenant le Limosin, Périgord, Quercy et Agénois.

La même année 1258, GERALDUS d'Albusson (39) est le XXIIIe abbé de Sarlat, II portoit ses armes: d'or à trois palz d'azur chargés de sept coquilles d'argent, sçavoir trois au pal du milieu, et deux à chascun des autres. L'abbaye fut en dispute entre ces trois derniers abbés, lesquelz playdoint encore à Rome l'an 1260 et,

 

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néanmoins, ARNALDUS de Stapone (40) est, la mesme année, compté pour le XXIIIIe abbé.

C'est en ce temps qu'on procédoit à Sarlat à la construction et bastiment du couvent St François (41); Gaillard de Baynac (42), ba­ron dudict lieu, fit bastir l'esglize, le sieur de Fages fit faire le cloistre et les habitans pourvurent au reste (43).

L'an 1261, Pons Maynard et Denis de la Haye, procureur de Guilhaume de Baignolz, sénéchal d'Agénois et Querci pour le seigneur Alphonse, comte de Tolose, jettent les premiers fondemens de la ville et bastille de Villefranche de Périgord (44) et compilent les fors et costumes et privilèges. Et d'autant que le sieur comte n'a voit en ce lieu-là aucun fîef en propriété, Bertrand de Pestillac,

 

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chevalier, sieur du chasteau de Pestillac, luy fornit une siene terre qu'il avoit près l'esglize Nostre Dame de Vieil-Siourac, laquelle il tenoit en homage dudict sieur comte: en icelle fut désigné le plan de la ville, tel qu'on voit à présent. Ilz y establirent une juridiction et certaines paroisses et terres qui dépendoint du comte avec la justice d'icelles et les gentilz hommes qui les possedoint luy en rendoint homage. La juridiction fut donnée en pariage au baillif pour le sieur comte et aux consulz pour la ville, à la charge que les appellations sortans d'iceux iroint au sénéchal d'Agénois et de là au sieur comte, comme souverain. A tous ces actes assistèrent Pons de Fumel, sieur dudict lieu, Bertrand de Pestillac, sieur du chasteau de Pestillac, Amalvy de Pestillac, conseigneur dudict chasteau de Pestillac, Guilhaume de la Roque, sieur de la Clausade, P. de Fréiac, sieur de la ville de Besse, Mafre de Cazalz, seigneur en partie du chasteau de Cazalz et Gaillard del Pech, sieur du chasteau del Pech.

Helias Paletesis, résignataire de Pierre de St Astier, est évesque de Périgueux (45).

L'an 1272, Beaumont (46) est érigé en parroisse du consentement

 

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de l'abbé de Cadoin et chapitre de St Avit et [il est] permis d'y bastir une esglise parroissiale et, tost après, furent jettés les fondemens de la ville par Lucas de Tani, maréchal de Gascoigne pour le roy d'Angleterre.

L'an 1274, ROBERT de St Michel est le XXVe abbé de Sarlat.

En ce temps le prioré des Vayssières (47), autrement Vachières, estoit en estat, avec douze religieux, un desquels commandoit avec titre de correcteur; il estoit de l'ordre de Gramont et dépendoit de Francou en Quercy.

En ce mesme siècle, la ville de Badefol (48) estoit en son en­tier, size et située sur la colline qui est au dessus du chasteau, de laquelle il ne reste rien à présent que l'esglise St Vincens qui estoit presque au millieu de la ville et les fondemens des murailles qui paroissent encore dans le bois. Elle s'appelloit la ville de Batefol et Gaston de Gontaud, l'an 1277, en estoit seigneur.

Siméon de Meloduno (49) [est] séneschal de Périgord et Quercy.

Raymond d'Auberoche [est] évesque de Périgueux.

L'an 1282 Philippe le Hardi, roy de France, faict jetter les fondemens de la ville de Dome (50), pour servir de bastille et

 

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retraite à ses gens de guerre sur le fleuve de Dordoigne. La montaigne est achaptée de Guilhaume de Dome, damoiseau, filz, de Pons, sieur du lieu, assisté de Marguerite sa mère et de Guilhaume Téjan ses tuteurs, pour le pris de cinq cens livres tournoises noires, avec réservation de la justice et autres choses portées par le contrat passé par devant Raymond de Corneillan (51), évesque de Caors. Le grand séneschal de Normandie, commis­saire à ce député, faict désigner et proportioner l'enceinte, les places et rues et met les maistres maneuvres après, pour le paye­ment desquelz il y faict dresser une batterie de monoye menue et, pour rendre la ville bien habitée et populeuse, le roy octroye aux habitans présens et advenir plusieurs beaux privilèges entre lesquelz sont ceux cy: qu'ilz auront droit de collège et communauté avec pouvoir de créer consulz; qu'il y aura cour et justice royale sur l'estendue limitée par les confrontations y désignées; qu'il y aura cour du petit seau pour les obligations faictes à la rigueur de prinse de corps; qu'il y aura cour de sé­neschal auquel tous les lieux circonvoisins viendront plaider leurs causes; qu'ilz ne pourront estre convenus en première instance devant le séneschal, ains leurs causes seront première­ment traitées devant le juge ordinaire; qu'ilz seront exemps de tailles, emprumptz et tous autres subsides; qu'ilz seront tousjours du domaine du roy, sans en pouvoir estre démembrés, pour quelque cause que ce soit; qu'ilz pourront tenir fiefz, francz et nobles sans en payer aucune finance; que chasque habitant pourra avoir four et moulin; qu'ilz seront exemptz de tous péages; qu'ilz payeront au roy six deniers seulement pour chasque maison et eyrial; que si quelque terre ou juridiction

 

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devient à la main du roy qui leur soit voisine, elle leur sera unie et la juridiction leur appartiendra. Ces privilèges sont oc­troyés à Bordeaux l'an 1283 et à Auch en Gascoigne l'an 1285. Edoard, roy d'Angleterre et duc de Guiene, faict jetter les pre­miers fbndemens de la ville et bastille de Monpazier (52) et pour ce que la place apartenoit à Pierre de Gontaud, sieur de Biron, est passée transaction l'an 1284 entre Jean de Greli, séneschal du roy d'Angleteire, et le dict de Gontaut, par laquelle est accordé que le roy d'Angleterre baillera récompense ailleurs audict de Gontaut jusques à concurrence du plan de la ville et jardins d'alentour qu'on appelle à présent « les dretz » ou droictz de la ville.

En mesme temps ledict Edoard roy d'Angleterre et duc de Guiene fondoit et faisoit bastir la ville et la bastille de Beaumont (53).

BERNARDUS (54) de Vallibus est le XXVIe abbé de Sarlat, de l'an 1283 jusque à 1312. Il portoit mesme devise que le XXe.

La ville de Beaumont estant avancée de bastir et desjà habitée, Edoard, roy d'Angleterre et duc de Guiene, l'an 1288, octroye

 

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à tous les habitans de la bastille certains privilèges par lesquelz, entre autres choses, il leur permet de marier leurs filles où ils voudront et promouvoir leurs enfans à la cléricature s'ilz veulent, et que persone ne sera obligé contre sa volonté d'accepter le duel, et se pugera par icelluy du crime dont il sera prévenu, et ne sera tenu pour conveincu quoy qu'il l'ayt refusé, ains le demandant sera tenu de prouver le faict par tesmoins ou autrement, selon la forme du droit, par lesquelz articles on voit que les Anglois ne permettoint le mariage des filles sans permission expresse du prince et ne souffroint que les jeunes homes fussent enrollés en l'ordre ecclésiastique sans la mesme permission. On voit aussi combien les duelz estoint fréquentz et que la pluspart des procès et differentz se terminoint par le duel. Ces privilèges mettent StAvit-Seigneur (55), Monferran (56) et Puybeton (57) dans la juridiction de Beaumont qui, à pré­sent, sont juridictions à part. Ils sont datés d'Agen le XXVe novem­bre l'an 15e du règne d'Edoard, qui revient audict an 1286.

Philippe le Bel, roy de France, approuvant et autorisant cer­tain règlement pris entre l'abbé et religieux de Sarlat, d'une part, et les consulz de la mesme ville, d'autre, sur la forme de la justice ordinaire de Sarlat, donne ses lettres avec clause ex­presse que s'il advient que les serviteurs de l'abbé ou religieux vinssent à délinquer, la cognoissance et punition en appartien­dra à l'abbé et non aux consulz et s'ilz sont pris par le sergent du roy sur le délit, seront remis entre les mains dudict abbé. Ces lettres sont en la maison de ville en date de l'an 1289 (58).

 

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En ce temps la ville de Liborne (59) commença d'estre bastie sur le rencontre des rivières de Dordoigne et Isle, à la­quelle le mesme Edoard octroya droit de communauté cet an 1289.

Hélie Talayran (60), filz d'Archambault et de Marie, fille du

 

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comte de Tolose, est comte de Périgord et portoit ses armes: de gule à trois lions d'or avec une couronne d'azur. Il espousa deux femmes: la première avoit nom Philippe, vicomtesse d'Auvila (61) et de Loumaigne (62), du­ quel mariage provint Marquise de Périgord, fille unique, qui se rendit religieuse de Ste Claire et donna tout son bien au monastère, à quoy le roy ne voulut consentir, ordonna que ses biens reviendroint à son père Hélie.

En secondes nopces il espousa Brunizinte, fille de Roger Bernard, comte de Foix et de ce second mariage provindrent trois enfans: Archambaut, Roger Bernard et Anthoine qui fut cardinal.

Raymond d'Auberoche, évesque de Périgueux, fait une enqueste à St Avit-Sénieur, l'an 1292, par laquelle les chanoynes vérifient que de tout temps et autant que la mémoyre se peut estendre, ilz ont vescu en séculier, tellement que, par sentence dudict seigneur évesque, ils sont déclairés prestres et chanoynes séculiers et ordonne que doresnavant l'esglise sera appelée séculière et qu'il y aura un prieur, un chantre, un secrétain et un ouvrier et que en tout il n'y aura que quinze chanoynes et six prébendiers, et depuys ceste esglize s'est dicte et intitulée séculière.

Jean de Arrablay (63) est sénéchal de Périgord et Quercy.

Audoin est évesque de Périgueux, successeur immédiat de Raymond d'Auberoche, sans vacance de siège.

La guerre est renouvelée en Guiene entre les François et

 

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Anglois à cause du refus ou délayement que faict le roy d'Angleterre de rendre l'homage pour le duché de Guiene. A raison de quoy, par arrest, il est déclaré descheu du droit des seigneuries qu'il avoit en France, pour l'exécution duquel arrest le roy Philippe envoyé en Guiene (64) une armée qui prind Bordeaux (65) Ceste guerre fut terminée par le mariage de Marguerite, fille du roy Philippe, avec Edoard, second du nom, roy d'Angleterre et, par ce moyen, Edoard recouvra Bordeaux et tout ce qu'il avoit perdu en Guiene pendant ces guerres.

L'abbé et religieux du monastère de Sarlat et la commnnauté de la ville, après avoir plaidé longues années devant plusieurs juges et passé diverses transactions, sans estre sorties à effect, vinrent d'accord l'an 1298 et passent transaction qui a esté appelée le « Livre de la Paix » soubz laquelle ilz ont despuys vescu. L'abbé et religieux disoint que la justice et tout droit de seigneurie de la ville et parroisse de Sarlat leur appartenoit, comme leur ayant esté donnée par le comte de Périgord et, néanmoins, les habitans, se servant du trouble causé par les guerres des Albigeois et Anglois et des procès et contestations qui avoint esté entre plusieurs prétendans à l'abbaye, s'estoint ingérés de faire une communauté de ville, avoir une maison commune, un seau, des consulz qui exerçoint la justice, punissoint les délinquants, avoint la clef des portes, la garde des mu­railles, faisoint les publications et commandemens à leur nom et autres choses concernant tant la justice que la police et que tout cela estoit au préjudice desdictz abbé et monastère et une entreprinse sur leur juridiction et authorité. Sur quoy, les habitans respondoint qu'ilz estoint en possession de tous ce

 

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dessus depuys longues années et avoint prescript contre tout ce que le monastère pouvoit dire, pour raison desquelz diffé­rents intervint ladicte transaction, par laquelle la justice fut mise en partage entre le sieur abbé, au nom du monastère, et les sieurs consulz, soubz les conditions articulées et scellées (66-67).

Cet abbé qui transigea s'appelloit BERNARD de Vaux, XXVIe abbé, qui demeura en ceste charge de l'an 1283 jusques à 1312, auquel succéda ARMANDUS de Sancto Leonardo (68) XXVIIe et dernier abbé de Sarlat.

Géraud de Sabanac [est] séneschal de Périgord.

Jean de Arrablayo (69) [est] séneschal de Périgord.

Le roy Philippe le Bel, sept ans après cette transaction, qui

 

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revient à 1305, augmenta et enrichit Sarlat d'un magistrat plébéen, composé de 24 consuls avec puissance de pourvoira la police et d'imposer sur les habitans jusques à certaine somme, lors que la nécessité le requiert. (Recueilli par Boyer, Décision 60, et raporté par Chopin: De Juridict. Andeg. L. I, cap. 2, n°4.) (70)

Ceste mesme année 1305, Bertrand, archevesque de Bordeaux, est esleu pape et appelé Clément V, lequel transfère le siège en Avignon (71).

Deux ans après, Arnaud de Canteloup (72), autrement de Pelegrue, archevesque de Bordeaux, nepveu dudict pape, achepte les terres de Bigaroque, Belver et Monravel et les unit à la table (73) de l'archevesché de Bordeaux.

Clément V estoit natif de Vilandraut, de parens nobles, portoit ses armes: d'or à trois faces de gule. Il décéda à Roquemaure sur le Rosne le 20 d’apvril 1314, ayant tenu le siège huit ans, 10 moys, 15 jours, et fut apporté et enseveli à Uzeste (74), petite ville au diocèse de Bazas, où il demeura en repos jusques au 6 janvier 1577 que deux habitans de Bazas, calvinistes, nommés la Forcade et la Serre, allèrent violer et voler son sépulchre. Estant entrés dedans, ilz truvèrent le corps de la longueur de 8 piedz, si entier que une cicatrice qu'il avoit au visage paroissoit encore, mais incontinent le tout fondit en cendres. Ilz

 

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y truverent quelques bagues et quelques vases d'or et d'argent qui y avoint esté mis lors de la sépulture avec parfums et dro­gues aromatiques pour conserver le corps de corruption. Ils em­portèrent ces meubles et, non contentz de cela, brizèrent le sépulchre qui estoit tout de marbre, enrichi de six colonnes de jaspe, le tout élaboré d'une excellente main.

 Raymond succède à Audoin en l'évesché de Périgueux et y prélatise jusques à l'an 1328, pendant le siège duquel le Périgord est divisé en deux diocèses (comme il sera dict cy-après) avec égale dignité et prééminence et sans que l'un d'iceux puysse prétendre quelque avantage ou dépendance sur l'autre.

Quoy que les évesques n'ayent jamais heu aucun pouvoir ou droit épiscopal sur l'esglise de Sarlat, à cause que c'estoit une église régulière, exempte de la juridiction des ordinaires, gou­vernée par son prélat particulier, néanmoins, pour ce que le pays Sarladois estoit dans leur diocèse, comme partie du Pé­rigord, j'ay dressé l'ordre et la suitte des évesques de Périgueux avec le temps qu'ilz ont vescu et siégé jusques audict Raymond. Maintenant que Sarlat est évesché et le pays Sarla­dois un diocèse particulier, distinc et séparé de Périgueux, ne recognoissant autre prélat que celuy de Sarlat, je laisseray les évesques de Périgueux, pour parler de ceux de Sarlat et, après que j'auray raporté le nom, ordre, suitte, temps et actions remarcables de ceux-cy, j'auray faict voir l’estat de la religion chrestiene dans le pays Sarladois jusques à mon temps.

Les premiers privilèges de la ville et bastille St Jean de Molières (75) sont donnés à Agen par Edoard, dict Carnaux, (76) roy d'Angleterre

 

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et duc de Guiene, le 27 novembre 1315, de la mesme forme et teneur que ceux de Beaumont, desquelz a esté parlé sur l'an 1288. Il appert par ces privilèges que Molières a esté basti par les Anglois environ l'an 1300.

Ayant monstré jusques ici le temps auquel ont esté fondées et basties les villes de Castillonès, Villefranche de Périgord, Monpazier, Villeneuve d'Agénois, Dome, Liborne, Beaumont et Molières, on peut assurer et colliger que Villéréal (77), Monflanquin (78), Aymet (79), la Linde (80) et Ste Foy (81) ont esté fondées et édifiées

 

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en mesme siècle, sçavoir entre l'an 1200 et 1300, attendu que elles sont basties avec la mesme forme, compartiment et dispo­sition. Et quand à Roquepine (82), je n'ay truvé autre chose sinon que, en l'an 1342; il y avoit un juge royal avec titre de baillif, comme ès autres bastilles du Périgord.

Jan XXII est esleu pape par les cardinaux assembles à Lyon le 7 d'aoust 1316 (83). II s'appeloit Jacques de Ossa, natif de Caors. En sa jeunesse il estudia en droit et fut archiprestre de St An­dré. Après, il fut secrétaire de Charles, roy de Sicile et puys son chancelier, par la créance duquel il de­vint archevesque d'Avignon et Clément V le fit cardinal. Il portoit ses armoiries inquartées: aux premières estoit un lion avec un bord chargé de dix besans ou torteaux; aux secondes y avoit deux fasces. Ce pape, considé­rant la grandeur du Périgord, jugea que le troupeau estoit assés grand pour occuper deux pasteurs, à raison de quoy il érigea l'abbaye de Sarlat en évéché, par bulle

 

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expresse donnée en Avignon, le 5 des ides de janvier, l’an se­cond de son pontificat, qui revient au 9 janvier 1317 (84). Prenant du diocèse de Périgueux tout ce qui est au respect de Périgueux au delà des fleuves de Vézère et Dordoigne, et faisant que ces deux rivières divisent le Périgord en deux diocèses, sçavoir: Vé­zère, de Larche (85) jusques à Limol (86) et Dordoigne, de Limol jusques au Fleix (87) et que la portion du Périgord qui est au delà de ces rivières, depuis Larche jusques au Fleix, soit du diocèse de Sarlat et le reste demeure au diocèse de Périgueux, et telle est encore la borne et limite de ces deux diocèses. La bulle de ceste création est de la teneur que s'ensuit: « IOANNES episcopus servorum Dei. Ad perpetuam rei

 

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memoriam. Dudùm considerantes attentiùs et intrà pectoris claustra rneditatione sollicita revolventes, quod in tantâ multitudine populi quanta fecundavit Altissimus civitatem et diocesim Petragoricensem, singulorum vultus nequibat, ut condecet, unicus pastor inspicere, aut alias partes boni pastoris implere, quodque (88) durum erat atque difficile in eàdem diocesi, quæ lata et diffusa existit, ad unum tantum à tot personis ecclesiasticis et mundanis recursum haberi. Nos, ad augmentum cultûs divini et spiritualem animarum profectum salubriter intendentes, præmissis et aliis suadentibus justis causis, cum fratribus nostris plenè discussis, de ipsorum concordi consilio et apostolicæ plenitudine potestatis, ac ex certà scientiâ nostrà, diocesim Petragoricensem in duas dioceses dividentes, voluimus et autoritate apostolicà decrevimus, quod preter civitatem Petragoricensem, quæ suam propriam et distinctam haberet diocesim, certis finibus limitandam, civitas Sarlatensis, olim villa dictæ diocesis, quam veluti ad hoc convenientem et accomodam eâdem authoritate in civitatem ereximus et civitatis vocabulo duximus decorandam, separatam habere diocesim à diocesi remansurâ ecclesiæ Petragoricensis, certis limitibus distinguendam, et quod ecclesia Sti Sacerdotis, quondam monasterii Sarlatensis, esset et ex tunc haberetur perpetuò cathedralis, prout hæc in nostris super hoc confectis literis seriosiùs continentur. Nuper autem per quem modum dictæ dioceses distingui et limitari debeant et possint accommodè et quæ et quanta sit de ipsis portio eidem Sarlatensi diocesi deputanda et qualis et quanta præfatæ Petragoricensi diocesi remansura et quid et quantum utrique ipsarum conveniat, per fide dignas et sufficientes personas pleniùs et seriosiùs informati, ac per hæc (89) ad separationem et limitationem prædictarum diocesium in Dei nomine

 

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procedentes, volumus ac decernimus infrà scriptas separationem et limitationem ac deputationem nostras, eâdem authoritate ac de ejusdem plenitudine potestatis, in perpetuum inter dictas dioceses inviolabiliter observandas, videcelicet ut flumina Vezere et Dordonie ex nunc in perpetuum dictas Petragoricensem et Sarlatensem dioceses, prout sequitur, dirirnant, conterminent et distingant; ut quæcumque videlicet ultra idem flumen Vezere, sicut descendit et fluit de Castro dicto de Larche, quod est in Lemovicino, usquè ad ingressum dicti fluminis Dordonie propè castrum de Limolio, ubi dictum flumen Vezere nomen amittit et post modum prout descendit dictum flumen Dordonie in quantum protenditur dicta olim diocesis Petragoricensis versus eamdem civitatem Sarlatensem consistere dignoscuntur, quæve fuerunt huc usquè de diocesi Petragoricensi sint de diocesi Sarlatensi, et omnia quæ Petragoricensis episcopus (90) inibi habuit hactenùs et percepit ac habere et percipere debuit, quocumque nomine censeantur, cum eorum pertinentiis, cedant et accrescant eidem ecclesiæ Sarlatensi, excepta juridictione temporali seu temporalitate, si quam in predictis idem Petragoricensis episcopus habuit quam ecclesiæ predictæ Petragoricensi volumus remanere (91), dictamque diocesim taliter limitatam episcopo Sarlatensi qui est et pro tempore fuerit ac ecclesiæ Sarlatensi juxtà divisionem, limitationem ac deputationem nostras hujusmodi ordinario episcopali jure subjicimus ac ipsani ab omni juridictione episcopi et capituli ac ecclesiæ Petragoricensis in totum eximimus, ac etiam in perpetuum liberamus. Quæcumque verò sunt citrà flumina prædicta versùs

 

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civitatem Petragoricensem prout priùs erant de diocesi Petragoricensi, integraliter eidem Petragoricensi diocesi volumus ramanere. Hæc igitur per (92) Apostolicæ Sedis providen­tiam circumspectam sic facta salubriter et utiliter ordinata, perpetuis esse valitura temporibus et robur incommutabilis firmitatis obtinere volentes, authoritate prædicta districtiùs inhibemus, ne aliquis cujuscunque præminentiæ, ordinis, conditionis aut status, etiamsi archiepiscopali vel episcopali fulgeat (93) dignitate, hujusmodi ordinationem apostolicam seu aliqua vel aliquod de contentis in eà, quovis quæsito colore vel modo, sive causa vel occasione quàlibet adinventis, turbare seu quomodolibet impendire præsumat. Nos enim irritum decernimus et inane, si secùs super iis à quoquàm, quàvis authoritate contigerit attentari; et nihilominùs in eos qui ex certà scientià contrarium præsumpserint, nisi infrà octo dierum spatium, post publicationem præsentium, resipuerint, cum effectu excommunicationis in personas et interdicti in universitates, ac suspentionis sententias in conventus, capitula sive collegia promulgamus, de consilio et authoritate prædictis, à quibus non nisi per Romanum Pontificem absolutionis beneficium, præterquàm in mortis articulo valeant obtinere. Nulli ergò omninò hominum liceat hanc paginam nostrarum volunlatum, constitutionem subjectionis, exemptionis, liberationis, inhibitionis et promulgationis infringere vel ei ausu temerario contraire. Si quis autem hoc attemptare præsumpserit, indignationem Omnipotentis Dei et Beatorum Petri et Pauli Apostolorum ejus se noverit incursurum. Datum Avinioni V idus Januarii (94), pontificatùs nostri anno secundo. »

 

 

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Archambaut (95), filz d’Elie et de Brunizent, est comte de Périgord. Il succéda à son père soubz la tutèle de sa mère Bru­nizent à cause de sa minorité et il épousa Jeane Pons, dame de Bergerac et mourut sans enfans.

RAYMUNDUS DE ROCACORNU (96) est le premier évesque de Sarlat esleu et proveu par le mesrne pape Jean XXII incontinent après l'érection de Sarlat en évéché. Il estoit issu de la mai­son noble de Roquecor en Agénois. Lorsqu'il fut eslevé à ceste dignité, il estoit abbé de Gaillac en Albigeois. Après qu'il fut en possession et eut recogneu l'estendue du diocèse, il le divisa en sept archiprestrés, deux deçà Dordogne, qui sont St André (97) et Audrix (98), et cinq au delà, sçavoir: Daglan (99), Palayrac (100), Capdrot (101), Bouniagues (102) et Flaugeac (103). Et ayant considéré que le revenu de l'abbaye de Sarlat n'estoit pas suffisant pour porter les charges épiscopales, supplie le pape d'augmenter le revenu de ceste esglise, comme il avoit augmenté les charges lors qu'il avoit relevé sa dignité, lequel, intérinant la requeste, unit le prioré d'Issigeac (104), qui estoit une esglise collégiale et régulière de l'ordre de St Benoit soubz titre de doyené, avec toutes ses dépendances, à la dignité et mense épiscopale de Sarlat, pour y estre jouy et possédé à perpé­tuité par ledit Roquequor et ses successeurs évesques (après le

 

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décès de Bertrand (105) prebstre cardinal de St Marcel auquel, par dispense, la jouyssance avoit esté donnée pendant sa vie avec clause expresse: « reservatà tamen monachis in decanatu ipso degentibus pro necessitatibus eorum congruà et solità portione, ex quà, juxtà solitum morem valeant sustentari et alia ipsis incumbentia onera suppoitare. » La bulle est donnée en Avignon, « VII idus Augusti pontifîcatus anno III° », signé: « Vitalis », et sur le repli: « Unio decanatus de Issigiaco pro episcopo Sarlatensi » et plus bas: « Raymundo episcopo », signé: « A. Fabri ». Ceste date respond au 7 jour d'aougst 1318, auquel jour ce pape commença de compter le troisiesme de son pontilicat (106).

Le cardinal de St Marcel décède dans un an et demy après la date de ceste bulle (107) et, par son décès, le doyené d'Issigeac se trouva uni à la mense épiscopale de Sarlat, duquel les évesques ont jouy depuys paisiblement.

Raymond de Roquecor, se voyant pressé par la noblesse du pays de recevoir plusieurs religieux et considérant le peu de moyens qu'il avoit de les entretenir, ordonne, l'an 1319, de l'advis de son chapitre, que aucun religieux ne seroit receu de nouveau en leur monastère de Sarlat que plustot ilz ne fussent réduitz au nombre de cinquante (108), quelle sollicitation que les seigneurs voysins en puissent faire.

Roger Bernard (109), second filz d'Elie Talayran et de Brunizinde,

 

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est comte de Périgord et seigneur de Bergerac, comme héritier universel d'Archambaut son frère et de Jeane de Pons sa belle-sœur. Il espousa Héléonore, fille de Bouchard, comte de Vandosme, duquel mariage trois enfants provindrent, sçavoir: Archambaut, qui fut comte de Périgord, Taleyran et Jeane, qui fut mariée au comte d'Armaignac.

L'an 1321, [Raymond de Roquecorn], voyant l'esglise cathé­drale en mauvais estat, tant en bastimens que ornemens, or­donne, de l'advis de son chapitre, que le revenu de tous les bénéfices qui vaqueroint en son diocèse, par l'espace de cinq ans, seroit employé à la réparation d'icelle, distrait une pension pour un vicaire qui feroit le service pendant ledict temps.

La mesme année, il unit à l'office de célarier, qui est à pré­sent l'archidiacre de Marcays, les priorés de Valegeoulz (110), Marcays (111) et Carsac (112) Et d'autant que, dans la maison abbatiale, il ni avoit point de sale de grandeur suffisante pour tenir le synode et autres assemblées du clergé de son dio­cèse, il fit édifier la sale épiscopale en l’estat qu'elle est encore. Il décéda l'an 1324 (113), ayant tenu le siège et gouverné le diocèse fort

 

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dignement l'espace de huit ans. Il portoit l'escu de ses armoi­ries: de gule chargé d'une bande d'or, icy représenté.

Pendant qu'il cultivoit heureusement le champ de ce diocèse, on construisit à Belver le couvent St Dominique lequel, en peu de temps, fut conduit à perfection, à la diligence et frais de la noblesse voisine et habitans.

Audoin Bécade, archiprestre de Capdrot (114), estant décédé, et la cure de Capdrot, à laquelle est annexée la dignité d'archi­prestre, estant vacante par son décès, le pape Jean XXII érige ceste esglize de Capdrot en collégiale, à laquelle il unit Monpazier, Marsalès (115) et Gaugeac (116), par bulle donnée en Avignon « X cal. junii pontificatus anno secundo », qui revient au 23 may 1317, par laquelle est dict que en icelle esglize il y aura douze chanoynes, en ce compris l'archiprestre en titre de dignité et le secrétain (117) en titre d'office, deux prestres domadiers (118), dix chapelains, quatre clerez, tous perpétuelz et quatre enfens, les douze chanoynes faisant le chapitre, les deux prestres pour dire les grandes messes par sepmaine, chascun à son tour, les dix chapelains pour dire les messes privées et les clerez pour servir les uns et les autres en ce qui concerne le service divin. Que la dignité d'archiprestre venant à vaquer, l'archiprestre sera esleu par le chapitre en laquelle le sieur évesque de Sarlat aura voix, non comme évesque, mais comme chanoyne et néanmoins, l'eslection faicte, la confirmation appar­tiendra audict sieur évesque, pour la confirmer ou infirmer s'il

 

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y eschoit; que le chanoyne auquel est annexé l'office de secrestain aura la cure des âmes et sera proveu par le dict sieur évesque en seul et, advenant vacance des autres chanoynes, le sieur évesque donnera titre, et le chapitre après luy, chascun à son tour, mais quand aux deux domadiers, dix chapelains et qua­tre clercz, le chapitre y pourvoira en seul. Et advenant vacance du siège épiscopal, les chanoynes seront appelés et auront voix en l'eslection du futur évesque, conjointement avec les religieux de Sarlat, et quand à ce qui concerne l'union des parroisses de Marsalès et Gaujac, est dict que la portion con­grue sera réservée pour les vicaires perpétuelz., comme aussi est dict que en une chapelle de l'esglise collégiale sera érigé un autel pour y dire la messe parroissielle et administrer les sacremens (119).

Les privilèges, uz et costumes de la ville de Bergerac sont accordés et passés à Paris entre Renaud de Pons (120) seigneur de la ville et les scindicz d'icelle en juin 1321, appreuvés et ratifiés par Charles-le-Bel, roy de France et de Navarre, par lesquelz ledict Renaud leur accorde d'avoir à perpétuité droit de collège et consulat et communauté de ville, avec maison, coffre et sceau communs et, pour cet effect, leur donne une belle maison size dans la ville, appellée de Malbec,

 

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voulant que au seau de la ville ses armes soyent gravées à la main droite qui consis­tent en un champ semé de fleurs de lis et celles de la ville en un dragon volant, et se réservant à soy et à ses successeurs la justice qu'il avoit sur toute la ville, chasteau et chastelenie de Bergerac et apartenance d'icelle.

BERTRANDUS BÉRENGER (121), second évesque de Sarlat succède à Raymond de Roquecor, l’an 1325, proveu en Avignon par le Pape Jean XXII, et décède l'an 1329, après avoir tenu le siège quatre ans et demy, pendant lequel temps il fut presque tousjours en Avignon où il mourut, tellement que l'évesché vaqua « in curiâ », et les religieux de Sarlat ne furent pas en peine d'eslire son successeur. Pendant son séjour en Avignon, le diocèse estoit gouverné par un sien parent (122) lequel il avoit constitué son vicaire-général, tant au temporel que spirituel.

F. ARNALDUS RAMIARD (123), troisiesme évesque de Sarlat, succède à la crosse et mitre de Bertrand Bérenger l'an 1330, proveu en Avignon par le pape Jean XXII. Il estoit natif du diocèse de Périgueux et religieux de l'ordre de St François; son mérite l'avoit revestu auparavant de la dignité épiscopale

 

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en l'évesché de Salerne et, ayant remonstré au pape le désir qu'il avoit de venir mourir en son pays natal, il luy conféra l'évesché de Sarlat, vacant « in curiâ » par le décès dudict Bérenger. Il fit son entrée à Sarlat ceste mesme année.

L'an 1331, au moys d'aougst, il transigea avec les habitans 1331 de Sarlat, en ce que concerne le payement du dixme des bledz et vins de la parroisse de Sarlat, laquelle transaction le scindic de la dicte ville fit imprimer l'an 1624 en latin et françois. Il décéda le dernier de novembre 1333, après avoir gouverné le diocèse environ quatre ans, pendant lesquels il fit presque tousjours sa demeure en la solitude du chasteau de Boucheyral (124), qui estoit dans les bois en la paroisse d'Alas, la ruine duquel paroit encore.

Anthoine Talayran (125) troysiesme fils d'Elie, comte de Périgord, 1331 est créé cardinal par le pape Jean XXII aux Quatre-Temps de la Pentecouste (126).

 

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GUILLERMUS DE SENDREUX (127), quatriesme évesque de Sarlat est esleu par les religieux le XVe jour après le décès d'Arnaldus Ramiard, qui revient au 15 décembre 1333, et pourveu en Avignon par le pape Jean XXII qui, par ce moyen, se trouve avoir confèré ou institué les quatre premiers évesques de Sarlat. Ce quatriesme prélat fut esleu de la monacalilé à l'épiscopat, car il estoit religieux de l'ordre de St Benoît et prieur de St-Léon, issu de la noble maison de Pédrèges (128) qui est un chasteau entre Limoil et Ste Alvère (129). Il unit le prioré de Proissans (130) à l'office de prévôt et décéda au moys de may 1338, ayant tenu la charge épiscopale quatre ans, quatre moys et demy. Pendant que ce prélat gouvernoit ce diocèse, Henri IIIe du nom prend le titre de roy de France avec celluy de roy d'Angleterre, soubz prétexte qu'il estoit filz d'Edoard second et de Marguerite, fille de Philippe-le-Bel, lequel Philippe mou­rant avoit laissé trois enfans masles qui avoint esté tous trois roys l'un après l'autre et estoint décédés sans enfans masles et partant disoit que sa mère devoit succéder. Les François, au contraire, maintenoint que le royaume de France est si noble qu'il ne peut estre commandé par une femme. Edoard répliquoit qu'il n'estoit pas femme, et les François respondoint à cela que sa mère ne luy pouvoit donner droit au royaume, puys qu'elle n'en y avoit point à raison de son sexe. Edoard ne prenant pas ces raisons en payement se résout à la guerre et voilà le motif d'une guerre qui dura jusques à l'an 1453, qui est jusques à ce que les Anglois furent du tout chassés de la Guiene (131).

 

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PETRUS BERENGARIUS (132), autrement appelé Borgoignous, est le Ve évesque de Sarlat et tind le siège seulement depuys le rnoys de septembre 1338 jusques à la fin de 1339. Auquel temps les roys de France et d'Angleterre se firent la guerre en Guiene sans exploit mémorable et, l'an 1340, accor­dèrent une trêve qui fut continuée jusques à 1342.

PETRUS ITERIUS (133) est le VIe évesque de Sarlat et gouverne le diocèse dix ans, sçavoir de l'an 1340 jusques à 1350. Il fit bastir la chapelle Nostre-Dame (134), qui est joignant le cloistre, pour y assembler le chapitre de son esglize cathédrale. Il fit son testament à la Roque de Gajac (135) le 28 apvril 1346, instituant exécuteur de ses der­nières volontés Talayran, cardinal et comte de Périgord (136), lequel, en l'an 1351, commit et envoya à Sarlat pour cet effect Arnauld (137), abbé de Chansalade. Ses armes estoint: d'azur à une bande d'or, une estoile d'or au dessus la bande et trois bezans d'or au dessoubz.

Pendant que ce prélat siégeoit à Sarlat, il y avoit un évesque à Dacqz en Gascoigne qui portoit mesme nom, surnom et armes, lequel fut faict cardinal en septembre 1361 par Inno­cent VI soubz le titre « SS. Quatuor Coronaturum » et après

 

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fut faict évesque d'Albe par Urbain V et mourut en Avignon le 20 may 1367 et fut enseveli au couvent St Dominique en une chapelle qu'il y avoit faict bastir. Il y a de l'apparence que ce cardinal estoit frère ou nepveu de nostre prélat, attendu l'identité du nom, surnom et armes (138).

En ce temps les religieux de l'esglize cathédrale de Sarlat estoint en nombre de cinquante et prenoint tous les jours leur prébende en pain et vin.

L'an 1340, les habitans de Sarlat, prévoyant que la trêve (139) accordée entre les roys de France et Angleterre estoit une pré­paration à la guerre (140), réparent les tours et bastissent les mu­railles de la ville et font faire deux portes dernières au faubourg de la Bocarie, une sur le chemin de Salignac (141) et l'autre sur le chemin de Carlux (142).

La trêve estant finie, le comte Derbi (143), lieutenant pour le roy d'Angleterre, vient en Guiene avec une armée et prend terre à Bayone le 6 juin 1342 et de là vient à Bordeaux. Le comte de Laille (144) se rend à Bergerac avec la noblesse du pays et trois cens Genevois pour empêcher que les Anglois ne passent au deçà la Dordoigne. Le comte Derbi monte en Périgord avec son

 

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armée et d'abord attaque le faubourg de la Magdalène (145) qui est au bout du pont de Bergerac (146) où fut rendu un grand combat qui dura un jour entier, auquel plusieurs seigneurs de condition furent tués de costé et d'autre, les François passent le pont et se retirent dans la ville laquelle n'estoit lors fermée que de fossés et palissades et retranchemens. Le len­demain, le comte d'Erbi faict assailir la ville et, après que son conseil de guerre l'eut jugée imprenable, faict amener de Bordeaux une quantité de grands bateaux pour l'attaquer du costé de la rivière, les quelz estant arrivés, il les charge d'ar­chers et de pioniers et, à la pointe du jour, faict aborder la ville. Les pioniers mettent pied à terre pour abbatre une levée de terre qui faisait muraille et les archers qui estoint logés dans les bateaux les deffendoint et empéchoint que les assiégés ne puissent se présenter pour les offenser; car il n'y avoit aucun flanc pour deffendre ce terre plein, si bien que dans un jour ceste terrasse fut abbatue, la palissade ostée et la brèche suffisante pour entrer. Sur le soir ilz donnent l'assaut. Les Genevois, qui estoint tous armés de pavois à preuve de traict,

 

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se produisent sur la brèche plus hardiment que les autres et par ce moyen couvrent les habitans pour se retrancher, mais, désespérant de pouvoir résister, les gens de deffense quittent la ville avant le jour et laissent les habitans seulz, lesquelz capitulèrent le lendemain matin, se rendirent et prestèrent le serment de fidélité au roy d'Angleterre ès mains du comte d'Erbi, lequel y laisse une garnison et mène son armée sur le fleuve de Garonne et puys revient en Périgord, passe devant Périgueux où estoit Anthoine Taleyran (147), comte de Périgord et Roger-Bernard son frère, le sire de Duras (148) et environ six vingtz gentilhommes du pays, lesquelz il n'ose entreprendre, mais passe outre tenant le chemin du chasteau de Pélagrue (149) qui estoit au comte de Périgord, et s'estant logé pour ce soir à deux lieues de Périgueux, la noblesse, qui estoit dans la ville, sort de nuit et luy va donner sus si brusquement qu'ilz en firent demeurer grand nombre sur la place et prindrent prisonier le comte de Quenfort avec trois gentilzhomes de sa maison et avec cela se retirent à Périgueux. Le lendemain, le comte d'Erbi poursuit son chemin droit à Pèlegrue, lequel il assiège par l'espace de six jours et le prind. Là furent faicts prisoniers quelques gentilzhommes françois, par le moyen desquelz le comte de Quenfort fut délivré par droit de repré­sailles, à condition que tout le comté de Périgord demeureroit trois ans en paix sans qu'on y peut prendre place ni prisonier, ni faire acte d'hostilité; le comte d'Erbi part de Pèlegrue et va assié­ger Auberoche (150); les habitans se rendent et prestent le serment de fidélité à l'Anglois. Partant de là il se retire à Bordeaux.

 

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Le comte de Laille, adverti que l'Anglois s'estoit retiré à Bor­deaux, convoque les comtes de Périgord, de Carman (151), de Borniquel (152), de Cominges (153) et autre noblesse qu'il peut assem­bler et à l'improviste investit et assiège Auberoche, faict ap­porter sur des charretes quatre grandes machines de bois avec lesquelles ilz jettoint nuit et jour de grandes pierres dans le fort, si bien que dans six jours il heurent rompu les deffences et les assiégés furent constrainctz de se cacher dans les caves et chambres voûtées, ayant les François pris résolution de les assomer dans le fort sans hazarder un assaut. Les assiégés, se voyant réduitz à ceste extrémité, dépèchent un vadepied à Bordeaux pour faire sçavoir au comte leur nécessité, mais le messager fut pris avec sa lettre par les assiégeans et mis, plié en rond, dans une de ces machines avec sa lettre attachée au col et jette dans la forteresse où il tomba tout mort et escrazé. Le comte Dherbi, adverti du tout, ramasse les forces angloises qu'il peut tirer de Bordeaux, Bergerac, Liborne et autres pla­ces, qui furent en tout trois cens lances et six cens archers; ilz vont d'une traite à deux petites lieues d'Auberoche repaistre dans un bois et partant de là vont attaquer les assiégeans qui estoint cinq ou six mille hommes et les prenent au dé­pourvu sur l'heure du souper si à point qu'ilz mettent tout en routte. Le comte de Laille, le comte de Périgord et Roger son frère sont faictz prisoniers (154). Le sire de Duras tué avec une grande partie de l'armée françoise (155). Ceste défaicte fut devant

 

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Auberoche la veille de St Laurent 1344 (156) très-honteuse et domageable au parti françois, lesquelz apprindrent là de ne mespriser jamais l'ennemy si loin qu'il soit. Le comte Derbi s'en revint à Bordeaux avec deux cens prisoniers tous cheva­liers.

Au moys de may 1345, le comte Derbi ramasse son armée, vient à Bergerac où estoit le comte de Pemebrot (157) où ilz font monstre et se trouvent mille maistres et deux mille archers; ilz vont attaquer Ste Bazille (158) et la prènent, assiègent et prènent Monségur (159), Aiguilhon (160) et la Réole (161) montent en Quercy où ilz forcent Mompezac (162) et Mauroux (163) et, en s'en retournant,

 

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assiègent et prènent Villefranche (164) au diocèse de Sarlat. Après, ilz passent la Dordoigne et Vézère et vont assiéger Miremont (165) qui se rend le 4e jour et de là vont assiéger Angoulesme qui capitule et se rend et, cela faict, s'en retournent hyverner à Bordeaux.

La mesme année 1345 au troys de décembre, lors que l'An­glais hyvernoit, le roy Philippe envoyé une armée en Guiene conduite par le duc de Normandie (166) qui faict ses premiers effortz contre Miremont où estoit une garnison de cent Anglois; la ville est prise par assaut et les assiégés mis à mort. Après ilz passent la Vézère et Dordoigne et viennent à Villefranche, laquelle est prise par assaut, pillée et bruslée et la garnison mise à mort. Ilz rebroussent chemin et vont assiéger Angou­lesme qui se rend le second de febvrier et de là viennent sur la rivière de Garonne où ilz prènent Toneins (167), le Port-Ste-Marie (168)

 

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et assiègent Aiguillon, mais, après une grande despanse et lon­gue fatigue, ilz sont constraintz de lever ce siège pour aller secourir Poitiers. Mais revenons en Périgord. Lorsque le duc de Normandie tenoit le siège devant Angoulesme, le comte Derbi envoya quatre chevaliers anglois à Villefranche qui prindrent le chasteau, lequel estoit demeuré en son entier sans estre ruiné, ilz remirent les portes de la ville et la rendirent du parti d'Angleterre comme au paravant.

En mesme temps à Sarlat se fortifient, font bastir les mu­railles de la ville et font abatre une partie des maisons qui se rencontroint à l'endroit où la muraille debvoit estre conduite. L'enceinte fut mesurée à brasses par cinq hommes à ce comis et puys on sçavoit que donner pour le bastiment de chasque brasse. Il y avoit desjà des tours et quelque forme de muraille, mais non par tout ni suffisante pour résister à un grand effort (169).

Jusques à présent les Anglois ne s'estoint pas approchés de Sarlat plus près que à Miremont et Villefranche, mais ceste année 1346, par le moyen de quelques traistres, ils surprindrent la ville de Dome et s'en rendirent maistres d'où ilz fesoint des courses et fatigoint tout le pays, en mesme temps que les armées de l'un et l'autre parti estoint en Normandie et Picardie et que ceste bataille de Cressi fut donnée au désadvantage du parti de France. Sur la fin de l'année, trêves sont accordées, mais nullement observées en Périgord par les Anglois.

Guilhaume de Monfalcon (170), séneschal de Périgord, en voyant

 

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que les Anglois n'observoint les trêves, met le siège devant Dome, la prind et en chasse les Anglois au moys de juin 1347, auquel siège Sarlat contribue beaucoup pour le désir qu'ilz avoint d'oster ce voisinage (171).

L'an 1348, Hélie La Croix, bourgeois de Sarlat, fonde l'hospital qui est au faubourg de la Boucarie (172).

Marquèse, fille du premier mariage d'Elie Talayran et héritière de sa mère Philippe, vicomtesse d'Auvila et de Lomaigne, prétend droit sur le comté de Périgord et en prind le titre; néanmoins elle prind le voile de Ste Claire.

La mesme année, les Anglois du Périgord, faschés d'avoir perdu

 

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Dome, travaillent à s'establir en quelque fort près de Sarlat, pour courir sur eux et les fatiguer de plus près et, pour cet effect, la garnison de Bergerac se joint avec ceux du Bugo (173) et de Tayac (174) et en mesme heure surprènent Temniac (175), Saint-Quentin (176) et Campaignac (177), mais ilz n'y tirent pas long séjour, car le séneschal de Périgord et le sieur de Ribeyrac (178) qui en mesme jour se trouvèrent à Sarlat, assistes des habitans de la ville, y acoururent et leur tirent lascher prinst;. Bien tôt après la communauté de la ville achapta quelques maisons qui estoint à Remirebourg (179) et les fit razer, craignant que les Anglois s'y vinssent loger.

La ville de Dome, ayant esté prinse par les Anglois l'an 1346 et reprinse l'an 1347, comme dict est, et les titres concernant les privilèges s'estant perdus, les habitans présentent requeste, ceste année 1348, au roy Philippe de Valois sur ce subject, lequel, par ses patentes, leur renouvelle et confirme tous leurs privilèges pour en jouyr comme au paravant.

A Sarlat, la muraille de la ville estant tumbée autant que dure le cimetière Saint-Sacerdos; l'an 1348, 1a remettent (180) et

 

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rebâtissent en diligence l'an 1349 (181). Ceste muraille estoit anciene comme ayant esté faicte pour servir de closteure à l'abbaye.

Ilz font aussi faire une bride. C'estoit une machine de guerre et espèce d'artillerie fort commune en ce siècle, composée de plusieurs pièces de bois qui se pouvoint dé­monter pour plus facilement la transporter de lieu à autre, par le moyen de laquelle ilz jettoint des pieres fort grandes et pesantes. Les assiégeans s'en servoint pour rompre les toictz des maisons, les flanqz, les gabions et autres deffenses et estoit utile aux assiégés pour rompre l'artillerie, tours ambulatoires et autres machines et assomer ceux que ces pieres rencontroint. Il en y avoit de quatre sortes: la plus grande s'appeloit « bride » avec laquelle ils jettoint telle quan­tité de pierres qu'ilz vouloint, l'autre s'appeloit « le coliard » qui estoit une bride de médiocre grandeur, la troysiesme « le lop » qui tiroit des grosses pierres rondes pesant plus d'un cent et demy, et la quatriesme qu'ilz appeloint « l'asne » en tiroit de plus petites que le « lop ». Entre ces quatre il n'y avoit presque autre différence que de la grandeur, comme de mon temps un canon, une colouvrine, un fauconneau, un mosquet, une arquebuse, un pistolet, sont des noms fort différentz et néanmoins en effet ne diffèrent que de la grandeur et de l'affust.

PETRUS PORQUERI (182) autrement DE MEYROLIS, est le VIIe évesque de Sarlat par l'espace de 8 ans, sçavoir de 1350

 

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jusques à 1358. Il estoit religieux de l'ordre de St François, sçavant en droit et en théologie qui, par son mérite, après avoir esté honoré des premières charges parmi ceux de son ordre, fut appelé à la dignité d'évesque. C'est luy duquel faict mention Nicolas Bertrandi, au livre « de Gestis Tolosanorum », quand il parle des docteurs qui ont excellé au couvent des Cordeliers de Tolose.

La mémoire de ce prélat eslevé en l'ordre de St François et la proximité de la ville de Gordon faict que je diray icy que le couvent de St François de Gordon (183) ha la gloire d'avoir formé trois religieux qui ont esté à suite l'un de l'autre esleuz. et faictz généraux de tout leur ordre, qui est la suprême dignité parmi eux. Le premier se nommoit « Frater Fortanerius Vessalus (184) » esleu et profès au dict couvent de Gordon lequel l'an 1343 fut créé le XIXe général de l'ordre, en un chapitre général tenu à Marseille, laquelle charge il exercea 5 ans 8 moys. Après il fut évesque de Marseille (185) et puys archevesque de Ravene et le pape Innocent VI le fit cardinal l'an 1361, mais il mourut la mesme année avant avoir reçu le chapeau et le titre. Le second s'apelloit « Frater Guilhermus Farineri (186) » natif de Gordon et profès dudict couvent, lequel l'an 1348 fut créé le XXe général de tout son ordre en un chapitre assemblé à Vérone, laquelle dignité il administra neuf ans. Le pape Inno­cent VI, en recognoissance de son mérite, le créa cardinal en

 

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décembre 1356. Il mourut en Avignon le 25 d'aougst 1361. Le troisiesme avoit nom « Frater Joannes Bucco (187) » profès dudict couvent, lequel en un chapitre assemblé l'an 1357 à Barsalone fut esleu le XXIe général de tout l'ordre (188).

L'an 1350, le seigneur de Baynac est séneschal de Périgord pour le roy de France (189).

L'an 1353, les Anglois suprenent l’esglise et fort de Tursac (190) et le chasteau de Palevézi (191) d'où ilz font des courses sur Sarlat, mais, l’an suivant 1354, Renaud de Pons, le sieur de Baynac avec les habitans de Sarlat assiègent Tursac; la bride de Sarlat y est apportée avec quelques autres machines qu'ilz avoint et

 

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pressent si avant les assiégés qu'ilz sont constraintz de quitter la place et quand à Palevézi, d'où ilz venoint encore courir jusques dans les faubourgs de Sarlat, la communauté composa avec eux à la somme de cinq cens escus qui leur fut délivrée le 5 may, et moyennant ce, ilz rendirent la place au nom de la ville. Peu de jours après, les Anglois prènent une partie du fort d'Aillac (192), les habitans de Sarlat y accourent et en donnent advis à Arnaud de Hispania (193), séneschal [de Périgord et] du Quercy et à quelques gentilzhommes voisins qui vindrent au secours si à point qu'il leur firent lascher prinse. Jean de Verticastro (194), capitaine anglois, y fut faict prisonier et mené à Sarlat où il fut exécuté à mort à raison des voleries qu'il avoit faictes soubz prétexte d'hostilité (195).

Le 19 septembre 1350, près Poitiers est donnée une sanglante et funeste bataille, en laquelle cinq ou six mille François

 

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demeurent sur la place. Le roy Jean est faict prisonier avec grand nombre de sa noblesse et conduit à Bordeaux où le cardinal Talayran de Périgord, légat du Pape, se trouve pour traiter un accord, mais il ne peut rien obtenir que une trêve pour deux ans qui fut conclue le 18 de mars qui respond sur la fin de l'an 1356 (196), pour laquelle faire entretenir en Périgord furent députés pour le roy de France, le séneschal de Périgord, le sieur d'Autefort (197), Pierre de la Tour (198), Grimond de Faioles (199) et Ber­trand d'Espaigne (200) et, pour le roy d'Angleterre, le sieur de Limeil (201), le sieur de Mucidan (202), le sieur de Grinolz (203) et le chastelain

 

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de Bergerac et particulièrement entre Dordoigne et Vézère, pour le roy de France Guibert de Dome (204), le sieur de Comarque (205) et Bertrand de Cazenac, et pour le roy d'Angleterre les mesmes que dessus. Les patentes des deux roys expédiées sur ce subjet furent publiées à Sarlat le 29 mars 1357. Après ce traité le roy Jean est mené en Angleterre où il demeure prisonier quatre ans pendant lesquelz Charles, prince daufin gouvernent l'estat.

Les capitaines anglois qui commandoint aux villes et places du Périgord voyant la France sans roy, ne voulant accepter les trêves ny obéir aux susdictz comissaires, font toutes sortes de voleries, mesmes au temps des vendanges viennent à Sarlat et en amènent les hommes et bestes de voiture qu'ilz truvoint dans les vignes.

Le 8 janvier, ils prindrent Puymartin (206) et la Vaissière (207) près Salignac, mais ilz en sortirent peu de jours après, moyenant une somme d'argent qui leur fut baillée, et cela fut cause que le conseil de Sarlat fit descouvrir et mettre hors de deffense ces deux lieux, ensemble la Rode (208), Campaignac et quelques autres

 

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lieux voisins de la ville pour empêcher que ces voleurs ne s'y logeassent. Cazenac, à qui apartenoit la Rode, poursuivit la ville pour son desdomagement, mais il fut déclairé non recevable, attendu que il estoit question du bien public.

HELIAS DE SALIGNACO (209) est le VIIIe évesque de Sarlat et tient le siège deux ans et demi. Il estoit frère du baron de Salignac et portoit ses armes: bandes d'or et de sinople. Il voulut constraindre les habitans de Sarlat de luy prester le serment avant qu'il eut rendu l'homage au roy, de quoy les habitans furent appelans. Le désordre venoit de ce que le roy estoit prisonier en Angle­terre et les Parisiens vouloint oster le gou­vernement de l’estat à Charles, filz aisné du roy et, sur ce trouble, le sieur évesque ne sçavoit à qui rendre ce debvoir. Par arrest du conseil, en date du 12 juillet 1360, est deffendu aux consulz de Sarlat de prester le serment au sieur évesque que plustost ledict sieur évesque n'aye rendu l'homage et preste le serment de fidélité au roy pour le temporel dépendant de l'évesché.

Guibert de Dome ayant désiré et pourchassé d'estre gouver­neur de la partie du Périgord qui est entre Dordoigne et Vézère et ne l'ayant pu obtenir, à cause de l'opposition que ceux de Sarlat y avoint apporté, en est si avant offensé qu'il se résout d'en avoir raison et, pour contenter sa passion, faict des secrè­tes intelligences avec les Anglois et brasse une trahison (210) pour

 

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les mettre dans la ville de Sarlat. Le fort de Vitrac (211) luy apartenoit, où il avoit mis un lieutenant nommé Raynaud Donadei qui tenoit pour le parti de France, mais avec cela c'estoit la retraite de tous les voleurs du pays, tant anglois que françois, et le butin des voleries qui se faisoint soubz prétexte de guerre estoit apporté à Vitrac ès mains de Raynaud, lequel, par ce moyen, estoit cause de beaucoup de trahisons et vole­ries. Guibert de Dome, qui n'ignoroit pas les secrètes cognoissances et familiarités que Raynaud avoit avec les Anglois, advise de se servir de luy pour perdre Sarlat. Raynaud, à la solicitation de Guibert de Dome, trouve moyen de corrompre deux habitans de Sarlat, ses proches parens, nommés Sicard et Bernard Donadei frères, qui alloint fort souvent au fort de Vitrac voir Raynaud, leur parent, avec lequel ilz convindrent de mettre les Anglois dans la ville en ceste sorte: Sicard et Bernard Donadei devoint monter par l'eschele du cimetière ou de la Boucarie et se saisir de la Tour Neufve qui joint le cime­tière et de la Tour de la Blanquie, d'autant que la muraille estoit fort basse de ce costé et, à l'ayde et deffense d'iceux, les

 

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enernis debvoint poser les escheles entre ces deux tours et, après que les Anglois seroint montés et entrés en nombre suffisant, debvoint aller se saisir de la Tour de la Rigaudie et par leur assistance donner moyen aux autres de rompre la porte, et sur ce point la grand troupe, qui debvoit attendre tout cela au­près de St Nicolas (212), arriveront et entreroit en bataille dans la ville. Le butin devoit estre apporté à Dome, Vitrac, Daglan et la Cassaigne (213), places qui dépendoint de Guibert de Dome. Le bon génie de Sarlat empêcha que ceste trahison sortît à effect. Elle fut descouverte et les traistres pris et convaincus. Le procès leur fut faict au moys de febvrier 1358. Bernard Donadei mourut en prison après avoir heu la question et avant le jugement du procès. Sicard, par sentence, fut condamné d'estre submergé et suffoqué dans le ruisseau de Cuze qui passe par le millieu de la ville et après son corps estre apporté à la place publique et y demeurer quelques jours exposé à la veue de tout le monde, ce qui fut exécuté.

Ceste histoire faict voir combien déplorable estoit l’estat de ce pays, puys que les naturelz françois et mesmes les officiers du roy s'entendoint avec les Anglois pour surprendre et piller les villes et qu'on ne sçavoit à qui se fier, car Guibert de Dome estoit séneschal du Périgord et, en ceste qualité, debvoit estre le protecteur du pays et du parti françois. C'estoit pen­dant la prison du roy et lors que les Parisiens se rebelloient contre le daufin et luy vouloint oster la régence et gouverne­ment du royaume. Guibert de Dome n'ayant peu contenter sa

 

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passion par le moyen susdict, se déclare apertement enemy de la ville et pour avoir plus moyen de leur nuire, se joint avec les Anglois et leur faict prendre l'esglize de Campaignac, de laquelle et du fort de Vitrac il faict faire des courses jusques aux portes de la ville. Les habitans, pour contrequarrer ces voleurs, mettent une garnison à Temniac et ainsi font à beau jeu beau retour. Cela dura jusques au moys de juillet, auquel temps Hélie de Salignac, évesque de Sarlat susnommé, vint d'Issigeac, où il faisoit sa demeure ordinaire, et les accorda moyenant une somme d'argent que les habitans baillèrent à Guibert pour quelques despens par luy prétendus. Il vint à Sarlat en persone pour jurer cet accord (214).

 

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Ceste mesme année il fut démis de sa charge pour avoir mal versé en icelle et commis plusieurs concussions, et Hugues de Pujol, sieur de Blanquefort (215), fut surrogé en sa place de séneschal de Périgord par letres données à Paris le 7 juillet 1360 (216).

Les garnisons angloises proches de Sarlat se rendent ceste année sy insolentes que de venir tous les jours et à toutes heures courir Sarlat, tellement que, pour faire la récolte du bled et du vin et empêcher que les faubourgs ne fussent pillés d'emblée, les habitans se fortifièrent d'une garnison extraordi­naire, laquelle ilz employent pour faire la sentinele sur les advenues aux extrémités de leur terre.

Jeane de Périgord, fille de Roger-Bernard et d'Héléonor, est mariée à Jean, comte d'Armaignac.

F. AOSTENTIUS DE SANCTA COLUMBA (217) est le IXe évesque de Sarlat et y tient le siège 9 ans. Il estoit religieux de l'ordre de St François, doc­teur et professeur en théologie. En son cachet il y avoit trois colombes damées. Elie de Salignac estant décédé, les religieux de Sarlat esleurent Gaillard, lequel fut proveu en Avi­gnon, mais comme les bulles estoint sur le seau et avant que elles luy fussent délivrées, arriva une nouvelle

 

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élection du mesme Gaillard (la bulle l'apelle ainsi et non Bérard ny Gérard) faicte par le chapitre de l'esglize métropo­litaine et archiépiscopale St André de Bordeaux sur le décès de Amanieu de Motte, archevesque. Gaillard, adverti de ceste seconde élection, opte l'archevesché et laisse à la discrétion du pape le droit qu'il avoit sur l'évesché de Sarlat, lequel pré­tendant l'évesché de Sarlat vaquer par ce moyen « in curiâ » en provoit ledict de Ste Colombe par bulle donnée en Avignon « 8 Kal. octob. Pontificatus Innocentii Sexti anno nono », qui revient au 24 septembre 1361.

Le 24 octobre 1360, la paix est accordée entre le roy d'An­gleterre et le Daufin régent (218) en France par laquelle le roy Jean est délivré de prison moyenant plusieurs notables condi­tions, entre lesquelles est ceste cy: que tout le pays d'Agénois, la cité, ville et chasteau et tout le pays de Périgord, Limoges et tout le Limozin, Caors et tout le Quercy et autres terres y nommés demeurent en souveraineté au roy d'Angleterre avec les homages des seigneurs.

Au commencement de l'an 1361, le roy d'Angleterre, en conséquence du susdict traité de paix, envoyé Jean Candos (219), vicomte de St Sauveur, prendre possession du Périgord, Quercy, Limozin et Agénois où il truve de grandes résistances et oppo­sitions, à cause que le pays maintenoit que le roy Jean n'avoit peu ainsi disposer de leurs persones et biens, attendu que depuys Charlemaigne. ilz avoint privilège de ne pouvoir estre aliénés et tirés hors la courone de France s'y estant soubmis à

 

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telles conditions. Le roy Jean y envoya des comissaires exprès pour les faire obéyr. Ainsi, plus par force que par amour, Jean Candos receut la foy et hornage des comtes, barons, seigneurs, villes et communautés dudict pays et y establit des séneschaux, baillifz et autres officiers pour le roy d'Angle­terre. En décembre, il estoit à Sarlat (220) où il receut le serment de fidélité d'Aoustentius de Ste Colombe évesque et consulz (221) et, peu de temps après, Edoard confirme tous leurs privilèges pour en jouir comme ilz avoint faict au paravant soubz les roys de France. Et voilà quand et comment Sarlat et tout le Périgord tumba en la domination des roys d'Angleterre.

Par ce moyen, le Périgord et toute la Guiene heut du repos l'espace de huit ou neuf ans. La douceur duquel repos faict qu'on supporte plus doulcement la nouvelle domination.

Edoard, roy d'Angleterre, faict son filz premier nay aussi nommé Edoard, prince de la Guiene, par lettres datées du 36 de son règne qui furent publiées à Sarlat l'an 1363, et depuys il porta le nom de « Prince de Galles et d'Aquitaine », et la Guiene changea le titre de duché pour prendre celuy de principauté.

 

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Anthoine (222) Talayran, cardinal de Périgord, mourut en Avignon le premier de fébvrier 1304. Ce a esté la personne la plus illus­tre qui soit sortie des comtes de Périgord. Le pape Jean XXII le créa cardinal es quatre temps de la Pentecoste 1331. Il se truva à la création de quatre papes sçavoir: de Benoit XI créé le 20 décembre 1334, de Clément VI créé le 7 may 1342, d'Innocent VI esleu le 18 décembre 1352 et de Urbain V esleu l'an 1362. Lors de la création de Benoit et Clément il portoit ce nom: « Anthonius Talayrandus, Comes Petragoricensis, Gallus, Cardinalis presbyter Sti Petri ad Vincula tituli Eudoxiæ, Prior presbiterorum », et lors de l'élection d'Innocent et Urbain il portoit le titre: « episcopus Cardinalis Albanus », ayant esté faict évesque d'Albe par Clément VI qui l'envoya deux fois légat en France pour accorder les roys de France et d'Angleterre et fut nommé légat par Urbain V pour le voyage d'outre-mer entrepris pour le recouvrement de la Terre-Sainte (223). Après le décès d'Innocent VI, il eût esté pape sans le cardinal de Boulogne qui se trouva avoir autant de voix que luy, à cause de quoy ilz, esleurent l'abbé de St Victor de Marseille qui n'estoit pas cardinal, lequel fut nommé Urbain V. Il fit beaucoup de bien à l'esglize de Périgueux et fonda le collège de Périgord à Tolose. Il portoit ses armes: de gule à trois lions d'or armés et couronés d'azur. Son tes­tament se trouva faict en Avignon le 25 oc­tobre 1360, par lequel Archambaut, premier hay du comte de Périgord son frère, estoit institué héritier

 

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avec substitution de Talayran puyné et autres descendentz comtes de Périgord et certain légat à Louys et Robert de Duras (224), filz de sa sœur Agnès duchesse de Duras, et nommoit pour exécuteurs de ses dernières volontés le pape, quelques cardinaux, Philippe, archevesque de Bordeaux, Pierre Itier, évesque de Daqz et Hélie de Salignac, évesque de Sarlat.

Archambaut (225), filz ainé de Roger-Bernard et d'Héléonor et petit-filz d'Elie Talayrand, est comte de Périgord. Il laisse un filz nommé comme luy et deux filles, l'une nommée Héléonor qui fut mariée à Jean de Clermont et l'autre appelée Brunis­sante qui espouse le sieur de Soubize.

Le bénéfice de la paix faict que, le 27 juillet 1365, les habitans de Sarlat arrestent en conseil que leur esglise parroissiale, qui alloit en ruine à cause de sa vieillesse, seroit rasée et que en sa place en seroit faicte une de nouveau qui seroit plus grande et que, pour fornir aux frais nécessaires, les habitans payeroint un second dixme, lequel fut levé deux ou trois ans de suitte, si bien que, la provision des matériaux estant ramassée, les pre­miers fondemens furent jettés le 23 apvril et Me Gérard Roussel, prestre, posa la première pierre. Les guerres qui survindrent retardèrent cet édifice et furent cause que de long temps il ne fut mis en sa perfection.

L'an 1368, Edoard prince de Guiene (226) assemble ses Estatz à

 

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Niord ausquelz il faict conclure l'imposition d'un foage pour cinq ans sur toutes les terres de sa principauté de Guiene, afin qu'il eût moyen de payer ses debtes. Ceste imposition estoit appelée foage parce qu'il falloit bailler tous les ans certaine somme pour chaque feu (227). Ce foage fut cause que le feu de la guerre fut réalumé entre les François et Anglois et fut [si] fatal aux Anglois que, par le moyen d'icelluy, ils perdirent tout ce qu'ilz avoint en France. Le peuple de la Guiene trouva ceste im­position fort nouvelle et dure à supporter comme estant contre les us et privilèges du pays. Ilz disoint qu'ilz s'estoint mis soubz la domination des Anglois pour tirer leur prince naturel de prison, lequel ne les avoit jamais traités ainsi, ni ne pouvoit avoir disposé d'eux à leur préjudice et qu'ilz croyoint devoir vivre soubz les roys d'Angleterre avec les mesmes privilèges et libertés qu'ilz avoint vescu soubz les roys de France. Plusieurs seigneurs de Guiene goustèrent les raisons du peuple et les firent sçavoir au roy Charles, lequel fut conseillé de prindre la cause, afin que le peuple n'eût occasion de se plaindre du roy et dire qu'il l'avoit baillé en proye à un prince estranger qui le traitoit trop rudement. Le comte de Périgord, les vicomtes de Carman (228) et d'Armaignac (229) et plusieurs barons et autres

 

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gentilzhommes françois font la première ouverture de la guerre en ce pays sans attendre la volonté du roy et plusieurs villes de la Guiene, voyant ceste ouverture, quittent les léopardz pour reprendre les fleurs de lis, sans attendre autre déclaration ni commandement du roy lequel, ayant appris que la noblesse, les villes et le peuple de la Guiene estoint disposés à se remetre soubz son obéyssance, se déclaire protecteur du peuple et de ses libertés, envoyé vers Edoard un de ses gentilzhommes nommé Capouel (230) avec un huissier et le faict assigner à comparoir en personne devant luy et les douze pairs de France pour, luy ouy sur les plaintes du peuple, y estre faict droict. Le refus d'Edoard donne subject au roy Charles de se résoudre à la guerre, laquelle est apertement déclairée. Plusieurs villes de la Guiene (231) qui portoint à contrecœur la domination des Anglois, prenent d'abord l'occasion de se déclairer pour les François. Dome avec ses deux chasteaux fut des premiers laquelle, dès le mois d'apvril de ceste année 1369, se déclaire pour le parti de France et Guibert de Dome fit tous ses efforts de porter les lieux voisins d'en faire le mesme. L'archevesque de Tolose (232) vient en Quercy et faict déclairer les villes de Caors, Figeac, Cadenac, Gaignac (233) et plusieurs autres pour le parti du roy Charles et, pour assurer ces villes et donner du courage aux autres d'en faire autant, Louys, duc d'Anjou (234),

 

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frère du roy Charles et son lieutenant en Languedoc, met sur piedz une armée de dix mille hommes soubz la conduite des comtes de Périgord et de Cominges (235), laquelle tient la campaigne en Quercy, attaque Réalville (236) et la prind par assaut. Les Anglois sont mis à mort et la vie est donnée aux habitans qui prestent serment à la fleur de lis.

Edoard, ceste année, met trois armées aux champs pour arrester la révolte des villes et pour reprindre celles qui l'avoint déjà abandonné. Les comtes de Cantebruge (237) et de Pennebrot en amènent une d'Angleterre de trois mille hommes qui prind port en Bretaigne et vient en Périgord, assiège Bordeille (238) où comendoint les capitaines Arnaldon et Bernardet de Batefol frères (239), lesquels se rendent après avoir soustenu le siège deux mois. Jean Candos et le captal de Buch (240) font une autre armée à Montauban avec laquelle ils assiègent et prènent

 

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Terride (241), assiègent Lavaur (242), mais en vain, et puys Moyssac (243) qui se rend par composition, et Robert Canole (244) en faict une troisièsme en Agénois avec laquelle il va assiéger Durevel (245) qui est une place en Quercy sur la rivière du Lot et, d'autant que plusieurs hommes de commandement s'estoint allés randre dans ceste place pour la conserver au roy de France (246), l'ar­mée de Jean Candos y descend de Moyssac et se joint avec celle de Robert Canole. Les assiégés se deffendent si bien que les Anglois, après y avoir séjourné un moys, lèvent le siège et le vont mettre devant Doine sur la fin du moys de may. Là ilz

 

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lèvent plusieurs machines et font de grandz effortz par l'espace de quinze jours, au bout desquelz, perdant espérance de pou­voir la prindre, se retirent et s'en montent en Quercy, attaquent et prènent Roquemadour (247) et puys se départent, Canole conduit son armée en Roergue et prind Villefranche (248); celle de Candos et captal de Buch passe la Dordoigne à Meyrone (249) et, en haine de ce que Guibert de Dome avoit quitté le parti d'Angleterre pour espouser celluy de France, vient attaquer St Vincens (250) qui apartenoit à Marte de Pons, femme dudict Guibert de Dome, prind et brusle l'esglize la veille de la solemnité du St Sacrement. De là ilz vont à Terrasson et Montignac et, après avoir demeuré dix jours sur la rivière de Vézère, se divisent. Le captal de Buch s'en va à Bergerac et Candos passe sur le pont du Bugo et s'en va truver le prince Edoard à Angoulesme où il estoit malade d'une hydropisie.

Pendant ces évènemens, les habitans de Sarlat sont sollicités de quitter le parti des Anglois et prindre celluy de France, mais, pour ce que tout changement d'estat traisne après soy plusieurs accidentz, quoy qu'ilz fussent françois de volonté et d'affection, ne volurent pourtant se déclairer à la première semonce, attendant une plus assurée occasion.

L'archevêque de Tolose, estant à Caors avec le lieutenant du duc d'Anjou, leur escript sur ce subjet le 2 d'apvril et les mande venir à Caors, mais ilz s'en excusent et n'y vont pas.

 

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Peu de temps après, le duc d'Anjou, voulant sçavoir leur volonté, y envoye Taleyran de Périgord (251), son lieutenant en Languedoc, lequel, estant à Sarlat au couvent des Cordeliers (252) le 22 d'apvril, leur faict lecture des lettres du duc et leur repré­sente le désir qu'il avoit que la ville fut déclairée pour le roy de France. Les habitans demandent du temps pour se résou­dre et, d'autant que Talayran avoit des troupes pour les y constraindre, ilz firent trêves avec luy pour certain temps qu'ilz demandèrent pour en délibérer. Ce délay accordé, Guibert de Dome s'en va à Montagut (253) et au Cars (254) et faict déclairer ces deux places pour le roy et, estant de retour, le terme pris par les habitans de Sarlat se trouve expiré, à cause de quoy il les somme et d'autant qu'ilz cherchoint des moyens de délayer davatange, Guibert commance à leur faire la guerre et faict des courses jusques aux portes de la ville pour prendre des prisouiers et, le 18 du moys d'aougst suivant, Talayran de Périgord, Arnaud d'Espaigue et Guibert de Dome viennent les investir avec trois ou quatre mille hommes pour les cons­traindre à se déclairer. Ilz demandent encore délay et ces seigneurs leur donnent encore deux moys, attendu l'impor­tance de l'affaire. Finalement, après plusieurs assemblées sur ce faictes à Montignac, Dome et Vitrac, les habitans promirent le 3 febvrier ausdictz Talayrand, d'Espaigne et Guibert se remetre en la souveraineté de France, pourveu que le roy confirmât leurs privilèges et les affranchît de quelques debtes qu'ilz devoint encore des deniers des guerres passées, ce qui

 

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leur fut accordé et ces seigneurs s'obligèrent de l'obtenir du roy, comme en effect ils l'obtindrent, et voilà quand et com­ment la salamandre (255) fut remise soubz les trois fleurs de lis, n'ayant porté les léopardz en chef que huict ans deux moys et demy (256).

Plusieurs capitaines qui avoint esté mis par Edoard en Périgord et Agénois se rendirent maistres des places et seigneuries qui leur avoint esté comises en prenant le parti de France. Ce temps estoit grandement déplorable; on n'ozoit se fier à persone, ne sachant qui estoit de tel ou tel parti. On changeoit du soir au matin de parti, pourveu qu'il y eût quelque chose à butiner sur son voisin, à cause de quoy on se défioit de tout le monde. A Sarlat, les magistratz et gens de condition travailloint de réunir les volontés des habitans, avoint l'œil sur les actions d'un chascun et ne pensoint qu'à se conserver. Ilz firent abbatre toutes les maisons des faubourgs jusques à trèze brasses loin de la muraille de la ville, razèrent toutes les murailles et coupèrent les arbres et autres empêchemens qui se trouvoint dans cet espace, et après levèrent une taille pour payer le prix d'icelles et des domager les propriétaires.

IOANNES DE REVEILLONE (257) est le Xe évesque de Sarlat. Il fut proveu de ceste charge l'an 1370 et l'exercea jusques sur la fin de l'an 1395. Il faisoit sa résidence à Rome la plus part du temps. Le 28 juin 1387, il unit la parroisse de Grives (258) au prioré de Belvès avec réservation de la pension pour le vicaire perpétuel, afin que ce prieur eût plus de moyens de supporter les charges èsquelles il estoit obligé envers le chapitre de Sarlat.

 

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Il fonda plusieurs chapellenies à Dome et à Sarlat. Raymond de la Chapouille, recteur de Brenac (259) et abbé de St Amans (260) estoit son vicaire général et official.

Le roy Charles, voyant que les Anglois luy fesoint la guerre de toutes partz, confisque à sa couronne toutes les terres et seigneuries qu'ilz avoint en France par ses patentes du 15 may 1370 et, par ce moyen, la comté de Poitou, de Limoges, d'Agénois et toute la Guiene sont réunies à la courone de France. Louys, duc d'Anjou et Jean, duc de Berry (261) frères du roy Charles, font en Languedoc une armée de dix à douze mille homes, laquelle ilz mènent ès moys de may et juin le long de la Garone et prènent Moyssac, Agen, Aiguillon et Tonens, et de là vienent sur Dordoigne au moys de juillet et assiègent la Linde (262) laquelle se trouve bien proveue, d'autant que le Lalinde. captal de Buch et Thomas de Féleton (263), qui commendoint à Bergerac avec une garnison de cent hommes de cheval, ayant heu advis que l'armée des princes françois quittoint Garonne pour venir attaquer les places angloises qui estoint sur Dor­doigne, y avoint proveu de tout ce qui estoit nécessaire pour

 

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se bien deffendre. La ville estant investie, le capitaine nommé Anthoine de Batefol (264), gascon, et les habitans qui désiroint estre françois, capitulèrent secrètement, que le capitaine, moyen­nant quelque récompense, bailleroit la ville au duc d'Anjou et les habitans jureroint obéyssaneeet fidélité au roy de France et ne souffriroint aucune foule. Ceste capitulation ne se peut passer si secrètement que ceux de Bergerac n'en ayent l'advis, si bien que le matin, sur le point de l'exécution, comme Anthoine de Batefol ouvroit la porte de la ville qui regarde au levant pour faire entrer les François, ceux de Bergerac entrent par la porte qui est du costé de Molières et vont à l'autre porte où ilz trouvent le capitaine Batefol qui l'ouvroit, auquel le captal de Buch donna un coup d'espée dans le corps dont il mourut sur la place. Sur ce bruit, les François reculent et le tumulte est si grand dans la ville qu'elle semble estre prise de nouveau par les Anglois qui accusent tous les habitans de trahison, mettent en délibération s'ilz les doivent tous pendre comme traistres et brusler la ville, mais ilz s'excusent et met­tent toute la coulpe sur le capitaine. Le captal de Buch, Phéleton et une grande partie de ceux qui estoint venus de Bergerac demeurent dans la ville tant que le siège fut devant, lequel tost après fut levé et l'armée se divisa: le duc d'Anjou se retira avec partie de l'armée et passa par Sarlat où il estoit le 20 d'aougst et de là par Caors se retira à Tolose. Le duc de Berri se retira en son gouvernement et, passant par le Limosin, prind la ville de Limoges (265) par composition, qui presta le serment pour le roy de France. Au moys de septembre

 

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suivant le prince de Galles vient en personne avec une armée en Limozin, assiège Limoges (266) et la tient investie un moys entier, au bout duquel il faict par le moyen d'une mine tomber un pan de muraille où ilz entrent et mettent la ville à sac. Bertrand de Guesclin (267) venoit au secours, mais il n'y fut pas à temps et se contenta de prendre St Yriès et puis se retira, et le prince de Galles descendit à Bordeaux où il s'embarqua pour l'Angleterre et laissa le duc de Lenclastre son frère gouverneur en Guiene.

Mais, pendant que la noblesse angloise estoit à Bordeaux pour prindre congé du prince de Galles, deux cens maistres, partent de Périgueux et vont prindre la ville et chasteau de Monpon (268). Le duc de Lenclastre, adverti de cela, part incontinent de Bordeaux avec une armée et s'y rend en diligence, les investit et les tient assiégés l'espace de trois moys, comble le fossé de terre et bois meslés ensemble, sappe et renverse par terre partie des murailles et constraint les assiégés de capituler et rendre la place et, ce faict, s'en retourne a Bordeaux.

Louys, duc d'Anjou, frère du roy et son lieutenant en Guiene, par ses lettres patentes confirme à la communauté de Sarlat le privilège par lequel leur bien ne peut estre confisqué pour aucun crime.

L'an 1371, le duc de Lenclastre s'en retourne en Angleterre et, l'an d'après 1372, le roy envoye en sa place le comte de

 

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Pemebrot lequel, estant sur mer le 22 juin assez près de la Rochèle, faict rencontre de quelques navires espaignolz, alliés des François, qui le chargent et le prènent prisonier, et le navire qui portoit l'argent pour payer les gens de guerre est submergé. Ceste perte fut si fatale aux Anglois que depuys leurs affaires allèrent en décadence en la Guiene, car mesmes ceste année, le duc de Berri, avec une armée, faict obéyr tout le Xaintonge et pays d'Oniz et, sachant que le roy d'Angle­terre venoit au secours avec une armée, saisit si à propos tous les fortz qu'il le constraint rebrousser chemin en Angle­terre pour n'avoir pu prindre terre en aucun endroit de la Guiene.

Talayran, second filz de Roger-Bernard et d'Héléonor, se dict comte de Périgord. Il laisse un filz nommé Archambaud et une fille nommée Héléonor, mariée à Gaillard de Durfort, sieur de Duras, laquelle ne laissant aucune postérité donne ses biens à sa tante Jeane, mariée comme dict est cy devant au comte d'Armaignac, d'où vient le droit que la maison d'Armaignac prétend sur le comté de Périgord.

Au moys de may 1373, Guibert de Dome, le sieur de Comarque (269) et la commune de Sarlat, faisant en tout soixante maistres et bon nombre d'arbalestiers et pioniers, vont assaillir le lieu de Sieurac (270) d'où les Anglois faisoint des courses et des voleries sur Sarlat, Dome et Gordon. Après quelque résistance, ilz capitulèrent et quittèrent la place.

Le duc de Lenclastre revient d'Angleterre avec une armée, prind terre à Calés et de là traverse la Picardie, Normandie,

 

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Bretaigne et Poitou, tousjours suivi ou costoyé d'une armée françoise et sur l'automne arrive en Périgord et vient à Ber­gerac et de là monte le long de Dordoigne et Vézère jusques à Brive laquelle il assiège et prind sur la fin de novembre et de là envoye sommer (271) Sarlat de se rendre à luy ou autrement il les vient assiéger. Ces menasses n'estonnèrent pas les habitans, pource que l'armée françoise qui les suivoit n'estoit pas loin d'eux. Le conestable Guesclin estoit à Montignac qui vint à Sar­lat le 5 décembre avec quatre-vingtz maistres. Quelques sei­gneurs bretons s'y rendirent avec cinquante maistres, le sieur de Beynac (272) y vint aussi avec trèze maistres et le duc de Bre­taigne (273) se vint loger bien près de la ville avec quatre mille hommes. Le duc de Lenclastre, adverti de tout cela prend son chemin par le Limozin et s'en va en Poitou où fut donné une bataille à l'advantage des François (274), après laquelle la plus part du Poitou se rendit au roy de France.

Ceste année 1373, Joannes de Reveillone, évesque de Sarlat, est envoyé par le pape Grégoire XI vers Jeane (275) et Frédéric,

 

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roys de Naples et Sicile, pour leur faire ratifier certaines trans­actions accordées à Ville-Neuve-lès-Avignon par les agents des parties, pour raison des droitz que le St Siège a sur les royaumes de Naples et de Sicile, entre les mains duquel évesque, le dernier de mars 1373, à Adverse, ville de Champaigne (276), ladicte Jeane advoue et aprouve lesdits actes et au 17 jan­vier, en la ville de Messine, Frédéric en faict autant et rend hommage pour la Sicile ès mains dudict évesque comme légat. Lesquelz instruments et procédures sont ès archives du Va­tican (277).

L'an 1374 le duc d'Anjou prind plusieurs places sur Garone, mais en Périgord ne se passe rien de remarcable.

Trêves sont accordées entre les deux roys pour 1375 et 1376 (278), lesquelles estant finies, le conestable de France (279) vient l'an 1377 en Périgord avec une armée, prend Nontron, Bor­deille, les Bernardières, Condat et assiège Bergerac où commendoit Perducas d'Albret (280). Le duc d'Anjou part de Tolose et se rend à ce siège; ilz envoyent quérir à la Réole une grande machine appelée « La Truye » laquelle jettoit de gran­des pierres pezant deux ou trois cens livres et cent hommes armés se pouvoint loger dedans et, en approchant, assalir la place. Thomas Phéleton, séneschal de Bordeaux, adverti de ce siège et de la conduite de ceste machine, faict une assemblée de gens de guerre qui vont attendre en ambuscade près

 

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d'Aymet les conducteurs de ceste machine, où est donné un rude combat, les François ont la victoire, les Anglois sont mis en pièces ou noyés dans le Drot et Tomas de Féleton, les sieurs de Mucidan (281), de Duras (282), de Langoyran (283), de Rauzan (284) et plusieurs autres sont faictz prisoniers. La truye est conduite sur plusieurs charretes devant Bragerac, laquelle estant montée et dressée espouvante si avant les assiégés qu'ilz se rendent (285). Bragerac estant pris et les chefz des Anglois sus­nommés estant prisoniers, l'armée victorieuse prind Ste Foy, Castillon (286), St Emilion (287), Liborne, Sauveterre (288), Mucidan (289),

 

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Cadoin, Aymet, Duras (290), Montségur (291), St Macaire (292), Langon (293), et autres places jusques au nombre de 125. Après ces victoires, l'armée est congédiée, le duc d'Anjou se retire à Tolose et le conestable à Paris.

Pendant que ceste armée estoit au bas Périgord, les Anglois de Belcastel (294), Monvalen (295) et Millac (296) surprindrent St Giniès (297) et Coly (298), mais, n'ayant pas le courage de les tenir, les quittèrent bientost sachant qu'on se mettroit en debvoir de les en dé­nicher, mais ce fut moyenant un présent que le pays leur dona.

Bigaroque (299), forteresse d'importance sur la rivière de Dordoigne, au dessus de Limoil, apartenant à l'archevesque de Bordeaux, avoit tousjours tenu pour les Anglois, sans estre attaquée ni assiégée, à cause qu'on l'estimoit imprenable, mais, ceste année, on trafiqua avec la garnison qui rendit la place moyenant une somme d'argent qui fut levée sur le pays.

Les habitans de Sarlat se fortifient par le moyen d'un fossé qu'ilz font tout à l'entour de leur ville qui depuys a esté mis en plus grande perfection.

Le 19 d'octobre 1378, les Anglois conduitz par un capitaine nommé Peyrot le Béarnois (300) surprènent le fort de Vitrac où ilz

 

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mettent une garnison qui ravage le plat pays aux environs de Sarlat, Dome et autres lieux voisins.

Au commencement d'apvril 1379, Louys de Sancerre (301), ma­réchal de France et Pierre de Morni (302) séneschal de Périgord, estant à Sarlat avec nombre de gens de guerre, ont advis que les Anglois des garnisons du fort de Vitrac, de Monvalen, de Millac, Paluel (303) et autres alloient en quelque entreprise, font dessein de les attaquer en chemin et, pour avoir des forces davantage, prènent de Sarlat un bon nombre d'homes et escrivent au sieur de Beynac qui vient avec soixante hommes bien armés. Ilz se vont loger en embuscade près de Salagnac où ilz sçavoint que les Anglois debvoint passer. Il se partent en deux troupes, le mareschal commendoit en l'une et le sénes­chal avec le sieur de Beynac en l'autre. Les Anglois ne manquent point de venir et s'engager entre les deux troupes où ilz sont

 

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chargés si brusquement et si courageusement par les François que une grande partie demeure sur la place. Quelques uns se sauvèrent à la fuite et plusieurs demeurèrent prisoniers, entre lesquelz est Peyrot le Béarnois, capitaine du fort de Vitrac Après ceste victoire, le mareschal se retire et les Sarladois, se servant de l'occasion, prient instamment le séneschal d'aller avec les forces qu'ilz avoint en main assiéger le fort de Vitrac lequel seroit aysé à forcer, attendu qu'ilz tenoint le capitaine prisonier et que la plus part de la garnison avoint esté tués ou estoint prisoniers. Le séneschal, acquiesçant à la prière des Sarladois, va sans se divertir ailleurs attaquer ce fort lequel est prins et remis soubz l'obéyssance du roy. Les habitans, voyant ce fort en la puyssance du sénéchal, luy représentent de quelle importance il estoit à cause du passage de la rivière, qu'il avoit grandement incommodé tout le pays pendant six moys que les Anglois l'avoint possédé et partant le supplient ordon­ner qu'il soit razé. Bertrand de Cazenac, à qui ce fort apartenoit, s'oppose à la démolition. Les habitans maintienent que Cazenac l'avoit, par sa négligence, laissé prendre aux Anglois. Le séneschal en escript au mareschal et, ayant receu son advis, somme Cazenac de déclairer s'il avoit moyen d'y entretenir une garnison et s'il peut bailler caution de le bien et fidèlement garder soubz l'obéyssance du roy. Cazenac ayant déclairé ne pouvoir taire ni 1’un ny 1’autre, le seneschal, par sentence donnée sur le lieu le 16 apvril 1379, ordonne qu'il soit razé, ce qui est sur le champ et le jour mesme exécuté, avec inibitions et deffenses audict Cazenac et à ses successeurs de jamais y rebastir et d'autant que ledict de Cazenac menassoit lesdicts habitans en général et particulier comme autheurs de la dé­molition, ilz obtindrent lettres du roy, données à Paris le premier de juin suivant, portant approbation du razement et ratifiant les inibitions audict Cazenac et ses successeurs de le

 

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réédifier. Lesquelles lettres furent publiées à Sarlat le 6 d'aougst de la mesme année 1379 (304).

Le 25 novembre suivant, les Anglois couduitz par le capitaine Naudon Aynard prènent Palevézi où estoint quantité de vivres que les paysans y avoint apporté. Après qu'ilz les heurent con­sumés, ilz offrirent à rendre la place moyenant une somme d'argent qui leur fut baillée (305).

Le premier d'apvril 1381, le chasteau de Paluel où commendoit Jacques Digue anglois est pris et mis en l'obéyssance du roy de France par la conduite d'un habitant de la Roque de Gajac, accompaigné de 25 hommes, lequel à son retour est festoyé à Sarlat aux despens du public en signe de congratu­lation et, peu de jours après, le sieur de Baynac, assisté des Sarladois et gens de sa terre, attaque, assiège et force le Roq de Tayac duquel les Anglois avoint faict une tanière de voleurs (306). En ce temps Pauliac (307), Cazalz (308), le Claux (309),

 

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Bourzoles (310), Calviac, Monferran (311), tiennent pour les Anglois (312).

Le pénultiesme d'apvril 1383 le chasteau de Dome-Vieille (313) est surpris par les Anglois qui pretendoint par moyen emporter la ville. La nouvelle estant publiée, plusieurs Anglois accou­rent au chasteau et plusieurs François se rendent à la ville, entre lesquelz est le seigneur de Baynac avec des forces prinses de sa terre et les habitans de Sarlat et de Montignac y envoyent homes, armes et vivres. Les Anglois, perdant espérance de gaigner la ville, se retirent dans le chasteau où ilz sont as­siégés. A Dome y avoit une bride laquelle on fit jouer contre le chasteau. Les Anglois, réduitz aux abbois, quittent la place moyenant une somme d'argent de laquelle Sarlat paya 400 livres (314).

Guibert de Dome, chevailler et sieur de Dome, par contrat du moys de mars 1385, donne à perpétuité et à titre de pure et simple donation aux consulz et communauté de la ville de Dome tous et chascuns les biens que luy et ses feus frères

 

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Guibert et Pons avoint à Dome, tant cens, rantes, domai­nes, justice, que tous droitz, noms et actions qu'ilz avoint sur le fleuve de Dordoigne et parroisses de Dome et Sainct-Fron (315) de Brusc pour en faire par les donataires à leur plaisir et volonté. Le chasteau et la chastelenie de Dome vieille (316) ne sont pas compris en ceste donation.

L'an 1386, trêves (317) sont accordées entre les deux roys qui furent prolongées jusques à 1392, les habitans de Sarlat font bastir une tour laquelle est appelée la tour de la Paix (318) pour avoir esté construite durant ceste cessation d'armes.

Le fort de Bigaroque qui,en l'an 1377, avoit esté achepté des Anglois par le pays de Périgord est revenu, je ne sçay comment, en la possession des Anglois lesquelz, l'année 1392, courent sur la terre de Sarlat (319).

 

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Le 15 de mars, qui est dix jours avant la fin de l'an 1392, les Anglois prennent Dome tant la ville que le chasteau, mais ilz ne les tindrent que 43 jours, car au commencement d'apvril 1393, qui est 15 jours après la surprinse, Louys de Sancerre, mareschal de France, les assiège et, le 27 dudict moys d'apvril, les prind et les remet en l'obéyssance de France (320).

Au moys de septembre les Anglois surprènent Layrac (321) qui

 

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estoit un fort sur une coline en la parroisse d'Ale (322), près le fleuve de Dordoigne, à la veue de Limoil.

En janvier, les trois Estatz de Périgord sont assemblés à Sarlat, ausquelz est proposé de rachepter et tirer des mains des Anglois Bigarroque et Layrac et la résolution prise de composer avec eux qui ne demandoint que de l'argent. La convention faicte, ces deux places sont acheptées aux despens du pays et remises en l'obéyssance du roy de France. Peu de temps après Layrac fut razé et Bigarroque mis hors de deffense (323).

L'an 1394, le roy Charles donna à la communauté de Sarlat la somme de mille francz d'or pour réparer et fortifier la ville (324).

La mesme année, au moys de septembre, Jean d'Arpadena (325),

 

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séneschal de Périgord, met le siège devant Montignac qui avoit esté surpris quelque temps au paravant par les Anglois. Ce siège fut bien tost levé à cause des trêves accordées entre les deux roys pour quatre ans (326). Ainsi la place demeura aux Anglois jusques en l'an 1398 que la trêve fut finie (327) car, ledict an 1398, au moys d'aougst, Bossicaud (328), mareschal de France, y remet le siège auquel Sarlat envoye hommes, vivres et munitions. Le mareschal y faict conduire une siene bride et

 

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envoyé son bridier voir celle de Sarlat lequel, l'ayant truvée bonne, la démonte et la faict apporter sur des charretes par pièces. Les assiégés, se voyant incommodés par ceste double baterie, capitulent et quittent la place (329). Après ce siège le mareschal donna sa bride à Sarlat et les deux y furent apportées.

GAILLARDUS, autrement GERALDUS DE PALAYRACO (330) succède à Joanes de Reveillone l'an 1396 et est le XIe évesque de Sarlat, seulement pour un an et demi, car il quitta ce monde au commencement de septembre 1397. Il estoit de noble extraction, portant ses armes: d'azur à une grande croix d'argent et quatre pales d'or avec un bord de gule chargé de dix bezans d'or.

Archambaud, comte de Périgord (331), filz d'autre Archambaut et petit-fils de Roger-Bernard, est accusé et convaincu de crime

 

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de félonie et condamné et le comté de Périgord confisqué au roy.

 RAYMUNDUS DE BRETENOUS (332) est le XIIe évesque de Sarlat, esleu et proveu dans le moys après le décès de Geraldus de Palayraco. Ses bulles sont expédiées en Avignon par Benoît XIII le premier d'octobre audict an 1397. Lequel Benoît n'est pas dans le catalogue des papes à cause que les deux qui tindrent le siège en Avignon pendant le schisme qui sont Clé­ment VII et Benoît XIII n'y ont pas esté mis. Raymond de Brétenous, avant son élection, estoit chanoine du Puy en Auvergne, issu de la noble et illustre maison de Castelnau de Brétenous, portant ses armes esquartelées: les pre­mières de gule chargées d'une tour ou chasteau d'or, et les autres d'azur à un lion d'argent. Dans quelques titres il est appelé « Raymundus Lombarinsis. » Il tint le siège à Sarlat dix ans, sçavoir jusques à 1407, auquel temps il fut transporté et faict évesque de Périgueux.

 Louys de Valois, duc d'Orléans, frère du roy Charles est

 

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faict comte de Périgord (333). Le roy luy bailla ce comté trois ans après l'avoir uni à la courone par la confiscation dont a esté parlé en l'an 1396, ensemble le comté d'Angolesme et de Vertus. Il espousa Valentine, fille du duc de Milan, de laquelle il eut trois filz sçavoir Charles, qui fut duc d'Orléans, Jean, qui fut comte de Périgord et d'Angolesme et Philippe, comte de Vertus.

B. de Castelbayard (334) est séneschal de Périgord l'an 1402, auquel an la guérre fut renouvelée avec les Anglois.

En ce temps, Raymond de Pons, seigneur de Ribeyrac et vicomte en partie de Turene, faisoit tenir la cour par son juge au lieu appelé Lenvie (335) près de Sarlat, le greffier duquel mettoit ès actes illec expédiés: « Datum apud Invidiam, etc. »

Le 9 janvier 1404, Villefranche est prise par les Anglois et lorsque ces nouvelles arrivent à Sarlat, le sieur de Bordeille (336), le capitaine de Montignac et plusieurs autres y estoint, lesquelz envoyèrent promptement à Dome et à la Roque apprester les bateaux et puys partent en diligence pour secourir les François, mais, y estant arrivés, truvant que les Anglois estoint maistres du chasteau et de la ville, ilz les assiègent et mandent à Sar­lat, Dome, Baynac, Monfort et autres lieux voisins de leur envoyer hommes et vivres, ce qu'ilz font; l'artillerie de Sarlat y est apportée. Les assiégés, après avoir soustenu presque deux moys capitulèrent et rendirent la place.

 

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Le 26 febvrier, Castelnau de Berbières se déclare du parti des Anglois. Ce qui estant sceu à Sarlat, le chapitre, en l'absence du sieur évesque, envoye des homes à la Roque de Gajac pour conserver la place soubz l'obeyssance du roy et, le 27 juin 1405, Bonebaut (337), séneschal de Rouergue y met le siège. La bride de Sarlat y est apportée. Les assiégés soustiennent jusque à la fin d'aougst auquel temps ilz capitulent et quittent la place (338).

Louys, duc de Borbon (339) et lieutenant du Roy en Guiene, n'ayant pu exécuter quelque entreprinse qu'il avoit sur Bordeaux, monte et conduit son armée entre Garone et Dordoigne et, ayant apris les maux que faisoit la garnison angloise de Badefol (340), vient en Périgord au moys d'aougst et met le siège devant le chasteau de Badefol où commandoit Pierre de Gontaud, sieur du lieu lequel, après avoir soustenu le siège sept sepmaines, abandona la place de nuit, se desroba du costé de la rivière, se mit dans un bateau et se rendit à Bergerac et ainsi la place fut prise.

En mesme temps, Charles d'Albret (341), conestable de France

 

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tenoit assiégé Calés (342) qui est entre Ales et Badefol, où estoint les sieurs de Pons, de Salignac (343), de Ferrières (344), et plusieurs autres seigneurs. Ce siège ne fut pas si long que celluy de Badefol, car les assiégés se rendirent le septiesme jour.

Le 21 novembre, les Anglois soubz la conduite d'Archambaut (345) d'Abzac prènent par trahison le chasteau de Carlux, de quoy les Sarladois sont extrêmement affligés, à cause de la proximité et forteresse de la place et, pour plus de malheur, en mesme temps le sieur de Limoil (346) se déclaira du parti des Anglois, de quoy Sarlat donna advis au roy et au séneschal du pays.

Le 23 apvril 1406, avant le jour, la garnison de Carlux prend par trahison le chasteau de Comarque (347) où estoit le sieur de Comarque.

 

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Beynac, sa femme, ses deux frères et tous ses enfans qui sont tous faictz prisoniers et tous ses meubles pillés et déplacés. Les habitans de Sarlat, comme bons voisins, l'envoyent visiter et luy font tenir des vivres.

Peu de temps après, le conestable de France vient en Périgord pour reprindre Carlux et Comarque. Après avoir veu et recogneu la forteresse de Carlux et la difficulté qui estoit de reprendre ces places, il compose avec les Anglois qui rendent l'une et l'autre place moyenant une somme d'argent laquelle le conestable fit imposer sur tout le Périgord ensemble les frays

 

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par luy faictz pour ce respect, desquelz Sarlat paya pour sa quote XJcXX livres (348).

Castelnau de Berbières qui, l'an 1405, avoit esté assiégé et pris avec beaucoup de frais par le parti de France, est repris l'an 1407 par les Anglois soubz la conduite d'Archambaut d'Abzac (349) capitaine de Cancon (350) pour le sieur de Lesparre (351) et de Rausan, qui y laisse une garnison commendee par le capi­taine Ramonet del Sort (352).

 

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Le roy Charles VI donne pour estrene du nouvel an 1407 la duché de Guiene à Louys, duc d'Orléans, pour appanage.

 Le 23 novembre audict an, Louys d'Orléans, frère du roy, duc de Guiene et d'Orléans, comte de Périgord, d'Angoulesme et de Vertus, est tué à Paris par la faction du duc de Borgogne son oncle et Jean, son second filz, luy succède ès comtés de Péri­gord et d'Angolesme, suivant le testament qui se trouva daté du 10 octobre 1403 et, pour ce qu'il estoit encore jeune, il de­meura pendant sa minorité soubz la tutèle du duc d'Orléans son frère aisné.

 Bigaroque est aussi repris par les Anglois, ayant tenu pour les François depuys l'an 1393. Le capitaine Guiraud de Peyronent (353)

 

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y commande avec une garnison qui va courrir jusques dans le Limozin.

Pareillement, le 22 octobre, les Anglois surprènent Alas qui est à une lieue de Sarlat, conduitz par le capitaine Bernard de Doatlup.

F. IOANNES AMICI est le XIIIe évesque de Sarlat car, sur la fin de cet an 1407, au moys de febvrier, Raymond de Brétenous est transporté et faict évesque de Périgueux et, en son lieu et place, « frater Joannes Amici » est faict évesque de Sarlat qui au paravant estoit évesque de Bethléem (354). Il estoit natif du pays de Bretaigne, religieux de St François et docteur en théologie. La bulle de ceste double translation est donnée par « Benedictus XIII » au port de Vénus, diocèse de Gènes, « iiij kal. martii anno pontificatûs xiiij », qui revient au 26 febvrier 1407 (355). Il finit ses jours le 15 d'octobre 1410, ayant tenu le siège épiscopal 3 ans 8 moys 17 jours.

La monoye estoit encore de ce temps fabriquée à Dome.

Les Anglois, s'estant réunis et fortifiés au Roq de Tayac, vinrent, avec ceux de Bigaroque, l'an 1408, ravager la terre de Sarlat. De quoy les Sarladois advertis se mettent en embuscade et les chargent si à point qu'ilz mettent tous ces voleurs en pièces, la pluspart desquelz demeura sur la place et, le 23 juillet 1409, la garnison dudict Roq de Tayac estant venue piller la terre de Monfort (356), les Sarladois sortent et les rencontrent sur le retour,

 

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les chargent si avantageusement qu'ilz leur font quitter le pil­lage, en tuent une partie et en prènent plusieurs qu'ilz mènent prisoniers. Les capitaines de Castelnau et de Bigaroque escrivent aux consulz pour l'eslargissement des prisoniers et le conestable de France leur mande de les retenir, en attendant son arri­vée qui fut bien tost après. Incontinent qu'il fut au pays, il assiégea Bigarroque qui capitula du premier abord et se rendit moyenant l'eslargissement des prisoniers et, craignant une reprinse, la fit abbatre et mettre hors de défense. Le 4 décembre, Bonebaut, lieutenant du conestable, assiège le Roq de Tayac. Les Sarladois y envoient homes, armes et vivres. Le 10 janvier, l'assaut fut donné et la place prise. Quelques habitans de Sarlat furent tués en ce siège et ensevelis en l'esglize de Tayac aux frais de la communauté de la ville. Le conestable faict imposer une taille surtout le Périgord, à raison des frays faictz pour la délivrance de Bigaroque et Roq de Tayac, pour laquelle Sarlat fut quotisé xiijc livres.

Les années 1410 et 1411, on vesquit en Périgord soubz certaines trêves accordées au Bèque-sur-Gironde (357), en juillet 1410, par les députés de France et d'Angleterre, lesquelles Arnaldus de Bordeille (358) séneschal de Périgord, fit publier à Sarlat.

 

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F. IOANNES ARNALDI, religieux de l'ordre St François, docteur et professeur en théologie, succède à frère Jean Lami et est le XIIIIe évesque de Sarlat. Il est pourveu à Boloigne par le pape Jean XXIIIme « iiij kal. januarii, pontificatûs anno primo » qui revient au 29 décembre 1410, l'évesché ayant vaqué depuys le 15 octobre, qui est deux moys et demi. Il quitta ceste vie à Paris au moys d'apvril 1416 (359), ayant tenu le siège 5 ans quatre moys et quelques jours, pendant lequel temps Petrus Artusius, prieur de St Cyprien, estoit son vicaire général. Le dernier de may 1416, Arnaud de Bordeille, sénéchal de Périgord, estant à Dome, faict scavoir à Jean de Clairemont (360), capitaine de la Roque de Gaiac, que ledict J. Arnaldi éves­que estoit décédé à Paris, et partant, comme séneschal, il mettoit le lieu de la Roque, chasteau et temporalité èz mains du roy, baillant audict Clairemont la garde dudict lieu, pour la

 

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conserver soubz la main du roy jusques à ce quil y soit proveu.

La garnison angloise de Castelnau de Berbières, le 10 juillet 1412, prend Millac (361) qui est une place près Gordon.

Le sieur de Limoil qui, l'an 1405, s'estoit déclairé pour le parti d'Angleterre, estant depuys revenu à soy, avoit repris le parti de France et faisoit la guerre aux Anglois, à raison de quoy ilz entreprindent sur luy et le prindrent prisonier, le 19 septembre de ceste année 1412, le conduisirent à Castelnau de Berbières et pour ransson luy demandoint une de ses places, mais, pour obvier à cela, il donne charge à Guibert de Lusiès d'advertir tous les capitaines de ses terres de ne bailler aux Anglois aucune de ses places quoy qu'il leur die débouche ou escrive, quand bien ils verroint que les Anglois luy fairoint trancher la teste devant la porte de l'une d'icelles, d'autant qu'il presféroit le bien du royaume à sa propre vie. Les Anglois, ayant pressenti ceste résolution et le commande­ment faict à Lusiès, mènent icelluy Lusiès à Lavaur pour empêcher qu'il n'exécutât ceste commission, mais il trouva moyen de le faire scavoir aux consulz de Sarlat par un habi­tant de leur ville, lesquelz firent partir le 22 septembre deux religieux de St François pour aller advertir les capitaines de Limoil et autres places de la volonté du seigneur. Quelque temps après, la communauté de Sarlat envoya à Castelnau le visiter avec des présens et escrivit au séneschal de pourvoir à la garde et à la seureté de Limoil et autres places pendant sa prison.

Le 4 janvier de ladicte année 1412, Radulphus de Via-Veteri, autrement Vivieille, curé de Dome et Bernard de Quadro, autrement Caire, passent contrat par lequel ledict

 

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Bernard de Quadro consent que la cure de Caudon soit unie à la cure de Dome par nostre St Père. Laquelle union est fondée sur ce que à Dome y souloit avoir mille parroissiens et davantage et à présent, à cause des guerres et mortalités, n'en y avoit pas cent et, d'autre part, il y avoit quinze ans que [dans] la parroisse de Caudon il n'y avoit heu aucun parroissien. Le contrat est receu par Bernard de Pouget notaire.

Le 17 du mesme moys et an, les consulz de Sarlat, pour­voyant à leur conservation, font faire monstre des arbalestes, cayrelz et dondaines, pour recognoistre quelles armes il yavoit dans la ville, desquelles ilz font inventaire.

Charles, duc d'Orléans, Jean, comte de Périgord et d'Angoulesme et Philippe, comte de Vertus, enfans de Louys de Valois, duc d'Orléans, après avoir poursuivi longuement par justice le duc de Borgogne, auteur du meurtre de leur père, et n'en pouvant avoir raison, à cause de la maladie du roy, heurent recours au roy d'Angleterre qui envoya pour ce subject le duc de Clarance avec une armée, laquelle ne fut pas sitôt en France que les parties s'acordèrent, mais les Anglois ne s'en voulant retourner sans estre remboursés de leurs frais, Charles, duc d'Orléans, compose avec eux à la somme de deux cens quarante mille escus, de laquelle en fut payé comptant cent quarante mille et, pour les cent mille restant, ledict duc d'Orléans bailla pour ostages son frère Jean, comte de Périgord et d'Angoulême lequel, pour ce subject, est mené en Angleterre ceste année 1413, estant lors aagé de neuf ans, où il demeura 32 ans à faute d'acquiter ceste somme et durant sa détention les comtés de Périgord et Angoulème estoint administrés au nom du duc d'Orléans (362).

 

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Le 21 mai 1413, les consulz de Sarlat font prester le serment à tous les habitans. Le peuple de Périgord, las d'une si lon­gue guerre, s'estoit rendu si perplex et si inconstant que, pour s'en asseurer, le magistrat leur faisoit souvent prester le ser­ment de fidélité solennèlement et sur le grand autel et en icelluy prometre de ne consentir que la ville ou autre place où ilz estoint fût mise ès mains des Anglois ny au pouvoir d'autre que le roy de France et aussi d'advertir ses officiers de ce qu'ilz scauroint se passer au contre, lequel serment se trouve avoir esté souvent pratiqué et réitéré à Sarlat par les consulz et à Dome par Plapech (363), lieutenant du séneschal de Périgord.

Le 7 de mars, les Anglois surprènent l'esglize et maison priorale de Taniès (364), ensemble tout le bourg, mais estant advertis qu'on se préparoit pour les en chasser, ilz se contentent du pillage et s'en vont (365).

Ceste mesme année, Arnaud de Bordeille, séneschal de Périgord, recouvre des mains des Anglois Castelnau de Berbières et quatre autres places et, pour la délivrance d'icelles, faict imposer sur la séneschaucée de Périgord huit cens livres. La quote de Sarlat est de cent livres. Mais bien tost après Castel­nau fut repris et anglois comme devant.

L'an 1415, Guilhaume de Merle, lieutenant du séneschal de

 

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Périgord, faict crier par plusieurs fois en la place publique de Dome de par le roy, qu'inhibitions et deffences sont faictes à Dome. tous les habitans de Dome de quitter la ville avec intention d'aller habiter ailleurs, à peine de confiscation de leur bien qu'ilz avoint à Dome; et mesmes deffenses à toutes persones d'achepter les biens de ceux qui les vouloint vendre pour quitter la ville, sur peine de perdre les biens en tel cas acheptés. Les guerres avoint desjà rendu le pays si désolé que à Dome, où il souloit avoir mille habitans, chefz de famille, n'en y avoit pas six vingtz en ce temps et, ceste année 1415, en la parroisse de Caudon n'en y avoit aucun ni dix huit ans auparavant. Le peuple quittoit tout et s'en alloit en Espaigne ou ailleurs. Ce fut la cause que le curé de Caudon, se voyant sans parroissiens si longuement, unit sa cure à celle de Dome.

Le lieu d'Allas, qui avoit esté pris par les Anglois, l'an 1407, et puys rendu et remis en l'obéyssance du parti de France, est reprins par les Anglois le 22 febvrier, mais le 4 de may suivant 1416, 1e sieur de Bordeille, séneschal de Périgord les assiège et le lendemain, jour de St Sacerdos, sur l'heure de vespres, faict donner l'assaut et les prand. Sarlat fornit à ce siège hommes, vivres et une somme d'argent pour les frais.

Le 4 novembre, le lieu de Palevézi est pris par les Anglois; les Sarladois en donnent advis au séneschal de Périgord, lequel ne peut venir jusques au troisiesme décembre auquel jour il se rendit à Sarlat avec des troupes de gens de guerre. Ce mesme jour, il va à St Quentin et le lendemain 4 décembre met le siège devant Palevézi. La bride de Sarlat y est apportée et de Montignac y apportent aussi une autre spèce d'artillerie nom­mée « le couillard ». Sarlat fornit à ce siège huict vingtz hommes et tout le pain de munition. Les assiégés se rendirent vie et bagues sauves le 8 décembre. La place estant reprise, le séneschal la fit razer et Sarlat fornit 59 manœuvres pour ce subject.

 

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BERTRANDUS DE CROPTA (366) est le XVe évesque de Sarlat esleu après le décès de frère Jean Arnaldi. Il estoit archidia­cre en l'esglize de Périgueux. Son élection fut confirmée à Bordeaux le 2 de septembre 1416 par David de Monferrand, archevesque, et le 15 d'octobre suivant il fit son entrée et prinse de possession à Sarlat. C'estoit pendant la tenue du concile de Basle. Il finit sa vie le 26 octobre 1440, ayant demeuré évesque 30 ans, pendant lesquelz il fit presque tousjours sa demeure à la Roque de Gaiac ou au prioré de St Cyprien. Il estoit issu de la noble maison de Lenquays, portant ses armes: d'azur chargées d'une bande d'or falçonnée en échiquier et deux fleurs de lis d'or, une au dessus la bande et l'autre dessoubz. Durant son siège, Jean la Cropte (367) son frère estoit capitaine à la Roque de Gaiac, ma chère patrie, qui estoit en ce temps une petite ville bien close et très-forte, dépendant de la temporalité de l'évesque de Sarlat, laquelle ne fut jamais prinse par Anglois et fut tousjours de bonne intelligence avec Sarlat.

Le 13 septembre 1417, Bertrand Suran, capitaine anglois, prend la ville de Dome avec les deux chasteaux, par la trahison

 

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de Bertrand d'Abzac, sieur de Montastruc, qui en estoit gouverneur pour le roy de France, lequel, estant en volonté de changer de parti pour prendre celluy d'Angleterre, met la ville avec les deux chasteaux au pouvoir des Anglois, à la charge que le gouvernement luy demeure, tellement que ceste année, Dome, Castelnau, Belvès, Siourac, Clarens (368), Monferran, Banes (369), Cuniac (370) et Biron tiènent pour l'Anglois (371).

Bertrand d'Absac (372), sieur de Montastruc, gouverneur à Dome pour les Anglois comme dict est, achapte du sieur de Baynac (373) le chasteau et chastelenie de Dome la Vieille pour le pris de VIIIm VIIIc livres, par contrat du 17 apvril 1418. Le sieur de Baynac a depuys soustenu que c'estoit une hypothèque et non vente pure. Le chasteau et chastelenie avoit esté de Guibert de Dome duquel le sieur de Baynac l'avoil acquis (374).

Le 21 de mars, avant le jour, les Anglois surprènent la ville de Limoil, mais n'en tenant que une partie, le sieur du lieu (375) qui estoit dans le chasteau, assisté des habitans, conserva le surplus attendant du secours. Il escript à ses voisins et tout incon­tinent, les habitants de Sarlat, de Salignac, de St Cyprien y accourent. Ce renfort arrive et les forces estant presque pareilles

 

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on se batit l'espace de trois jours, au bout desquelz les Anglois se retirèrent.

L'an 1419 Castelnau de Berbières est soubz l'obéyssance du roy de France (376).

Le premier de rnay 1420, le sieur de Baynac, séneschal de Périgord, le capitaine de Montignac (377), Pierre de Salignac (378) et les habitans de Sarlat vont attaquer le fort de Marzac (379) avec la commune du pays lequel est pris d'abord.

Le 15 du mesme moys et an, le sieur évesque (380) de Sarlat, le sieur de Baynac, le capitaine de Montignac, le sieur de Colonges (381), Pierre et Jean de Salignac, estant assemblés à Sarlat, font une ligue entre eux, offensive et deffensive contre les Anglois et tous autres qui voudroint faire desplaisir, s'accordant du chef qui les conduira et du nombre des hommes que chascun fornira et ordonnent que toutes leurs terres seront appelées « le pays de l'Union ».

Castelnau de Berbières est reprins un mercredi au soir

 

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11 de juin par Jean de Marquayssac (382), capitaine anglois (383).

En juin 1421, les Anglois de Dome, conduitz par Bertrand d'Abzac, leur gouverneur, vont au Roq de Vitrac, font une palissade sur l'advenue et couvrent de paille quelque ayrial qui y estoit resté l'an 1379 lorsqu'on l'avoit ruiné et y logent une garnison qui faict tant de voleries sur le pays que, ne les pouvant plus supporter, le capitaine de Montignac avec les habitans de Sarlat et autres circonvoisins les vont attaquer le 4 septembre, de plain jour, bruslent et brisent la palissade, les forcent, les prènent et razent rez terre ce fort afin qu'ilz n'eussent plus moyen de s'y establir.

Au commencement de novembre, le capitaine de Montignac (384), les sieurs de Cars (385), de Vaillac (386) et autres, assistés de leurs amys et des communautés du pays, mettent le siège devant Dome, laquelle ilz prènent le 12 du mesme moys, mais non le chasteau de Dome-la-Vieille, à cause de quoy le siège y continue tout le reste de novembre et décembre et

 

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enfin, ennuyés de la résistance, quittent le siège au commence­ment de janvier, laissant la ville françoise et le chasteau anglois.

Lors de ce siège (387), les consulz de Sarlat escrivent à Charles, Daufin de France, régent de l'Estat durant la maladie du roy, le supplient d'avoir esgard aux frays et domages par eux souffertz à raison des sièges de Dorne et autres places remises en l'obéyssance de la couronne de France à leurs despens et diligence, lequel, inclinant à leur requête, donne à la commu­nauté de la ville la somme de dix mille livres tournois par patentes du 23 novembre 1421, laquelle somme est assignée et payée sur la recepte de Limoges.

Les Anglois, que les seigneurs françois avoint laissé au commencement de janvier dans le chasteau de Dome-la-Vieille, reprènent la ville le 5 febvrier et assiègent le seigneur de Peyruse (388) qui commendoit à l'autre chasteau auquel Sarlat envoye des hommes et des vivres. Le capitaine de Montignac y accourt avec des forces, mais ilz truvent tant de résistance que dans trois jours le tout est rendu aux Anglois (389).

Le 24 febvrier, les Anglois, par la conduite du sieur Eguille, prènent la ville de St Cyprien et assiègent le prioré qui estoit la retraite des habitans. Les François de l'Union y accourent et les pressent si bien qu'ilz sont constraintz à lascher prise et se retirer (390).

 

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La ville de Ste Foy qui de long temps tenoit pour l'Anglois est mise soubz l'obéyssance du Daufin de France qui dores en avant sera appellé Charles VII, le séneschal de Bazadois et Amaniu de Mompezat l'ayant prinse par escalade et s'en estant rendus maistres (391). Sarlat faict trêves pour les années 1424 et 25 avec les garnisons angloises de Dome, Castelnau (392), Clérans, Monferran, Limoil, la Fontade (393) et autres.

En juillet 1426, les Anglois surprènent St Quentin (394), mais 1426 Jean la Cropte, frère du sieur évesque, acompaigné des habitans de la Roque de Gaiac où il estoit capitaine et des soldats prins à Sarlat en passant, les alla attaquer en diligence, si bien que avant qu'ilz se fussent barricadés il leur fit quitter la place.

Le roy Charles VII, par ses letres de l'an 1427, permet aux citoyens de Sarlat de pouvoir tenir fiefz nobles sans estre obligés à payer aucune finance pour ce respect, ce, en considération des fidèles services qu'ilz avoint rendu à l'Estat.

Pons de Beynac, seigneur et baron dudict lieu, est séneschal de Périgord pour le roy de France l'espace de vingt ans scavoir de 1428 jusques à l'an 1448 (395)

 

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Le 24 d'apvril 1430, le sieur de l'Aigle, le sieur de Colonges et autres seigneurs françois entrent dans Auberoche par escalade et prènent une grande partie de la ville. Les Anglois se retran­chent à l'autre. Les François y accourent, le sieur de Beynac y va avec nombre d'homes prins de sa terre et de Sarlat, le combat dura six jours après lesquelz les François se retirent. Quel­ques moys après Jean de Bretaigne, seigneur de l'Aigle, la prind et la mit en l'obéyssance du roy Charles.

La Fontade, place qui avoit tenu plusieurs années pour les Anglois est prinse par les François, moyenant un long siège auquel Sarlat contribue un bon nombre d'arbalestiers et pioniers (396).

A Sarlat, ayant basti les deux tierces parties de l'esglise parroissièle, travaillent l'an 1431 à la continuation d'icelle, atten­dant que le temps donne le loisir et les moyens de parfaire le restant.

Au moys d'aougst 1432, le sieur de l'Aigle (397) et Gontaut (398) capitaine de Montignac mettent le siège devant le chasteau de

 

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Campaigne (399) où estoit une garnison angloise qui faisoit de grandes voleries deçà et delà Vézère. Sarlat y envoyé une companie de soldatz et des pioniers avec vivres et munition de guerre. Les assiégés, après avoir soustenu un moys et demy, offrent de quitter la place moyenant une somme d'argent et, pour ce subject, les trois Estatz de Périgord s'assemblent à Montignac au moys de septembre, où est mis en délibération si on conti­nuera le siège ou si on leur baillera de l'argent. Les chefz des assiégeants disent la place estre si forte qu'ilz ne peuvent espé­rer de la prendre par force. Sur cet advis, la résolution est prinse que on composera et que la somme que les assiégés de­mandent sera imposée sur le pays pour leur estre baillée; la composition estant arrestée, les assiégés consignent la place ès mains du sieur de Baynac moyenant certains hommes qu'il leur donne pour ostages et, cela faict, le sieur de Baynac y met des soldatz de sa terre pour garder la place en attendant le paye­ment de la somme convenue, pour l'asseurance de laquelle

 

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Sarlat et les autres communautés luy baillèrent des hommes en hostage. La somme fut promptement levée et portée au sieur de Baynac et comptée aux Anglois le 25 d'octobre, auquel jour les cautions furent élargies d'une part et d'autre, et le lende­main la place fut razée de peur qu'ilz, ne la reprinsent (400).

Bigaroque avoit esté démolie et mise hors de deffense, l'an 1409, et depuys n'avoit porté aucun desplaisir au pays; néan­moins, craignant que les Anglois s'y logeassent et s'y fortifias­sent dans les ruines, il fut arresté que ceste place seroit razée (401). Ce qui fut exécuté par les communautés du pays.

L'an 1433, Sarlat accorde la trêve avec les garnisons de Castelnau et Limoil pour avoir libre le passage de Dordoigne et avec Lentis (402), où commandoit un Anglois nommé Madorqui rendoit le chemin de Caors dangereux, laquelle trêve ilz appelloint « soufferte » et la faloit achapter des Anglois, car sans ar­gent ilz n'accordoint rien.

La longueur des guerres avoit rendu les terres en friche, dont venoit la disette en ce pays meslé de François et Anglois. Les contributions estoint si grandes et les pilleries et ravages si fréquens que le peuple est réduit au désespoir, tellement que les habitans de Temniac et de Carlux avoint pris résolution, l'an 1434, de quitter le pays, mais la communauté de Sarlat les arresta, leur fornissant les moyens pour vivre et leur promet­tant toute sorte d'assistance (403).

 

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Le 15 d'octobre 1435 (404), Richard de Gontaut, capitaine à Montignac pour le comte de Périgord, suivi de plusieurs soldatz françois, se va loger dans les ruines du chasteau de Badefol, les répare et y faict quelque couvert et puys y establit une garnison qui va faire la guerre aux Anglois deçà et delà le fleuve de Dordoigne (405).

Vers la fin de l'année 1436, les Anglois sont chassés de Castelnau de Berbières et la place remise en l'obéyssance du roy de France après avoir esté possédée depuys l'an 1420 par les Anglois.

Le comte Rodriguo d'Arribaros (406), autrement appelé le comte de la Villedieu, lieutenant du roy Charles, vient en Guiene l’an 1437 avec quatre mille Espagnolz et prind sur les Anglois Fumel, Lauzun, Aymet, Issigeac, la Salvetat de Caumont et plusieurs

 

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autres places, à chascune desquelles il met une garnizon de naturelz françois pour les conserver en l'obéyssance de leur roy.

Jean de Valois, comte de Périgord et d'Angolesme, estant détenu en Angleterre pour les raisons déduites en l'an 1413, pour se rédimer vend, par procuration faicte au comte de Dunois et autres passée en Angleterre, la comté de Périgord à Jean de Bretagne, sieur de l'Aigle et vicomte de Limoges, la somme de sèze mille escus d'or, par contract du 4 mars de ceste année 1437, lequel vendeur estant l'an 1445 revenu d'Angleterre contesta ladicte vante en la cour du Parlement de Paris, mais l'acquéreur fut maintenu et demeura comte de Périgord (407).

La ville de Dome et le chasteau de Dome-Vieille, qui avoint tenu pour les Anglois depuys l'an 1417, sont reprins par les François soubz la conduite de Jean de Carbonières, sieur de Jayac, l'an 1438. Bertrand d'Abzac est prins dans le chasteau avec Archambaut d'Abzac son frère et faictz prisoniers, en­semble la femme et famille dudict Bertrand, mais Jean et Gantonet d'Abzac ses enfans, qui commandoint à la ville, voyant la surprinse, se retranchent en un quartier où ilz se deffendent courageusement. Les habitans de Sarlat y accourent pour seconder les François et bien tôt après Jean d'Armaignac, vicomte de Loumaigne, lieutenant du roy en Guiene, et le sieur de Castelnau de Brétenous (408) y arrivent. Les Anglois, voyant qu'ilz ne pouvoint résister à toutes ces forces, capitulent et, pour con­venir des articles, est faicte une assemblée à Gordon le 15 sep­tembre et là est passé un contrat, receu par Geraud Aoustier et

 

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Jean Polin notaires de Sarlat, par lequel ledict Gantonet et Jean d'Abzac promettent rendre la ville de Dome ès mains dudict sieur vicomte, comme lieutenant du roy Charles, à la charge que ledict sieur [vi]comte leur faira bailler trois mille réalz d'or et leur faira rendre ledict chasteau de Dome-la-Vieille ou autre place en justice de trois cens livres de rente, de laquelle ilz puissent paisiblement jouyr à perpétuité; qu'il faira mettre en liberté Bertrand d'Abzac leur père, Archambaut d'Abzac, leur oncle, leur mère et autres de la famille de leur dict père qui avoint esté faictz prisoniers comme dict est, et leur faira rendre leurs meubles ou trois cens réalz d'or pour la valeur; qu'il faira conduire en lieu assuré tous les Anglois qui pour lors estoint à Dome; que les habitans de Dome, après avoir juré fidélité au roy de France, jouyroint de toutes leurs antiennes libertés et franchises et, pour cet effect, ledict sieur [vi]comte faira envers le roy que la cour du seau et les assises acoustumées seront restablies et la monoye d'or et d'argent y sera fabriquée, et tous autres privilèges leur seront remis en la forme qu'ilz estoint avant que la ville tind le parti d'Angleterre et, moyenant ce, lesdictz Jean et Gantonet promettent que, incontinent après la délivrance des prisoniers, tant eux deux qui contrac­tent que leur père, mère et oncles presteront le serment de tenir avec toute fidélité le parti du roy de France et fairont tout ce qui leur sera possible de porter leurs subjectz de Saint-Subra (409) et Montastruc (410) d'en faire le mesme, et le sieur [vi]comte promet d'avoir l'abolition du roy tant pour eux que pour tous les habi­tans de Dome et autres qui, à leur imitation, voudront se ren­dre du parti françois. Toutes ces conditions furent acomplies et le roy, pour récompenser Jean de Carbonières d'avoir osté

 

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Dome des mains des Anglois, luy en donna le gouvernement avec quelques rantes et domaines (411).

Le 12 janvier [1439], les habitans de Limoil chassent les Anglois et mettent la place ès mains de monsieur de Turenne (412) et, par ce moyen, elle est réduite en l'obéyssance du roy de France.

En juillet 1439, le sieur de Turenne, venant de Limozin avec des troupes, passe à Sarlat et demande certain nombre d'homes à la ville qui luy sont accordés et puys s'en va passer la rivière de Dordoigne et met le siège devant Alat (413) qui tenoit pour les Anglois de long temps auparavant et la rend du parti françois.

Le premier de septembre, les Anglois surprènent la ville de Tenon (414), au delà de Montignac et le moys de décembre suivant furent assiégés et la place reprinse par la conduite du sieur de Turenne, si bien qu'elle ne demeura en la puyssance des Anglois que trois moys et demy.

Le 13 de mars audit an, jour de dimanche, Aillac est pris par les Anglois, ensemble Castelnau de Berbières qui estoit pour le parti françois depuys le moys de mars de l'an 1436 et, sur la fin de ceste année, est par trahison et surprinse mis en la puyssance des Anglois.

Le seigneur de Turenne assiège Aillac ès moys d'apvril, may et juin 1440 (415). Sarlat contribue à ce siège hommes, vivres, armes

 

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et munitions de guerre et, le 30 may, y font porter sur des char­rettes la bride et le lop avec escorte, à cause des Anglois de Castelnau qui alloint tous les jours sur ce chemin pour prindre prisoniers ceux qui alloint à ce siège. La place fut prise et le roy donna à la communauté de Sarlat quatre cens livres pour les frays par eux faictz à ce siège (416).

La peste, qui avoit esté grandement eschaufée en tout ce pays pendant l'automne de l'an 1440, continue tout le printemps de l'année 1441 et rend Sarlat si désolé que les consulz se trouvent, en peine de garder la ville et, à ceste occasion, acheptent la souf­ferte des garnisons angloises de Cuzor (417), Belvès, Monferran, Berbières, Castelnau et Siourac.

Au moys de juin, le chasteau de Monfort se trouve abandoné, tout le monde ayant quitté à cause de la guerre et peste, et les consulz de Sarlat y envoyent des hommes aux despans de la ville pour empescher que les Anglois ne s'y vinssent loger. Et en septembre, les mesmes consulz estant advertis que la ville et les deux chasteaux de Dome estoint si déprouvuz d'hommes que, si on n'y provoyoit, les Anglois les pourroint prindre sans difficulté, de quoy les consulz don­nent advis au sieur de Laigle, comte de Périgord, au séneschal du pays et au capitaine de Montignac et, le 28 octobre, sachant que les Anglois s'assembloint pour aller prindre

 

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Carlux et Monfort y envoyent des hommes pour leur résister. Le moys d'aougst 1442, le sieur deLaigle, comte de Périgord, le sieur de Pons (418), le sieur de Turenne, le sieur de Baynac, séneschal de Périgord, et autres seigneurs du pays (419) mettent le siège devant Belvès qui, pendant toutes ces guerres, avoit tenu le party d'Angleterre. Les Sarladois contribuent des gens de cheval, des arbalestiers, des manœuvres, des vivres, de l'artillerie et munitions de guerre, entre lesquelles sont qua­rante pierres de lop et quarante pierres de l'asne, ayant esté jugé que, en tout le pays, il n'y avoit quarrière si propre pour tirer de telles pierres que celle qui se trouvoit à Sarlat (420). Ce siège commença à la rny aougst et dura jusques au 16 septembre, auquel jour les assiégés se rendirent et Belvès devint François (421).

Le 27 septembre, les mesmes seigneurs mettent le siège devant Banes, chasteau sur le ruisseau de Couze, près Beaumont, lequel, pendant toutes ces guerres, avoit tenu pour l'Anglois; les assiégés composent et quittent la place moyenant une somme d'argent. Le 15 novembre, ceste place fut razée et pour ce faire Sarlat y envoya quinze manœuvres et bailla cinquante escus au comte de Périgord pour sa quote de la composition.

Le 7 octobre, les mesmes seigneurs assiègent Castelnau de Berbières et mandent à Sarlat d'envoyer des homes, des vivres et des arbalestes, ce qu'ilz font et mesmes y conduisent leur

 

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artillerie qui consistent en deux brides et un lop; les assiégés se rendirent sur la fin d'octobre.

Le 26 novembre, le comte de Périgord escrit à Sarlat qu'il avoit achepté des Anglois le chasteau d'Astissac (422) pour le razer, soubz espérance que le pays lui rendroit l'argent, comme en effect ceux qui estoint entre l'Isle et Vézère luy en avoint donné parole et désiroint que Sarlat y entrât pour une quatriesme (423) partie; que si la somme ne luy estoit randue, il estoit résolu de bailler la place au sieur d'Astissac (424) qui luy offroit restituer ce qu'il en avoit baillé, mais le pays ayma plus contri­buer et, par ce moyen le chasteau fut razé. Les mesmes sei­gneurs se préparoint pour aller attaquer Malrigou de Bidrenc (425)

 

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qui tenoit le chasteau de Biron, d'où il faisoit de grandz rava­ges sur l'Agénois et Périgord, lequel, estant adverti de l'appa­reil et résolution, fît entendre que cy-devant le sieur de Pen­tièvre luy avoit promis mille réalz d'or pour le délaissement de la place, laquelle capitulation il estoit prest d'effectuer de sa part, que si, au préjudice de ceste convention, on le venoit assiéger, il estoit résolu de mettre le feu au chasteau et se retirer à Bergerac, à cause de quoy ledict sieur comte lui fit compter ladicte somme et, moyenant ce, il quitta la place à Gaston de Gontaud, sieur du lieu; laquelle fut si mal gardée que, l'an après, elle fut reprinse par les Anglois soubz espé­rance d'une autre ranson.

Jean de Bretaigne, sieur de l'Aigle et comte de Périgord, estant décédé, Guilhaume de Bretaigne, comte de Pentièvre et vicomte de Limoges, luy succède et est comte de Périgord comme frère et héritier dudict Jean de Bretaigne, lequel avoit acquis le comté de Périgord ainsi qu'il a esté dict en l'année 1437. Ce Guilhaume de Bretaigne mourant laissa Françoise de Bretaigne sa fille unique héritière de tous ses biens, laquelle fut mariée à Alain d'Albret et, par ce moyen, le comté de Périgord entra en la maison d'Albret avec la vicomte de Limoges, ensemble les autres biens dudict Guilhaume. De ce mariage d'Alain d'Al­bret et Françoise de Bretaigne provindrent quatre enfans qui sont Jean, sire d'Albret, Amanieu, cardinal, Pierre, comte de Périgord qui mourut jeune et Gabriel, sire d'Avanes, qui mourut sans enfans, tellement que tous les biens d'Alain d'Al­bret et de Françoise de Bretaigne demeurèrent à Jean d'Albret

 

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lequel, comme héritier de sa mère, estoit comte de Périgord (426).

Au commencement de may 1444, le comte de Périgord et autres seigneurs du pays mettent le siège devant Ribeyrac et le prènent le 23 du mesme moys.

En toutes ces années plaines de guerre, les consulz de Sarlat font prester le serment sur le grand autel à tous les habitans d'estre bons et fidèles à la vie, de n'entrer en alliance avec personne soit anglois ou françois sans la volonté du conseil (427).

PETRUS BONALDI (428) est le XVIe évesque de Sarlat; il fut

 

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esleu le 11 novembre, qui est sèze jours après le décès de Bertrandus de Cropta, et proveu à Rome par le pape Eugène quatriesme « iiij kal. feb. pontificatûs anno XVI° » qui revient au 29 janvier 1446. Lors de son élection il estoit chanoyne d'Agen. Il est appelé Petrus du Ga ou du Gia dans quelques titres. Ses armoyries estoint une gerbe d'or les espis vers le ciel et deux estoiles aussi d'or, le tout en champ d'azur. Il tind le siège épiscopal de Sarlat quinze ans, au bout desquelz il résigna l'évesché à Bertrand de Roffignac son nepveu et fut faict évesque de Rieux, où il laissa ce monde environ l'an 1469 (429). Tout le temps qu'il tint la chaire de Sarlat, Bernardus Bonaldi, abbé de St Amans, estoit son vicaire général (430).

L'an 1448, Bertrand d'Abzac, possesseur du chasteau et chastelenie de Dome-Vieille depuys l'an 1418, est convaincu du

 

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crime de lèze-majesté, condamné à mort et son bien confisqué (431) et, par ce moyen, le chasteau et chastelenie sont unis à la courone de France jusques à présent, de quoy le sieur de Beynac est appelant et a playdé contre les gens du roy en plusieurs et diverses cours et playdé encore.

L'an 1449, le comte de Périgord et autres seigneurs françois mettent le siège devant la Force (432) et Moncuq (433), places près de Bergerac, et les Anglois (434) en mesme temps prènent par trahison la Salvetat de Caumont sur la rivière du Drot et, en janvier, à force ouverte vont assiéger Masduran (435). Plusieurs seigneurs françois s'assemblent et vont donner sur ce siège et les char­gent si hardiment qu'ils en font demeurer deux cens sur la place. Malrigou de Bideran et Jean d'Abzac (436) y sont faicts prisoniers et le reste se sauve à la fuitte et se rendent dans Bergerac. Mais l'an 1450, le mesme comte de Périgord, assisté de la noblesse et communautés du pays, va attaquer Bergerac où il tient le siège depuys le moys de juin jusques en septem­bre. Sarlat y envoye une compagnie de gens de pied tous vestus de livrée. Les assiégés se voyant sans espérance de secours se rendent (437). Le comte, ayant ainsi réduit Bergerac, la Force et Moncuq soubz l'obéyssance du roy, achapte des Anglois

 

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Aubeterre (438), Biron et Monferran et puys faict imposer sur le pays les sommes par luy sur ce subject avancées (439).

Le Rauzel (440) estoit anciennement un petit monastère dans la paroisse de St Giniès où résidoit un petit nombre de religieux, chanoynes réguliers de St Augustin, soubz la direction de l'un d'iceux en titre de prieur. Leur revenu consistoit en domaines qui leur avoint esté donnés par le fondateur en toute justice. Ce prioré estoit dépendant de l'abbaye de Lartigue (441) en Limozin; ayant esté ruiné pendant la guerre des Anglois et entièrement abandonné, il fut baillé à un religieux de leur abbaye de Lartigue lequel, l'an 1450, bailla tous ces domaines à nouveau fief. Il est à présent tenu en commende.

Le roy Charles, ayant recouvert la Normandie et chassé les Anglois de l'Isle de France, envoye son armée en Guiene l'année 1451, soubz la conduite du comte de Dunois (442), pour recouvrer ce que les Anglois y détenoint. Ceste armée prind Bordeaux. Blaye, Bourg, Fronsac, Liborne, St Milion, Castillon, Rions et plusieurs autres places au voisinage de Bordeaux et rend les Bordalois à telle extrémité qu'ilz sont contraintz de capituler et se rendre. Le comte, accompaigné des princes, comtes, barons et capitaines de l'armée françoise, y faict son entrée triomphante comme lieutenant du roy et puys faict prester le serment de fidélité à toute la ville. A l'exemple de Bordeaux, toutes les autres villes de la province se rendirent et prestèrent mesme serment de fidélité.

Les Bordalois, sollicités par les sieurs de Lesparre (443), de

 

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Monferran (444), de Rauzan (445), d'Anglade (446) et autres rapellent secrètement les Anglois en Guiene. Talbot (447) y vint avec une grande et puyssante armée et reprind Bordeaux le 23 octobre 1452 et, à suitte, reprind aussi Fronsac, Castillon, Monravel, Gensac, Ste Foy, Bergerac et quelques villes sur Garone voisines de Bordeaux, desquelles les unes attendent le siège et les autres se rendent volontairement, si bien que Talbot croit avoir remis la Guiene soubz l'obéyssance du roy d'Angleterre.

 

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Le roy Charles, ayant appris la révolte des Bordalois et la diligence que Talbot mettoit à remettre toute la Guiene en la puyssance des Anglois, ramasse et réunit ses forces desquelles il faict deux armées. La première est conduite par le roy mesme, composée des principaux princes et seigneurs du royaume, en laquelle y avoit huit cens gentilzhommes bre­tons, tous choisis dans la province et presque tous d'un aage (448) .... — L'autre estoit de quinze mille hommes, conduite par le comte de Clermon (449), filz du duc de Borbon et gendre du roy Charles. Le roy faict marcher ceste-cy devant laquelle va assiéger Castillon (450). Talbot vient avec toute son armée pour lever ce siège. L'armée françoise, la voyant proche, est un peu esbranlée et presque sur le point de quitter, mais, sachant que le roy estoit proche avec son armée, s'assure et prind résolution. Talbot, adverti que l'armée françoise se proposoit au combat, en est aise et se diligente, craignant de perdre l'occasion. L'armée françoise avoit amené trois cens pièces de fonte montées sur roue qu'ilz appeloint bombardes, (car ces armes à feu estoint desjà cogneues et pratiquées en France), lesquelles ilz avoint logé sur le passage par où Talbot devoit venir au com­bat, ensemble plusieurs machines qui tiroint quantité de grandes et grosses pierres. Les troupes angloises entrent cou­rageusement par le passage où l'artillerie les attendoit qui seul leur pouvoit donner accès dans l'armée des François. Celluy qui commandoit à l'artillerie prind son temps et d'abord en terrasse trois ou quatre cens. Ce massacre survenu à l'improviste trouble toute l'armée angloise et la met en désordre, de quoy Talbot se trouve en peine et, craignant la deffaicte de

 

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ses gens, dict au sieur de l'Isle son filz de se retirer et se réserver pour une plus heureuse occasion, lequel faict response qu'il ne pouvoit se retirer du combat auquel il voyoit son père courir hazard de sa vie. Talbot repart à cela: « J'ay pendant ma vie donné tant de tesmoignages de ma valeur et vertu militaire que je ne puys meshuy mourir sans honneur et ne puys fuir sans fère brèche à la réputation que j'ai acquise par tant de travaux; mais vous, mon filz, qui portés icy vos premières armes, la fuitte ne vous peut apporter aucune infamie ny la mort beaucoup de gloire. » Mais, sans avoir égard à cet advis, ce jeune seigneur, plein d'un généreux courage, assure ses gens, les anime au combat, leur faict reprindre leurs rangs et, les ayant disposés avec leurs boucliers en forme de tortue, va attaquer ses enemis dans leur camp, car ilz n'avoint encor ozé sortir de leurs tranchées. Les Fran­çois, se voyant ainsi pressés, entrent au combat; la meslée est grande. Cependant l'artillerie des François continue tousjours à tirer sur les troupes angloises, si bien que une pierre tom­bant sur Talbot luy brize une cuisse. Les Anglois, voyant leur chef par terre et le croyant mort et recognoissans les François plus fortz en artillerie et en nombre d'homes, perdent courage, se mettent en désordre et ne songent que à se sauver.

Les François au contraire s'animent et s'acharnent au com­bat; la bataille est sanglante. Talbot, son filz, sieur de l'Isle, et un autre sien fîlz bastard et un sien gendre y sont tués avec la pluspart de la noblesse angloise, et toute l'armée mise en pièces. Le corps de Talbot fut enseveli à l'endroit où il fut truvé et, à l'entour de sa sépulture, fut bastie une petite cha­pelle qui subsiste encore, mais découverte et à demi-ruinée.

Ceste deffaicte fut le 13 juillet 1453 (451), dans le Périgord et non

 

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dans le Bordelois, car le ruisseau, qui descend de Villefranche et entre dans Dordoigne tout contre, sert de limite entre le Bordalois et le Périgord et la plaine en laquelle fut donnée la bataille est en Périgord où tousjours depuys se treuve quelque relique et marque de combat.

Il semble que le ciel, pour gratifier les villes de Périgueux et Sarlat d'avoir inviolablement soustenu le parti de France, aye voulu que, par une victoire obtenue en leur champ périgordin, les enemis de la France soyent activement chassés de la Guiene.

L'armée des Anglois ainsi deffaicte, Castillon se rend et le roy en persone assiège Bordeaux qui se rend le 18 octobre et, à son imitation, toutes les villes de la Guiene se remettent à son obéyssance, et ainsi finit la domination des Anglois en Guiene de laquelle ilz sont entièrement expoliés et laquelle est activement remise soubz le sceptre et courone de France, après avoir esté l'espace de trois cens ans entre les griffes des léopardz anglois.

C'est une merveille que Sarlat, estant ville de frontière pendant ces guerres, environée de tant de garnizons angloises, aye pu si longuement subsister. Tout homme qui lira et considérera ce que nous venons de raporter sur ce cinquiesme Estat du Pé­rigord accordera que c'est avec beaucoup de raison que ceste ville porte pour devise en ses armes une salamandre d'or en champ de gule, soubz un chef d'azur chargé de trois

 

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fleurs de lis d'or (452). C'est un emblème auquel la salamandre signifie que ceste ville a duré longtemps et constamment dans le feu de la guerre, et le champ de gule, blazon de la vertu militaire, représente le sang que les habitans ont courageusemeut respandu pour se conserver soubz l'empire de ces trois fleurs de lis.

 

 

(1) « Ce cinquiesme Estat est soubz la domination des Anglois pendant lequel les villes et autres places du Périgord changent souvent de condition, obéyssant tantost aux Anglois et tantost aux François, selon les divers événements de la guerre. » (Ms. Tarde B.) Nous désignerons sous la cote précédente une copie, conservée à la Bibliothèque nationale (Ms. Fonds Périgord, t. XII), de la partie de la chronique de Tarde concernant l'his­toire civile et politique du Sarladais pendant la période de la guerre des Anglais. — Cette copie contient des variantes importantes, qui seront don­nées en note.

(2) La bulle d'Alexandre III, accordant à l'abbé Garinus et à l'abbaye de Sarlat des privilèges et la protection du Saint-Siège, est conçue dans les termes iden­tiques à ceux, de la bulle de 1153. Cependant, on trouve quelques noms ajoutés à ceux des églises nommées par Eugène III. Pour avoir une idée exacte de l'étendue des possessions de l'abbaye de Sarlat. au XIIe siècle, il est bon de les signaler ici.

Ce sont les églises ou chapelles de Saint-Nicolas (hameau dans la banlieue de Sarlat); Sainte-Marie de Temniac (section de la commune de Sarlat); Saint-Pierre de Montaut (commune, canton d'Issigcac); les domaines de la Banège (ruisseau, canton d'Issigeac); Saint-Pierre de Vespa (?); Saint-Paul (?); Sainte-Marie de Gavaudun (canton de Montflanquin, Lot-et-Garonne); Saint-Pierre et Saint-Saturnin de Calviac; Fériol (?). Cette bulle est ainsi souscrite: « Ego Alexander, catholicæ Ecclesiæ episcopus. Ego Bernardus, Portuensis et Sanctæ Rufinæ episcopus. Ego Hubaldus, presbyter card. tit. Sancta Crucis in Jerusalem. Ego Joannes, presbyter card. Sanctorum Joannis et Pauli tituli Pammachii. Ego Idebrandus, basilicæ duodecim Apostolorum presbyter card. Ego Joannes, presbyter card. Sanctæ Anastasiæ. Ego Guilhermus, tit. Sancti Petri ad Vincula presbyter cardinalis. Ego Boso, presbyter card. tit. Sancti Laurentii in Damaso. Ego Joannes, presbyter card. Sancti Marci. Ego Teoditus, presbyter card. Sancti Vitalis tituli Vestinæ. Ego Iacintus, diaconus card. Sanctæ Mariæ in Cosmeden. Ego Aruducio, diaconus card. Sancti Theodori. Ego Manfredus, diaconus card. Sancti Georgii ad Velum Aureum. Ego Hugo, diaconus card. Sancti Eustachii juxtà templum Agrippæ. Ego Vitellius, diaconus card. SS. Sergii et Bacchi.

Ego Petrus, diaconus card. Sanctæ Mariæ [in Aquiro].

a Datum Veruli per manum Gratiani, sanctæ Romanæ Eeclesiæ subdiaconi ac notarii, VIII idus Maii, indictione tertia, lncarnationis Dominicæ MCLXX, pontificatus verò domini Alexandri PP. III anno undecimo. » ( Ms. Tarde A.)

L'abbé Garinus de Comarque mit aussi son église sous la protection du roi Philippe I. Accompagné de plusieurs moines, il alla présenter au roi la charte de privilèges accordée à l'église de Sarlat par le roi Louis (Louis V, 986-987, plus probablement Louis IV d'Outremer, 936-954.) — Le roi, sur le vu de la charte, la confirme, par lettres données à Châteauneuf-sur-Loire en 1181 (B.N. Ms. Fds Périgord XXXVI; — Table chronologique des Diplômes, par Bréquigny et Pardessus, 1769-1865; — Ch. de Gérard-Latour, Catal. des abbés, v° Guarinus.)

(3) 1183 « Henri, fils aîné d'Henri, roi d'Angleterre, et d'Eléonore, duchesse de Guienne, décède au château de Mar­tel en Quercy. » (Ms. Tarde B.)

(4) Hélie V, dit Talleyrand, fils de Boson III, comte de Périgord, dès 1166, fit hommage à Philippe-Auguste en 1204 et périt en Terre-Sainte en 1205. (Art de vérifier lesdntes, 1784, p. 378. 379.)

(5) Raoul de Cromiac, al. Cormiac (G. Chr.), al. « Gromiac 1195. » (Catalo­gue des abbés de Sarlat par le chan. A. de Gérard-Latour.) — Entre Raoul de Gromiac ou Gromiac et Arnaud, les auteurs du G. Christiana (2e édition) placent R. de Siorac, qui paraît en qua­lité d'abbé de Sarlat, dans le traité entre Cadouin et Pontigny, en 1201.

Archambaut I, comte du Périgord, fils d'Hélie V, fait hommage au roi en 1212 et meurt sans postérité vers cette date. (Art de térif. les dates.)

(6) « 1199. — En Limousin, un chevalier trouva les statues d'un empereur et de ses enfans et filles de la grandeur et grosseur naturele, assis à table, estant toutes ces statues, tables, tréteaux et bans de fin or, le tout solide et non creux. Il y avoit des letres escriptes qui faisoient entendre le nom de cet empereur et le temps qu'il avoit régné. Richard, roy d'Angleterre, voulut avoir ce trésor par droit d'aubène, comme souverain au pays de Limozin. mais le chevalier qui l'avoit trouvé en sa terre ne le voulut bailler. Richard l'assiège dans un chasteau nommé Chaulus de Capréol, auquel siège Richard est tué d'un coup de trait tiré par les assiégés. Philippe-Auguste, roy de France et Henri et Richard, roys d'Angleterre, se firent par diverses fois la guerre, mais les armées ne vindrent pas en Périgord. — 1200. — Les Périgourdins, ne pouvant supporter la domina­tion des Anglois, se révoltent et prennent plusieurs places fortes, qui occasionna le roy d'Angleterre d'y venir avec une armée pour remettre ces places en son obéissance. » (Ms. Tarde B.)

(7) On ne connaît malheureusement aucune empreinte de ce sceau de l'ab­baye de Sarlat, curieux par la repré­sentation de l'ancienne abbatiale.

(8) « Bertrandus de Limegeouls, circà 1208, non Bernardus. » (Ch. de Gerard-Latour, loc. cit.)

(9) Castillonès, chef-lieu de canton du Lot-et-Garonne.

(10) Simon, baron, puis comte de Montfort, croisé en 1199, se distingua en Palestine. Il fut élu par les barons, en 1208, chef de la croisade contre les Albigeois. Il s'empara de Béziers et de Carcassonne en 1209, battit Pierre II d'Aragon, allié des Albigeois, à la bataille de Muret en 1213, dépouilla de ses Etats le comte de Toulouse et s'en fit investir par le pape Innocent III. — Simon de Montfort fut tué d'un coup de pierre en assiégeant, en 1218, Toulouse qui s'était révoltée contre son autorité.

(11) Montpezat, ch.-lieu de canton (Lot-et-Garonne).

(12) Marmande, ch.-lieu de canton (Lot-et-Garonne).

(13) Casseneuil, canton de Villeneuve-d'Agenais (Lot-et-Garonne).

(14) Biron, commune, canton de Montpazier. — Siège d'une des quatre premières baronnies du Périgord.

(15) Simon de Montfort, après la prise de Biron, fait, traîner à la queue de son cheval et pendre ensuite un certain Martin Algay, espagnol, qui, après avoir servi sous ses ordres, l'avait trahi et était passé sous la bannière du comte de Toulouse. Ce Martin Algay était un chef de routiers comme Mercadier et Louvart. Il avait épousé une fille d'Henri de Gontaut, seigneur de Bigaroque et de Biron, et était lui-même seigneur de ces deux terres au moment de sa mort. — (Pierre, moine des "Vaux de Cernay, dans le Recueil des Historiens des Gaules t. XIX, p. 65; — G. Ch. t. II, 1550. Eccles. Sarlat. abb. Cadun.).

(16) Dome, ch.-l. de canton, arrondissement de Sarlat (Dordogne).

(17) Montfort, bourg, section de la commune de Vitrac, canton et arrondissement de Sarlat.

(18) Bernard de Casnac, seigneur de Montfort, Ailhac et Castelnau, mari d'Alix de Turenne, sœur de Raymond IV, vicomte de Turenne.

(19) Castelnau de Berbiguières, commune du canton de Dome, arrondissement de Sarlat.

(20) Beynac, commune du canton de Sarlat, siège d'une des quatre premières baronnies du Périgord. « Le château de Baynac fut pris par Simon, comte de Montfort, sur Gaillard de Baynac. On prétend qu'il fit une belle défense, que la fameuse tour appelée « des Sarrazins » fut brûlée, malgré la recommandation de Philippe-Auguste au comte de Montfort de ménager, en la personne de Baynac, l'allié de la France. » (B N. Fds. Périgord, t. CXXI, Dossier Baynac, p. 2. v°.)

(21) Archambaud II, fils puîné d'Hélie V,            comte du Périgord, succède à Archambaud I, comte du Périgord, son frère aîné, vers 1212, et meurt vers 1243. (Art de de vérif. les dates, 1784, p. 379.)

(22) Après B. de Limegeouls, et avant Hélie, abbés de Sarlat, le chanoine de Gérard-Latour place: « Guido de Cornil, 1212, prætermissus à Sanmarthanis » (loc. cit.). Cet abbé est inséré au catalogue, dans les éditions suivantes du Gallia Christiana. Gui de Cornil est nommé dans l'acte par lequel Jean de Veyrac, évêque de Limoges, commissaire nommé par le roi Philippe, déclare, après en quête, que les habitants de Sarlat doivent la taille à l'abbé, lors de son élection. « Actum Sarlati. 12 Kal. decembris 1212. » — (B.N. Ms. Fds. Périgord, XXXVIII;—Chanoine de Gérard, Catal. des abbés, v° « Guido de Cornil ».)

(23) « Hélie de Unione, non Vinione, 1225 circà ». (Chanoine de Gérard, loc. cit.) Il était déjà abbé de Sarlat en 1214. Cette année, le 14 septembre, Hélie, abbé Sarlat, prête serment de fidélité à Simon, comte de Montfort, pour les chevaliers et habitants de la Roque de Gajac. — Acte passé à Dome. — B.N. Ms. Fds. Périgord. LXX.) « Il se disoit chappellain d'un cardinal prestre nommé le cardinal de Saint-Laurent. » (Ms. Tarde A; — Chanoine de Gérard-Latour, loc. cit.)

(24) Bergerac, chef-lieu d'arrondissement (Dordogne.)

(25) Limeuil, commune du canton de Sainte-Alvère, arrondissement de Bergerac.

(26) « Helias Petri, 1229. » (Chanoine de Gérard-Latour, loco citato.)

(27) Saint-Léon-sur-Vézère, commune du canton de Montignac, arrondissement de Sarlat, ancien Prieuré conventuel.

(28) Le miracle de Saint-Léon est rapporté par le P. Dupuy (Estat de l'Eglise de Périgord, II, p. 82) dans les mêmes termes. L'inscription de la chapelle, qui existe encore, est du XVIIe siècle. (Voir Bulletin, VI, 378.) M. Galy a signalé (ibid. VI, 292) une petite charte, venant du fonds de Mourcin, concernant ce miracle. Elle n'a pas été publiée. Le second témoin du miracle est appelé aussi: Jean Sendeli. (Ms. Tarde A.)

(29) Saint-Thomas de Montignac-sur-Vézère, lieu indéterminé, situé à « 3 ou 400 pas du château ». (Table chron. de l'église de Sarlat, sub anno 1580.)

(30) Gerardus de Vallibus, al. Geraldus. 1238. » (Chanoine de Gérard-Latour, Catalogue... etc.) Cet abbé, au mois de novembre 1238, prête au roi le serment de fidélité, pour lui et ses vassaux, ses châteaux et ses possessions. — Acte scellé du sceau de l'abbé. (Orig. parchemin, Arch. nat. S. 627, n° 9; — Douët d'Arcq, n° 9083; — de Bosredon, Sigillographie du Périgord, n° 440.)

(31) Guillaume, abbé de Tourtoirac.

(32) La date du mariage est incertaine. (Boutaric, Saint Louis et Alfonse de Poi­tiers, p. 41.)

(33) Castillonès, canton de l'arrondisse­ment de Villeneuve-d'Agénais (Lot-et-Garonne).

(34) L'abbé de Cadouin était en 1239 Jean Bertrand.

(35) Archambaud II, comte de Périgord, frère d'Archambaud I, fils d'Hélie V (1212-1243 circà). Hélie VI succède à son père Archambaud II en 1245 et meurt vers 1250, laissant pour héritier son fils Archambaud III, qui est comte de Périgord en 1250 et meurt vers 1266. (Art de vérifier les dates. 1784, 379.)

(36) « Hélias de Magnanac, 1247 circà. » (Chanoine de Gérard-Latour, loc. cit. G. Ch. 2e édition.)

(37) Villeneuve-d'Agénais, chef-lieu d'ar­rondissement (Lot-et-Garonne). Bastide fondée, entre 1264 et 1268, par Phi­lippe de Villa Faverosa, sénéchal d'Al­phonse, comte de Toulouse et de Poi­tiers, sur un territoire nommé Gajac, dépendant de l'abbaye d'Eysses. (G. Ch., t. II, col. 435; —B.Nat. Ms. Fonds Oihénart, t. CVII;—Curie Seimbres, Essai sur les Bastides, 1880, p. 229.)

(38) Traité de Westminster, 25 juillet 1259.

(39) « Geraldus de Albussone, 1255. » (Chanoine de Gérard-Latour, loc. cit.; — G. Ch. 2° édition.) C'est à tort que certains généalogistes attribuent G. d'Albusson à la grande famille d'Aubusson, dans la Marche li­mousine. L'abbé Gerauld et son predécesseur Hélie de Magnanac appar­tenaient à deux des plus anciennes familles de la grande bourgeoisie de Sarlat, éteintes l'une et l'autre à la fin du XVIe siècle seulement.

(40) « Arnaldus de Stapone, 1260-1274.» (Chanoine de Gérard-Latour, loc. cit. et G. Chr. 2e édition.) Cet abbé fut tué d'un coup de flèche en 1274, pendant qu'il lisait la XIIe leçon, le jour de la dé­dicace de son église. Plusieurs moines de Sarlat furent emprisonnés à ce sujet. (Majus Chronicon Lemovic. à Petro Coral, dans le Recueil des Historiens des Guides, t. XXI, p. 779.

(41) Il s'agit du couvent des Cordeliers, bâti hors la ville, dans le faubourg de Lendrevic, qui a subsisté jusqu'à la Ré­volution.

(42) Par acte du 3 septembre 1238, Guirauld de Vals, abbé de Sarlat, cède à Raymond VII, comte de Toulouse, mar­quis de Provence, l'hommage dû à l'abbaye et les droits possédés par elle sur la seigneurie de Beynac, sous l'hommage que le comte de Toulouse devra rendra au monastère de Sarlat en l'é­glise abbatiale. Par le meme instrument, Gaillard, chevalier, seigneur de Beynac, du consentement de l'abbé de Sarlat, rend au comte de Toulouse l'hommage des bourg et château de Beynac (Original parch. A.N. J. 309-16.) Quatre sceaux en cire brune pendent au pied de l'acte; ce sont ceux: 1° du comte de Toulouse, 2° de Gaillard de Beynac, 3° de l'abbé Guirauld, 4° de l'abbaye de Sarlat, portés dans la Sigillographie du Périgord, sous les n°s 111, 440, 441, et dans l’Inven­taire de M. Douët d'Arcq sous les nos 745, 1424, 9083, 8405. — Un autre original de cet important document, sur lequel Lespine a fait une copie (Fds. Périgord, LXXVIII, p. 25), existait au XVIIIe siè­cle aux archives de Beynac.

(43) « Cette mesme année 1260, les Frères Prescheurs de sainct Dominique viennent à Bergerac pour s'y establir soubz la conduite de Frère Bernard de Porchères, Hélie Bruneti, bourgeois de Bergerac, leur achepta un lieu pour bastir et leur édifia le dortoir. Geraud Rogier fit faire le cloistre l'an 1262. Douze religieux y furent envoyez par le chapitre tenu en Avignon et commencèrent à y demeurer. Guilhaume de Saint-Astier, parent de l'évesque de Périgueux, y fut le premier supérieur. Bergerac estoit alors une chastellenie appartenant à la maison de Pons. » (Ms. Tarde A.)

(44) Villefranche-de-Belvès, chef-lieu de canton, arrondissement de Sarlat. Bastide de frontière, fondée en 1260, au lieu dit Vieil-Sivrac (Sainte-Marie-de-Viel-Sieurac, ancienne paroisse), formant plateau sur une colline. (B.N. Fds. Lat. 54015.) En 1357, Villefranche-de-Belvès reçoit de Charles, fils aîné et lieutenant du roi, deux chartes (Ordonnances, III, p. 201). Ces lettres ne renferment aucune indication sur l'origine de Villefranche, comme bastide; elles se bornent à relater que cette ville eut particulièrement à souffrir de la guerre des Anglais, ayant été prise par eux en 1345, et reprise la même année par les Français qui la livrèrent aux flammes. (Curie-Seimbres, Essai sur les Bastides, 1880, p. 196-197.) Les coutumes de Villefranehe sont de 1260.

(45) « L'an 1269, sainct Louys, roy de France, allant pour la seconde fois à la guerre d'Outremer passe par le Périgord et va rendre ses vœux à Cadoin au Sainct-Suaire. » — « 1270. L'abbé et les religieux de Sarlat passent accord et transaction avec les bourgeois et habitants de la ville pour raison de la justice et autres choses dont ilz, avoient différent, mais cet accord ne tint pas longuement, car il se trouve d'autres procès, accords et transactions postérieures à ceste cy. » (Ms. Tarde A.)

« 1271. — Toutes les terres dépendantes des comtés de Tolose et Poitou sont unies à la couronne de France, par le décès d'Alphonse et Jeanne, sa femme, qui moururent sans enfants. » (Ms. Tarde B)

(46) Beaumont, chef-lieu de canton, arrondissement de Bergerac, anciens diocèse et sénéchaussée de Sarlat. — Bastide d'origine anglaise, fondée dans la 2e moitié du XIIIe siècle, par Luc de Terny, officier du roi d'Angleterre. Le roi Edouard I, en affermant pour 10 ans à un citoyen de Londres ses bastides du Périgord, mentionne « bastidam nostram de Bellomonte », 16 juillet 1284. (B.N. Ms. Fds. Bréquiqny, t. XIV.) On assigne à l'année 1272 la construc­tion de l'église fortifiée de Beaumont. Ce remarquable édifice avait été fondé par l'abbaye de Cadouin et le cha­pitre de Saint-Avit. (Annuaire du dé­partement de la Dordogne; — de Verneilh-Puyraseau, Hist. d'Aquitaine, t. I, p. 355; — de Gourgues, Les communes du Périgord, p. 28; Dict. topogr.; — Curie-Seimbres, Essai sur les Bastides, 1880, p. 201, 202.)

(47) Prieuré des Veyssières, ordre de Grandmont. On voit quelques débris de cette maison religieuse dans la commune de Vitrac.

(48) Badefol, commune du canton de Cadouin, arrondissement de Bergerac.

(49) Simon de Melun, fils de Jean II, vicomte de Melun, et d'Isabelle, dame d'Antoing et d'Epinoy, seigneur de la Loupe et de Marcheville; sénéchal de Périgord, Limousin et Quercy en 1280; maréchal de France en 1290; grand-maître des arbalétriers, tué à la bataille de Courtrai. (Voir Sigillogr. du Périgord, n°42.)

(50) Dome. Bastide de frontière d'origine française, couronnant un rocher, rive gau­che de la Dordogne, sur la limite des pos­sessions anglaises du Quercy et de l'Agénais. Le vendredi 7 mars 1281, Simon de Melun, sénéchal du Périgord, Limousin et Quercy, achète, au nom du roi de France, de Guillaume de Dome, cheva­lier, les maisons et territoire que celui-ci possédait au Mont de Dome, moyen­nant 500 livres tournois, « ad faciendam bastidam in dicto monte ». (Arch. nat. J. 295, n° 32. Orig. parchem.) En 1283, le roi Philippe le Hardi unit la nouvelle ville à la couronne, privilège (usuel pour les bastides) confirmé le 14 août 1360, par Louis, duc d'Anjou. (Arch. nat. Trésor des chartes, Rég. 231, n° 121; — Curie-Seimbres, Essai sur les Bastides, p. 202, 203; — J.-B. Lascoux, Documents sur Dome. Paris, 1836, passim.)

(51) Lire: Raymond de Cornil.

(52) Montpazier, chef-lieu de canton, arrondissement de Bergerac, anciens diocèse et sénéchaussée de Sarlat. Bas­tide d'origine anglaise, fondée en vue de défendre la frontière qui sépare l'Agénais du Périgord, sur un plateau, baigné par le Drot, appelé « Puy de Pico », acheté en 1273. (M. et J. Delpit, Ms. de Wolffenbuttel, f° 128, n° 468.) D'après M. de Gourgues, P. de Gontaut, baron de Biron, aurait donné en 1284 le territoire appelé de Boursie à Jean de Grailly, sénéchal pour le roi d'Angleterre. (Les Communes du Périgord, p. 28.) L'abbé Audierne donne à cette fondation la date du 7 janvier 1284. (Périgord illustré, p. 533.) Par lettres d'Edouard I, en date du 12 avril 1289, il est enjoint aux barons et autres ayant juridiction sur ceux qui « juraverunt burgesiam bastide nostre Montis-Pazerii et promiserunt se domos facturos infrà certum terminum », de les contraindre à l'exécution de leurs promesses, sous peine de 10 livres d'a­mende. (B.N. Ms. Fds. Bréquigny, t. XIV.) Les privilèges et coutumes de Montpazier furent confirmés par Charles VIII en oc­tobre 1484. (Curie-Seimbres, Essai sur les Bastides, p. 205-206); — F. de Verneilh-Puyraseau, Mémoire, dans les Annales archéologiques de Didron, t. VI.

(53) Voir note 46.

(54) Bernard de Vals était prieur de la Sauvetat-de-Caumont, au diocèse d'Agen, lorsqu'il fut élu abbé de Sarlat par Pierre, prieur de Saint-Sardos de Laurenque, Gilbert, prieur de Vaux, Guy, sacristain, et Hélie, prieur de Puy-Guilhem, électeurs choisis par les autres moines du couvent. Il fut confirmé par Raymond d'Auberoche, évèque de Périgueux, par lettres données le 3 des ides de septembre,date qui revient au 11 sep­tembre, 1285. (Orig. parch. Arch. nat. J. 347, n° 94, scellé du sceau de l’évêque de Périgueux en cire verte.)

(55) Saint-Avit-Sénieur, commune du canton de Beaumont, arrondissement de Bergerac.

(56) Montferrand, commune du canton de Beaumont.

(57) Puybeton, h. commune de Nojals, canton de Beaumont.

(58) Les lettres de Philippe le Bel dont parle Tarde sont datées du mois de février 1289 (v. st.). Elles contiennent l'acte de paréage entre le roi et l'abbé de Sarlat, relatif à l'exercice de la justice par les officiers du roi et ceux de l'abbé, et à leur compétence respective. Une clause spéciale autorise le roi à acquérir, moyennant indemnité à l'abbé, seigneur suzerain, les biens que Amalvin Bonafos, Bertrand et Gaillard de Gourdon, possèdent à Dome. On voit que le roi ne négligeait pas les intérêts de sa nouvelle bastide de Dome et qu'il n'accordait pas gratuitement sa protection à l'abbaye dans sa lutte contre les consuls de Sarlat.

L'abbé et les religieux nomment Pierre Lemotzi leur procureur pour aller jurer en leur nom l'acte de pareage: « Actum apud Sarlatum die Veneris post Lœctave Jerusalem anno dom. M° CC° IIIIxx X° ». L'original en parchemin (Arch. nat. J. 397, n° 13) est scellé de 2 sceaux en cire jaune attachés à des cordons, le 1er de fil blanc, le 2e de fil blanc, rouge et bleu, représentant