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Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Le poëme de la croisade contre les Albigeois

ou

l'Épopée nationale de la France du sud au XIIIe siècle

 

Étude historique et littéraire

Thèse pour le doctorat ès-lettres présenté à la Faculté de Paris

par G. Guibal,

________________

Toulouse

Imprimerie de A. CHAUVIN

Rue Mirepoix, 3

1863.

INTRODUCTION

Plan général.

En 1837, M. Fauriel publiait la chanson de la croisade contre les Albigeois. Une remarquable préface accompagnait l’édition de ce poëme, qui ajoutait un précieux document aux documents réunis alors depuis peu dans le dix-neuvième volume des Historiens de France. On retrouve dans cette étude féconde et lumineuse, avec la critique hardie, large, pénétrante de M. Fauriel, cette connaissance étendue du moyen âge et de sa littérature, dont son histoire de la poésie provençale nous a donné tant de preuves, cette connaissance plus approfondie encore de la société méridionale, qui se laisse pressentir ici plutôt qu’elle ne se déploie. Mais la tâche que M. Fauriel s’était proposée, le forçait à se contenter sur plus d’un point d’une indication rapide. Editeur d’un poëme dont la trace était depuis longtemps perdue, M. Fauriel devait recueillir les seuls indices qui en avaient de loin en loin attesté l’existence. Il fallait d’abord essayer l’histoire non-seulement du poëme, mais du manuscrit unique qui est parvenu jusqu’à nous ; il fallait indiquer les caractères et la nature de ce document nouveau, marquer la place de ce poëme à côté des grandes productions épiques du moyen âge, montrer les modèles sur lesquels il s’était formé. Une grande partie de la préface est consacrée à ces études préliminaires : elles étaient indispensables. M. Fauriel peut ensuite limiter le champ de sa dissertation, se renfermer dans les limites du poëme, et descendre plus avant dans le fond de cette épopée. Ce n’est pas néanmoins une analyse détaillée et approfondie qui commence ici. Recommander ce poëme à l’attention de l’historien et de l’homme de goût, faire ressortir l’intérêt qu’il peut offrir à l’un et à l’autre, tel est le but que M. Fauriel s’est proposé d’atteindre, et il l’a atteint avec un rare bonheur. Il a soulevé les questions les plus graves que provoque la lecture de ce poëme ; il en a résolu quelques- unes ; et si ces solutions peuvent ne pas sembler toujours définitives, la méthode, la précision, la justesse de la discussion sont de précieux modèles pour ceux même qui croient devoir admettre et défendre-les solutions contraires. M. Fauriel nous fait suivre le courant d’idées, de sentiments, de passions qui traverse ce poëme ; il en a signalé en traits rapides les mérites historiques et littéraires ; les caractères les plus saillants de ce récit, qui prend quelquefois des proportions épiques, sont plutôt indiqués que longuement expliqués. — M. Fauriel nous renvoie au texte ; il a hâte d’arriver à un nouvel ordre de considérations qui est le complément naturel de sa préface et qui le ramène à ce qu’on peut appeler l’étude extérieure du poëme ; il faut assigner à cette composition son rang dans le développement hâtif et brusquement interrompu de la pensée méridionale ; il faut que nous voyions dans cette chronique versifiée et souvent poétique la transition de l’épopée à l’histoire : l’auteur est à certains égards l’Hérodote provençal ; c’est en effet du côté historique de ce curieux monument que M. Fauriel se montre surtout préoccupé ; il met en lumière l’équitable impartialité du récit ; il retrouve la vérité dans ce qui semble n’appartenir qu’à la fiction et n’être que le fruit de l’imagination du poëte ; il nous fait entrevoir les perspectives qui s’ouvrent dans ce poëme sur les côtés les moins connus de la société méridionale ; il nous avertit des richesses que renferme cette chanson de gestes; mais il révèle la mine plus encore qu’il ne l’exploite lui-même, remettant à une autre époque un travail qui a, dit-on, été commencé et dont la mort a seule interrompu l’exécution.

Reprendre ce poëme, en faire, pour ainsi dire, une étude intérieure, recueillir tous les indices qui peuvent nous faire pénétrer dans les secrets de la composition, de ce précieux document, apprécier le degré et la nature de la vérité historique qu’il faut attribuer à ces récits, étudier la société du midi sous ses aspects les plus nouveaux dans l’image que nous en trace le poëte, chercher les causes qui ont pu faire tomber ce monument de littérature et d’histoire dans un oubli d’où il n’a été retiré que de nos jours, indiquer celles qui semblent le plus particulières à la nature et au caractère de ce poëme, aux idées et aux passions qu’il exprime, ce n’est pas refaire, dans des conditions bien marquées d’infériorité, l’œuvre excellente de M. Fauriel, c’est bien plutôt la continuer ; c’est plutôt obéir à la pensée et aux encouragements de ce maître illustre. Si nous sommes obligé de passer dans le sillon qu’il a déjà tracé, nous nous efforcerons de le creuser, de l’approfondir, heureux de féconder le sol qu’il a débarrassé de ses ronces incultes, et dont il a découvert la merveilleuse richesse. C’est sous les auspices et sur les traces de ce guide aussi sûr que hardi que nous voulons étudier, dans une de ses plus vivantes expressions, la société méridionale des premières années du treizième siècle. Sa vie est si complexe, si originale ; son histoire est pleine d’une émouvante poésie ; cette poésie, c’est celle des grands drames de l’histoire des révolutions profondes, des infortunes inouïes, des dévouements héroïques !

PREMIÈRE PARTIE.

Etude critique et littéraire du poëme

CHAPITRE PREMIER.

Composition du poëme : la première et la seconde partie. — Doivent-elles être attribuées à un seul et même poëte? — Opinion de M. Fauriel. — Conversion politique du troubadour.

Une question capitale domine l’étude analytique et littéraire à laquelle nous nous proposons de soumettre ce poëme. Cette question se présente à la première lecture de cette chanson de gestes. — Pour la poser, empruntons les termes dans lesquels M. Fauriel l’annonce : « Le poëme de la croisade est double, dit-il dans son introduction : il est compose de deux moitiés, dans chacune desquelles domine un sentiment contraire à celui qui règne dans l’autre moitié ; il a l’air d’appartenir à deux hommes non-seulement différents, mais contraires, mais ennemis, mais avant des buts opposés? »[1]. Sont-elles l’œuvre de deux troubadours ou bien celle d’un seul et même poëte ?

Le texte de la geste observé avec attention renferme à la fois les données et la solution de ce problème, dont on ne peut saisir l’étendue et la portée qu’après une vue d’ensemble du poëme dont nous voulons étudier la composition.

Deux parties bien différentes par la longueur, l’étendue et le mérite composent cette histoire de la croisade la première raconte les événements qui se sont accomplis depuis le meurtre de Pierre de Castelnau jusqu’à l’intervention du roi d’Aragon en faveur du comte de Toulouse ; la seconde célèbre ceux dont le midi a été le théâtre depuis la bataille de Muret jusqu’à la seconde apparition du fils de Philippe-Auguste dans le midi. Nous assistons au désastre qui termine le premier acte du drame de la guerre des Albigeois : le concile de Latran, la glorieuse défense du midi, qui accourt tout entier sous la bannière des comtes de Toulouse, l’héroïque résistance de cette puissante cité, la mort de Simon de Montfort, tels sont les grands spectacles qui viennent dans la seconde partie frapper notre imagination, émouvoir notre cœur.

Ces deux: moitiés inégales du poëme sont animées, d’un esprit bien différent.

Dans la première partie de son œuvre, le poëte est partisan de la croisade ; il est Français ; les compagnons de Montfort sont pour lui nos barons[2] (nostri baros frances, la nostra gens de Fransa). — Son héros, c’est le comte de Montfort ; il lui prête avec plus d’admiration que de discernement les qualités qui composaient l’idéal du chevalier : à ses yeux, Montfort réunit la douceur dont il a donné peu de preuves au courage qu’on ne saurait lui contester.

L’abbé de Cîteaux est un saint Folquet de Marseille n’a point son pareil en mérite. — En recueillant, au contraire, dans la seconde moitié les traits sous lesquels le troubadour dépeint ces mêmes partis et ces mêmes hommes, il est aisé d’établir entre les jugements et les appréciations des deux parties de la geste, une perpétuelle opposition, une constante antithèse. La croisade est une œuvre de cupidité, de violence, d’iniquité ; les Français sont de mauvais terriers  qui perdent par leur orgueil et leurs excès les conquêtes accomplies par leur vaillance. Toulouse est la cité glorieuse qui relève parage, combat pour droiture et fait briller courtoisie d’un nouvel éclat. — De toutes les vertus qui lui avaient été si largement prodiguées, Montfort n’a conservé qu’un héroïsme indomptable ; et cet héroïsme uni à une implacable obstination, à un orgueil farouche, que la défaite irrite jusqu’à la fureur, est bien plutôt un vice qu’une vertu. L’épitaphe ironique que le poëte grave sur la tombe du spoliateur des comtes de Toulouse, est l’amère contre-partie des fades éloges décernés au héros de la croisade. « L’épitaphe dit à celui qui sait bien la lire, qu’il est saint et martyr, et qu’il doit ressusciter, hériter du ciel, porter la couronne et monter sur le trône.Et moi j’ai entendu dire qu’ainsi doit advenir, si occire les hommes, répandre le sang, perdre les âmes, consentir des meurtres, croire les mauvais conseils, allumer les flammes, détruire les barons, honnir parage, enlever les terres, encourager l’orgueil, attiser le mal, éteindre le bien, égorger les femmes et massacrer les enfants, sont des voies pour gagner Jésus-Christ dans ce siècle » [3]. — Folquet est un prélat hautain et despotique, après avoir été un troubadour corrompu ; il souffle le fanatisme dans les cœurs qu’il a énervés par ses lâches poésies ; il met un faux zèle de pasteur et une onction hypocrite au service de sa haine et des passions de Montfort[4].

Ainsi un courant tout contraire d’idées et de passions traverse cette seconde partie du poëme. Ce sont des hommes tout nouveaux qui apparaissent, des figures toutes transformées qui s’offrent à nos regards. — Un tel changement a frappé M. Fauriel : il en a cherché la cause dans l’impression produite sur l’âme naturellement honnête du troubadour par les crimes de la guerre, par les oppressions de la conquête. Les yeux du poëte se seraient dessillés : les vérita­bles projets des conquérants laïques et ecclésiastiques se seraient découverts à ses regards ; et il se serait détourné de ces Français, dont il avait d’abord chanté les terribles exploits !

Discuter cette solution, et tout en reconnaissant qu’elle satisfait l’esprit et console la conscience, mettre en présence des arguments plus ou moins spécieux sur lesquels elle s’appuie, les objections qui se tirent du fond même du poëme, tel est l’objet de la première partie de ce travail !

CHAPITRE II.

Les tendances et les idées religieuses du poëte modifiées comme ses tendances et ses idées politiques. — Foi large et tolérante dans la deuxième partie. — Brutale condamnation des hérétiques dans la première.

Un assez long espace de temps, rempli par de grands événements, s’est écoulé entre la rédaction de la première partie et la composition de la seconde. Lorsque le poëte reprend son récit, nous ne pouvons pas le reconnaître. — Nous l’avons laissé au milieu des croisés ; nous le retrouvons au milieu des hommes du midi. Il chantait Montfort ; il célèbre les exploits des comtes de Toulouse et des chevaliers faidits. Cette évolution n’est pas la seule qui se soit accomplie dans son esprit. M. Fauriel réduit, il est vrai, la conversion du troubadour à un simple changement de vues, de sentiments, de sympathies politiques. « Du reste, dit-il, je me hâte de le reconnaître. En cessant d’être le chantre de la croisade, notre poëte ne devient ni hérétique ni partisan de l’hérésie. — On chercherait vainement dans ce qu’il dit de plus amer contre les croisés, un mot que l’on puisse interpréter en faveur des Albigeois ou des Vaudois ; toutes les répugnances qu’il a d’abord manifestées contre eux tous, il les a fidèlement gardées en lui, mais il n’a plus de motifs de les produire au dehors »[5] (1). Ces répugnances ne se trahissent en effet nulle part dans la seconde partie du poëme ; le poëte les a-t-il conservées dans le fond de son âme ? — Il est difficile de le penser lorsqu'on voit ce troubadour rendre aux parfaits Albigeois une justice à laquelle ne nous a pas habitués la manière amère et dédaigneuse dont il les juge dans la première partie. Cette sympathie respectueuse pour les hérétiques ne s’étale pas hautement; elle existe pourtant, mais il faut aller la chercher dans un coin obscur du récit du poëte. C’est au lendemain de l’émeute, qui a failli briser dans Toulouse la tyrannie de Montfort ; c’est au lendemain des supplices, qui ont châtié cet accès de patriotisme et de désespoir. Enrichi de l’or qu’il a arraché aux habitants de cette malheureuse ville, Montfort revient sur les bords du Rhône : il veut punir la Provence qui s’est, soulevée contre lui, Beaucaire qui lui a résisté avec tant de bonheur et d’héroïsme ; il va, marquant son passage par une longue traînée de ruines.

« Et puis il détruit Bernis à tort et à péché, Bernis où il occit maints bons hommes remplis de charité, qui faisaient aumône et semaient le blé, et maints bons chevaliers qui n’avaient pas encore été condamnés »[6].

Est-il difficile de reconnaître ici l’un de ces châteaux où les prédicateurs et parfaits Albigeois trouvaient asile, refuge, protection au milieu des chevaliers, la plupart croyants ou fauteurs de la secte? Le mot de bonshommes pourrait bien à la rigueur ne pas désigner les hérétiques et n’être qu’une légère variante de la dénomination de probi homines (prud’hommes), qui s’appliquait aux habitants des bourgs ou des villes les plus notables par leur richesse, leur position, leur mérite parmi ceux qui n’étaient pas nobles. On voit assez souvent dans les écrits et les chartes du midi les noms des prud’hommes mis à côté de ceux des chevaliers. Serait- ce ce dernier sens qu’il faudrait adopter en traduisant ces vers? C’est sans doute celui auquel s’est arrêté M. Fauriel, puisque ce passage, qui ne peut être autrement entendu sans détruire une de ses assertions les plus formelles, n’a pas fixé son attention. Le doute serait permis si le mot de bonshommes n’était accompagné d’aucune épilhète qui en précisât la signification, mais les traits rapides, sous lesquels le poëte nous les dépeint, conviennent bien mieux aux apôtres de l’hérésie qu’à de simples notables d’un village. Cette charité, ces aumônes nous laissent reconnaître sans peine dans ces laboureurs ces hommes qui durent à la pureté évangélique de leur vie la plupart des succès obtenus par leurs prédications.

C’était à l’abri des forteresses féodales que les hérétiques revêtus prêchaient leur doctrine; pendant que la guerre sévissait, la société méridionale se réfugiait et se resserrait dans ces enceintes fortifiées. — En 1243, le chevalier Pierre de Corneillan déposait devant l’inquisition qu’il avait vu plus de trois cents hérétiques dans le château de Rochefort, du diocèse de Toulouse ; « ils s’y étaient réfugiés, ajoutait le témoin, à cause de la guerre du comte de Montfort » (propter guerrans comitis Fortis) [7] — En 1213, nous apprennent encore les archives de l’inquisition, le château de Vilamur renfermait plus de cent hérétiques, hommes ou femmes[8] . — Souvent les prédicateurs albigeois n’étaient que de simples laboureurs, des hommes exerçant des professions manuelles ; néanmoins ils voyaient leurs seigneurs s’incliner devant eux. Les archives de l’inquisition, recueillies dans la collection Doat, nous font, mieux qu’aucun document, connaître les mœurs et les relations nouvelles que l’hérésie introduisait dans la société méridionale. On y voit s’effacer les distances, qui n’avaient jamais été très grandes entre les différentes classes sociales. — On y voit des bons hommes semant le blé, faisant la charité, bénissant, protégeant leurs seigneurs[9]. — Le chevalier Guillaume d’Albiac de Francarville donna aux hérétiques Pierre Galibert et Pierre Rosaux, son compagnon, des terres à travailler dans un bois auprès de Francarville, et ils lui payaient tous les ans une rente sur les fruits qu’ils récoltaient. Ils bâtirent là une petite cabane, et la dame d’Albiac alla, à plusieurs reprises, les visiter dans leur retraite, écouter leur prédication et les adorer, en disant par trois fois à genoux devant eux : « Bénissez-moi » Elle les reçut plusieurs fois dans sa demeure ; elle leur donna à manger et mangea elle-même du pain qu’ils avaient béni. Francarville fut pris et détruit par les Français ; alors Arnaud-Guillaume d’Albiac et sa femme Philippa d’Albiac, fuyant devant leurs, vainqueurs, vinrent chercher un refuge dans l’asile des deux hérétiques et y restèrent trois semaines. — Il serait facile de multiplier ici les citations, d’emprunter à ces mêmes archives de l’inquisition des traits qui nous permettraient de dépeindre plus nettement encore la vie que les hommes du midi menaient dans les châteaux échappés aux coups de l’invasion ; et nous verrions que ces quelques vers du poëte sont une image fidèle des conditions d’existence de cette société proscrite. Ces bons hommes, dont nous plaignons avec le poëte la mort imméritée, ne sont autres que des prédicateurs albigeois, distribuant le pain du corps et celui de l’âme. La sympathie, le respect du poëte ne se trahissent-ils pas dans chacune, de ses paroles? Montfort commet un crime et un péché en détruisant Bernis, en égorgeant des bons hommes dont la charité et les aumônes pouvaient faire oublier les doctrines hérétiques        .

Si ces vers n’annonçaient pas les dispositions du poëte, sinon à l’égard de l’hérésie, du moins à l’égard des hérétiques, on pourrait les deviner en voyant la sympathie et l’admiration qu’il éprouve pour les chevaliers et les défenseurs de Toulouse. Si les seuls noms dignes d’être célébrés dans cette épopée nationale avaient été ceux des barons, dont l’orthodoxie était irréprochable, la liste aurait été bien moins longue.

Parmi les guerriers que le poëte fait passer devant nous, un grand nombre a vu, connu, protégé les hérétiques ; plusieurs ont eu beaucoup de peine à soustraire la fin de leur vie aux soupçons et aux rigueurs de l’inquisition[10].

C’est don Pelfort, le seigneur de Rabastens, que le poëte nous signale comme un des plus grands ennemis de Montfort et dont la farnille était en grande partie dévouée à l’hérésie[11]. C’est Bertrand de Saint-Martin qui avait pris sà port au siège de Toulouse et qui, avec Balaguier et Guillaume de l’Isle, chevaliers de Laurac, était cité devant Guillaume Arnaud des Frères prêcheurs et Etienne des Frères mineurs. Le bruit public les avait dénoncés : leurs énergiques déné­gations ne purent les sauver. Bertrand de Saint-Martin fut, avec les chevaliers accusés comme lui, déclaré hérétique et l’anathème prononcé contre ceux qui les assisteraient de leurs conseils, leur prêteraient leur appui, ou leur accorderaient leur protection. Un des conseillers du comte de Toulouse, qui contribua le plus par son initiative au retour de Raymond VI dans la ville de ses pères, Guillaume Unaud, ne doit pas avoir été moins irréprochable dans ses croyances religieuses. L’hérésie semble avoir été généralement héréditaire dans les familles méridionales, et la sentence posthume, qui en 1237 frappait le fils de Guillaume Unaud, le chevalier Raymond Unaud, pouvait probablement sans injustice remonter jusqu’au père[12].

Si nous avions des renseignements plus détaillés sur celle époque mémorable du siège de Toulouse et sur les hommes qui y ont joué un rôle, nous verrions sans doute que la plupart de ceux que le poëte salue avec enthousiasme sous la bannière du comte de Toulouse étaient aussi des adeptes, des fauteurs de l’hérésie, quelquefois même des hérétiques parfaits ou revêtus, comme le chevalier Giraud de Gordon. Mais peu importe ! ils sont tous les bienvenus ! Le poëte chantera leur vaillance ; il ne s’inquiète pas de leur foi religieuse; il ne condamnera pas des chevaliers qui ont eu le tort d’écouter les sermons des hérétiques, lorsqu’il a su rendre aux humbles prédicateurs de Bernis l’hommage qui leur était dû.

Si le troubadour ne peut refuser à ces victimes de Montfort la pitié à laquelle elles ont droit, s’il condamne avec une juste sévérité la cruauté de leur bourreau, s’il admire, malgré les soupçons dont leur foi pourrait être l’objet, les adversaires de la croisade et les champions des Raymonds, il n’est pas néanmoins hérétique ; il n’a pas de brutales répugnances pour les hommes qui composent la secte, mais il reste fidèlement attaché au christianisme de la tradition, il prêle les mêmes sentiments à ses héros, aux défenseurs de Toulouse. Pâques a rendu au siège de la grande cité une nouvelle activité. Les batailles longues, sanglantes, livrées par les deux partis avec un même héroïsme mais avec un bonheur inégal, ont recommencé. Les Toulousains rentrent vainqueurs. Montfort se plaint et murmure. — A ces plaintes, le poëte oppose un bel élan de piété chrétienne de la part des hommes du midi. C’est une confession de foi catholique, au sens le plus large du mot, c’est l’affirmation des grandes vérités et des dogmes fondamentaux du christianisme. « Jésus-Christ nous gouverne, et nous devons lui être reconnaissants du bien et du mal qu’il nous donne, doucement accepter l’un et l’autre ; et pour tel mérite il peut bien être assuré qu’en sa croyance nous voulons vivre et mourir ; — nous croyons au Dieu qui nous garde de faillir, qui a créé le ciel et la terre, qui produit la graine et la fleur et a fait le soleil et la lune resplendir à travers le monde, qui créa l’homme, la femme et l’âme ; il descendit dans le sein de la Vierge pour accomplir la loi ; et il subit en chair le martyre pour guérir les pécheurs ; il donna son sang précieux pour éclaircir les ténèbres »[13] .

Ces vers sont remarquables; examinés de près, ils.offrent un double sens : un sens affirmatif et un sens négatif. Chacune de ces affirmations est en même temps une négation de la doctrine albigeoise, une réponse aux accusations d’hérésie intentées aux Toulousains. Le poëte insiste à dessein sur les points du dogme contestes par les Cathares. Les Toulousains croient au Dieu qui a fait le ciel et la terre, la graine et la fleur, le corps et l’âme. C’est la création biblique et chrétienne hautement proclamée ; c’est la négation de la création dualiste et manichéenne : Dieu incarné dans lè sein de la vierge, Dieu subissant dans un corps réel le supplice de la croix, c’est le principe chrétien opposé au principe hérétique. L’idée d’un Dieu parfait descendant dans un corps imparfait, créé par le Dieu mauvais, est contraire à tout l’esprit du système albigeois. Le Christ n’a pas même pu revêtir le corps matériel ; il a un corps céleste ; son corps terrestre n’était qu’une apparence, un fantôme, pour tromper le Dieu mauvais et accomplir son œuvre en liberté. Lorsque les Juifs le mirent en croix, le corps céleste n’éprouva aucune douleur. Le poëte n’avait-il pas présents à l’esprit ces enseignements de l’hérésie, lorsqu’il affirmait, avec cette concision si précise, les articles fondamentaux de la foi orthodoxe ?

Mais cette orthodoxie n’a rien d’étroit, d’exclusif, d’intolérant. Les idées du poëte sont larges comme devaient l’être celles d’une société qui réunissait dans son sein tant d’hommes, tant d’idées, tant d’intérêts, tant de passions. — Les hérétiques combattaient à côté des catholiques ; les chevaliers faidits rivalisaient d’héroïsme avec les bourgeois les plus orthodoxes ; les opinions apprenaient à s’estimer, à se respecter. Le troubadour comprenait que la vie religieuse, vraie, sincère et profonde, peut s’allier avec les dogmes les moins acceptables. Le poëte vénérait la charité des bons hommes ; il ne cherchait pas, dans ses appréciations, à dénaturer cette charité en la mêlant avec une basse hypocrisie ; il ne mettait pas aux témoignages, rendus à la vie et aux mœurs de ces parfaits, ces restrictions que l’on trouve dans les lettres d’Innocent III et qui nous les représentent comme de perfides séducteurs des âmes. Il y a loin des simples et touchantes marques de sympathie données aux martyrs de Bernis, aux appréciations dures et injustes, aux calomnies passionnées que renferme la lettre du pontife à l’archevêque d’Aix et à ses suffragants : « Pour répandre plus secrètement leur venin dans un plus grand nombre d’âmes, écrit Innocent III, ils affectent les dehors de la justice ; et s’attachant à des œuvres d’une feinte charité, ils circonviennent avec le plus d’intrigues ceux qu’ils voient aspirer à la religion avec le plus d’ardeur »[14].

Ces paroles du pontife étaient néanmoins un bel hommage rendu à la vie et aux mœurs des apôtres de l’hérésie. Lothaire de Conti se défendait avec peine d’une sorte d’estime et d’admiration pour ces hommes qu’Innocent III frappait de ses anathèmes, et le chrétien aurait reconnu volontiers l'inspiration des vertus évangéliques là où le chef de l’Eglise ne voyait et ne pouvait voir que les intrigues d’une perfide séduction. Ces conflits d’idées et de sentiments, qui révèlent à la fois une grande intelligence et un grand cœur, ne se mêlent pas aux appréciations du poëte dans la première partie de la chanson de la croisade. Ses jugements sont froids, secs, dédaigneux. — Les hérétiques ont mérité le châtiment qu’ils subissent ; le troubadour voit avec le plus .imperturbable sang-froid ces terribles expiations fondre sur .leur tête. Les hérétiques et les habitants des pays de Toulouse et d’Agen ont eu le tort de prêter peu d’attention aux prédications de Folquet et de l’abbé de Citeaux ; cette légèreté irrespectueuse appelle une punition qui ne saurait être injuste même dans ses excès. « Aussi, par ma foi, je ne m’étonne pas si on les confond bien, si on les dépouille, si on les pille, si violemment on les châtie »[15]. Les dames de Minerve sont-elles jetées dans les flammes; se débattent elles au milieu des convulsions d’une horrible agonie ? Le poëte assiste sans émotion à cet épouvantable spectacle ; il .parle des souffrances de ces victimes avec une froideur qui va jusqu’à la brutalité, presque jusqu’au cynisme : «Ils brûlent maint hérétique félon, fils de pute chienne, et mainte folle hérétique qui beugle dans le feu : on ne leur laisse point la valeur d’une châtaigne; puis on jeta les corps, on les ensevelit dans la boue, afin que ces méchants objets ne fissent point d’infection à notre gent étrangère »[16].

Les corps de ces suppliciés que l’on jette, que l’on enfouit dans la boue, comme des objets fétides et malsains, cette profanation du cadavre qui blesse si vivement le sentiment de notre dignité humaine, nous rappellent les violences de l’inquisition frappant les morts, violant le caractère sacré qui protège la tombe, et s’acharnant après des ossements depuis longtemps ensevelis. — Le calme impitoyable du poëte nous fait songer au fanatisme plein de sérénité de ces inquisiteurs dont on admirerait quelquefois l’héroïsme si l’on ne détestait pas tant leurs excès.

CHAPITRE III.

Sentiment de fanatisme peu développé dans le poëte de la première partie de la Geste. — Esprit d’autorité poussé jusqu’à la superstition. — Sagesse étroite. Prudence égoïste.

Il ne faudrait pas abuser des mots de passion et de fanatisme, en parlant du poëte qui a .écrit la première partie de ce poëme ; ce serait se faire une idée faussé du ton qui règne, des sentiments qui sont exprimés et de la manière dont ils sont rendus dans cette moitié de la geste. Le fanatisme n’est point le trait dominant de cette figure de poëte, qui s’efface avec tant de soin, et dont, après plus de six siècles, nous avons tant de peine à saisir l’expression indécise. Il y a un fanatisme qui appartient aux époques plus qu’aux individus ; c’est un courant général, formé des idées partout acceptées, des sentiments partout répandus ; il traverse tous les cœurs, il passe à travers toutes les consciences, il agit sur tous les les esprits; toutes les âmes qui sont sous son influence ne sont pas néanmoins des âmes fanatiques. — Labruyère et Mme de Sévigné, bien d’autres avec eux, ont applaudi à la révocation de l’édit de Nantes et aux rigueurs des dragonnades ; et cependant ni Labruyère ni Mme de Sévigné n’étaient fanatiques; cette appréciation d’un acte désastreux de la politique de Louis XIV condamne les idées de leur temps ; elle n’accuse point dans leur âme un manque de douceur, de modération, de charité, j’allais presque dire de tolérance. De même, au treizième siècle la doctrine albigeoise dut rencontrer dans les cœurs attachés au catholicisme une répulsion générale et pourtant tous ceux qui en suivaient avec peine les rapides progrès, tous ceux qui en condamnaient avec sévérité,, avec injustice même, les doctrines et les apôtres, n’étaient pas autant de fanatiques; tous n’étaient pas des Folquet, des Montfort, des Arnaud de Giteaux, bien que l’on retrouve quelquefois dans leur bouche des paroles qui semblent ne convenir qu’au zèle passionné de ces farouches, destructeurs de l’hérésie. Si les appréciations et les jugements de notre poëte sont empreints d’une excessive sévérité que nous ne pouvons accepter, d’une dureté qui nous choque, n’en concluons pas néanmoins que son nom doive figurer à côté de celui de Pierre de Vaux-Cernay ; le même esprit n’anime point leurs ouvrages.

Le fanatisme de Pierre de Vaux-Cernay est une passion sans cesse tenue en haleine, sans cesse renouvelée par des excitations furieuses ; c’est le fanatisme de Folquet et d’Arnaud de Cîteaux passant du domaine de l’action dans celui de l’histoire, lui imprimant ses emportements, la pliant au gré de ses convictions, la mettant au service de ses haines et de ses adorations. Le fanatisme du poëte n’est pas plus exalté, que ne devait l’être celui des catholiques sages et modérés ; peut-être l’est-il moins encore ? Peut-être son catholicisme laisse-t-il apparaître de loin en loin quelques traces de froideur et d’indifférence?

A la seule pensée des hérétiques, la fureur du moine de Vaux-Cernay s’allume ; cette passion, qui peut par moments porter jusqu’à l’éloquence les déclamations de l’écrivain, aveugle singulièrement le jugement de l’historien. Il n’est pas une calomnie qu’il ne recueille, pas un bruit répandu, sinon inventé par la haine, dont il ne se fasse l’écho ; tous les crimes, toutes les violences, tous les scandales, toutes les obscénités, que le fanatisme prêtait aux hérétiques ou à leurs fauteurs, sont racontés dans sa chronique avec la complaisance d’une passion qui s’assouvit. Le poëte est plus sobre, plus réservé ; on peut lui supposer plus d’indifférence ou plus de critique. Ce qui blesse notre humanité dans ces cruautés de langage que M. Fauriel lui a reprochées avec tant de raison, c’est une froideur brutale : ce n’est pas l’emportement du fanatisme. — Un des effets les plus ordinaires de cette passion, c’est de répandre dans l’âme qu’elle domine la foi que l’on agit avec Dieu et pour Dieu, et que Dieu à  son tour combat avec vous et pour vous. — Cette foi est pleine et entière dans Pierre de Vaux-Cernay; la croisade contre les Albigeois, racontée par ce moine, pourrait, plus que tous les autres récits rassemblés sous ce nom, justifier le titre de Gesta Dei per Francos. — Dieu intervient sans cesse ; les miracles se renouvellent et se multiplient. C’est le Dieu des armées qui va réunir ses coups aux attaques des croisés contre Béziers. Les habitants de cette ville en réparaient les fortifications; l’armée des pèlerins approchait. Soudain apparut un vieillard d’un âge vénérable qui leur dit : « Oui, vous fortifiez la ville contre les pèlerins ; mais qui pourra la protéger contre les attaques d’en haut? Par là il apparut clairement que Dieu allait combattre contre eux du haut  du ciel. A ces paroles, ils furent violemment émus et irrités; ils voulaient faire un mauvais parti au vieillard ; celui-ci disparut subitement, et on ne put le retrouver »[17]. Il est inutile de rappeler ici la longue suite de miracles acceptés et racontés par Pierre de Vaux-Cernay avec la même foi enthousiaste ; il faudrait transcrire la plus grande partie de sa chronique. Ecrite sous l’impression du fanatisme, cette histoire contemporaine de la croisade en est déjà la légende.

Avec le récit du poëte, au contraire, nous sommes dans l’histoire ; nous ne sortons guère des limites où la renferme le caractère rationnel et philosophique de ses appréciations; le poëte voit et juge les événements à un point de vue humain ; l’intervention directe et miraculeuse de Dieu ne se fait sentir que rarement ; certes, les miracles qui frappaient si fortement l’imagination du moine de Vaux-Cernay ne devaient pas être inconnus au poëte : plusieurs étaient attestés hautement par Monseigneur Folquet, évêque de Toulouse, et ne pouvaient pas être ignorés du moine Izarn et de maître Nicholas, qui, liés avec le troubadour, lui ont souvent fourni les matériaux de son histoire. L’ami des prêtres et des clercs trouvait devant lui, dans le sein du clergé, cette légende en formation; mais l’historien savait déjà la soumettre à l’examen d’une critique assez avancée ; il la dépouillait de son caractère merveilleux et ramenait à la vérité historique le récit de ces grands événements. Le même fait, le même incident, dans le récit de Pierre de Vaux-Cernay et dans celui du troubadour, se présentent, sous un aspect tout différent ; au siège de Carcassonne, l’armée des croisés jouit de la plus grande abondance ; le pain était à profusion dans le camp français. Pierre de Vaux-Cernay reconnaît là une dispensation merveilleuse de la grâce divine : c’est presque le miracle de la multiplication des pains qui se renouvelle: « Il se produisit pendant ce siège un fait qu’il ne faut pas passer sous silence, mais considérer comme un très-grand miracle. On disait que dans l’armée il y avait jusqu’à cinquante mille hommes ; nos  ennemis avaient détruit tous les moulins dans le pourtour de la ville ; et les nôtres ne pouvaient avoir du pain que d’un petit nombre de châteaux situés dans les environs ; et pourtant le pain était au camp en telle abondance, qu’il se vendait à un prix très-modique. — Aussi les hérétiques disaient-ils que l’abbé de Cîteaux était un magicien et qu’il avait amené avec lui des démons ; parce qu’il .leur semblait que les nôtres ne mangeaient pas » [18] . Voilà le miracle, voilà la légende; voici la simple et vulgaire réalité, voici l’histoire. Le pays est riche, les croisés s’y refont de leurs fatigues, au milieu de cette profusion de vivres ; ils s’indemnisent de leurs dépenses avec les salines du littoral méditerranéen. « De vivres, dit le poëte, il y en eut en abondance ; on donnait trente pains pour un denier de monnaie ; les croisés prennent le sel des salines et le chargent sur leurs voitures »[19]. Et le poëte continue en donnant des détails qui éloignent de notre esprit toute pensée de miracle. En revanche, il affecte une précision toute historique ; il fixe d’une manière exacte le nombre de pains que l’on pouvait avoir pour un denier ; il est et veut être historien ; il a le sens de ce qui est vrai et réel ; il ne se laisse pas dominer par l’imagination ou émouvoir par la passion : avec un instinct qui, dans une autre époque et dans un milieu différents, serait devenu une méthode vraiment scientifique, il cherche à atteindre les causes naturelles des faits. — Il parle quelquefois de miracles, mais la foi qu’il prête à ces faits merveilleux est suspecte, et quand je l’entends dire : « Ecoutez quel miracle fit le Seigneur Dieu », je ne vois guère dans ses paroles qu’une forme de langage, une concession aux croyances de ceux auxquels il s’adresse, aux habitudes de l’époque dans laquelle il a vécu.

Raconte-t-il un événement qui paraît étrange ? Il le donne d’abord pour l’effet d’une cause surnaturelle ; c’est Dieu, c’est Christ, c’est la Vierge qui sont intervenus ; mais aussitôt il met en présence de cette merveilleuse intervention une cause naturelle qui explique aussi bien l’événement raconté, et il insiste.sur cette cause avec une persistance qui nous montre de quel côté est pour lui la vérité. Un croisé Bouchard a été fait prisonnier par Roger de Cabaret.

Un jour Simon de Montfort voit revenir ce baron à son camp ; il est libre, il est seigneur de Cabaret et celui qui le détenait prisonnier est aujourd’hui son vassal. Certes, voilà un étrange et brusque changement ; Pierre de Vaux-Cernay aurait crié au miracle et le poëte ne nous surprend pas lorsqu’il nous dit : « E auiatz de Jeshu quinhas vertuz i fai [20]. » C’est une phrase toute faite qui revient avec des variantes insignifiantes toutes les fois qu’il s’agit d’annoncer un fait merveilleux : expression commode dont le poëte se sert pour cacher le peu de confiance que les miracles inspirent à son esprit curieux et scrutateur. Ici encore il ne s’arrête pas à cette explication surnaturelle ; sans doute c’est le Christ qui a délivré Bouchart ; mais en même temps nous voyons arriver les nombreux renforts que chaque printemps amène à la croisade ; — cette guerre féodale contre les châteaux des montagnes qui entourentCarcassonne, va reprendre avec une nouvelle énergie. Cabaret tombera comme Thermes est tombé. Les gens de Cabaret ont été saisis d’une grande frayeur, et voilà le secret de cette merveilleuse délivrance. Le poëte annonce un miracle et en même temps il montre que ce miracle est inutile : « Le comte d’Auxerre, Robert de Courtenay et le chantre de Paris, comme le livre le raconte, vinrent de devers Paris dans ces parages avec un très grand host ; ils entrèrent dans ce pays, à Carcassonne : et écoutez quel miracle y fit Jésus-Christ : ceux de Cabaret eurent un grand émoi »[21].

Presque tous les rares miracles qui sont disséminés dans cette pre mière partie du poëme de la croisade se rapportent à des faits ordinaires dont l’expérience la plus vulgaire suffit à rendre compte. — C’est pendant le siège de Thermes un hiver aussi beau que le plus bel été[22] . — Ce phénomène est fréquent dans le midi, surtout sur le versant oriental de la chaîne de partage des eaux.

C’est ensuite la dyssenterie qui attaque les défenseurs du château de Thermes, après une abondante pluie succédant à une longue sécheresse.

Un seul miracle semble raconté par le poëte avec plus de sérieux ; pendant la défense de Carcassonne, les arbalétriers qui étaient montés aux tours, s’efforcaient en vain de tirer sur l’host : leurs traits n’atteignaient pas à la moitié de la distance : ce n’est là qu’un demi-miracle, il ne saurait modifier l’impression générale que nous laisse la lecture de cette première partie de la chanson de la croisade : elle porte l’empreinte de l’esprit méridional libre, critique, rationaliste, sceptique, souvent superstitieux, mais plutôt païen et romain que chrétien dans ses superstitions.

Si le poëte n’eprouve pas pour la croisade cet enthousiasme qui, dans toutes les violences et dans tous les excès des pèlerins, reconnaît une inspiration divine, pourquoi est-il passé dans le camp des Français ? Pourquoi s’est-il fait adopter par ces étrangers? Pourquoi les appelle-t-il notre gent ? Pourquoi chante-t-il Montfort? Pourquoi loue-t-il Folquet? Pourquoi est-il l’ami de ces clercs qui appellent le Saint-Esprit sur les armes des Français? Pourquoi se vante- t-il de ses relations avec le moine Izarn et maître Nicholas ? Cette contradiction apparente ne se résout que lorsque nous avons saisi le trait dominant de la nature du poëte. Il ne semble pas avoir de fanatisme ; n’aurait-il pas de supersti­tion? N’aurait-il pas la superstition des grandes puissances sociales établies et consacrées par le temps ? — Ne serait-il pas un de ces esprits timides dont toute la sagesse consiste dans une étroite obéissance à ces imposantes autorités morales, politiques ou religieuses? Ils condamnent sans appel toute innovation qui pourrait menacer l’une d’elles ; elle est une rébellion, une folie, un acte de haute trahison, et ceux qui la soutiennent sont des mécréants, des traîtres, des félons.

L’hérésie n’est pas pour le poëte cette satanique abomination sur laquelle s’épuisent les anathèmes de Pierre de Vaux-Cernay, elle est avant tout une folie, folie parce qu’elle est une téméraire attaque contre l’Eglise, folie parce qu’elle est une nouveauté et une révolte, folie parce qu’elle inspire à une gent aveuglée une résistance incompréhensible contre les prédications des clercs et les injonctions des croisés. — Prenez l’un après l’autre tous les passages où le poëte parle de l’hérésie ; ce qui le préoccupe, ce ne sont pas les idées au nom desquelles les hérésiarques troublent et soulèvent le midi : il n’y a pas, dans les deux mille cinq cents vers et plus, dont se compose la première partie du poëme, un seul détail sur les doctrines de l’hérésie, une seule allusion aux erreurs qu’elle répandait : le troubadour ne s’inquiète que du côté extérieur de la révolution religieuse ; il ne voit, ne condamne, ne maudit que les instincts de résistance développés dans les âmes par les prédications albigeoises ou vaudoises ; il est plus dévoué à l’Eglise qu’à la religion catholique ; plus préoccupé de la grandeur de l’une qu’alarmé pour les intérêts de l’autre. Ce qui le révolte, c’est l’impertinence de ces hérétiques qui opposent une invincible obstination aux sermons de l’abbé de Cîteaux : « Ils ne prisent point la prédication une pomme pourrie. Cinq ans ou je ne sais, nos prédicateurs continuèrent ainsi. Mais cette gent aveuglée ne se veut point convertir ; aussi maint homme en est mort ; mainte gent a péri et périra encore jusqu’à ce que la guerre soit finie ; car il n’en saurait être autrement »[23]. Il ne peut pas concevoir que ces croyants de l’hérésie ne se soumettent pas aux chefs de la croisade dont lui-même subit si facilement l’empire et chante si volontiers les exploits. « Seigneurs, bien devraient-ils s’en être corrigés; car je le vois et l’entends dire : ils ont trop mauvaise étoile ; ils ne font point ce que leur mandent les clercs et les croisés; et, à la fin, ils le feront, quand ils seront dépouillés; mais ni Dieu ni ce monde ne leur en sauront aucun gré»[24]. Lorsque à Toulouse, partagée entre la confrérie des blancs et celle des noirs, la faction hérétique et nationale vient de l’emporter sur la faction catholique et française, le poëte s’afflige des résolutions courageuses et patriotiques que la folle présomption des hérétiques a inspirées à leur comte et à leurs concitoyens.

« Voilà ce que fait entendre au comte et à sa compagnie la folle gent mauvaise qui a cru l’hérésie ; encore verront-ils bien si Dieu me bénit, quel conseil leur ont donné ces hommes que Dieu doit maudire »[25].

Ce n’est pas d’ailleurs seulement sur ce point que se manifestent, dans l’auteur de la première partie du poëme, des sentiments qui sont comme le fond même de sa nature. Il est étroitement partisan de l’Eglise contre l’individu, des puissants contre les faibles, des grands contre les petits, des hautes classes de la société contre celles qui sont placées plus bas dans la hiérarchie féodale. La gent chétive n’obtient pas grâce auprès de lui ; les hommes des communes sont de sa part l’objet d’un mépris hautain : la terrible catastrophe dont les habitants de Béziers vont être victimes, ne le rend pas plus indulgent pour la présomption de ces bourgeois dont l histoire ensanglantée par le crime, mais illustrée par l’héroïsme, pouvait inspirer le respect à un esprit moins prévenu. « Ecoutez, nous dit-il, ce que faisait cette gent vilaine, plus folle et plus ignorante que ne l’est la baleine. Avec leurs panonceaux blancs, faits de vile toile, ils vont courant par l’host, criant à perdre haleine ; ils croient épouvanter les croisés comme on épouvante les oiseaux dans l’avoine, quand l'oiseleur crie après eux et agite ses drapeaux, le matin, à la clarté de l’aube »[26].

Le troubadour est sans pitié pour la foule hérétique ; il approuve et justifie tous les châtiments dont on frappe ces vulgaires victimes ; mais est-il en présence d’un noble ou d’un baron, il adoucit aussitôt la rigueur de ses jugements devant ces hautes destinées ; il a de l’indulgence, de la sympathie, de la compassion, de l’admiration même pour les seigneurs et les chevaliers qui protégeaient l’hérésie et en professaient presque les doctrines. — Ne parlons pas du vicomte de Béziers ; le sort de ce héros, la mort de cette généreuse victime de la croisade devaient émouvoir le cœur le plus froid. Qui aurait pu passer devant cette grande infortune sans s’incliner avec une douloureuse émotion ? Le poëte l’a ressentie ; bien que comprimée, elle se trahit dans quelques vers, qui sont assurément les plus beaux de toute cette première partie de la geste. Mais il est d’autres chefs féodaux qui semblent avoir moins de droit aux hommages d’un troubadour marchant à la suite de leurs ennemis. Lorsque Aimeri de Montréal est pendu dans Lavaur, enlevé d’assaut, le poëte jette un regard plein de regret et de tristesse sur ce gibet, où est attaché le corps d’un chevalier. « Il n’y avait point dans le Toulousain et dans tout le comté plus riche dépensier et meilleur baron. Mal lui prit d’avoir connu les hérétiques et les ensabattés ; car jamais plus grand baron dans la chrétienté ne fut pendu avec plus de chevaliers »[27].

Un esprit âprement féodal inspire toute cette première moitié de la chanson de la croisade. Lorsque Lavaur eut, succombé avec ses défenseurs, le comte de Foix se chargea de leur vengeance ; il courut se poster à Montjoyre, fondit sur une troupe de pèlerins allemands qui allaient rejoindre l’armée des croisés, les défit, les mutila, les égorgea. Les paysans prêtèrent main forte au comte de Foix : le poëte n’a pas un mot de blâme pour le noble baron ; mais il voue à la corde les manants qui l’ont secondé dans son oeuvre d’extermination « Les vilains de la terre et les lâches goujats les tuent avec des pierres, des épieux, des bâtons. —  C’est pourquoi Montjoyre fut mis en destruction. Si le Seigneur Dieu de gloire me pardonne mes péchés, j’aurais applaudi à celui qui aurait pendu, comme larrons, ces vilains qui tuaient les croisés et leur enlevaient leur avoir »[28].

Injuste dans ses appréciations, partial dans ses jugements, religieusement respectueux envers tous les grands pouvoirs de la société de son temps, condamnant au nom d’un vulgaire bon sens toutes les tentatives dirigées contre ces puissances, qui avaient pour elles la double sanction du temps et de la force, amnistiant leurs excès, fermant les yeux sur leurs violences, le poëte réunit en lui tous les caractères d’une âme prudente, étroite et froide. Ne lui reprochons pas des sentiments que son titre de clerc explique sans les justifier ; ils étaient sans doute communs au siècle dans lequel il écrivait. Nous ne pouvons pas lui demander cette foi dans la conscience individuelle, cette indépendance de la raison que tant de douloureuses expériences, tant d’institutions renversées ou ébranlées n’ont pas encore réussi à nous apprendre ; qu’il se soit incliné devant la grande Eglise d'Innocent III, qu’il n’ait eu qu’un impitoyable dédain pour ceux qui osaient rompre la tradition catholique, briser les liens qui les attachaient au saint-siége, répondre par la bravade et la dérision à une parole qui ébranlait le monde, braver des arrêts dont l’exécution confiée à une croisade fanatique couvrait tout un pays de sang, de cendres, de ruines, on le comprend. Dans la seconde partie du poëme, où règne une inspiration bien différente de celle qui anime la première, on retrouve ce sentiment de la puissance irrésistible de l’Eglise. « Il n’est au monde, dit le jeune Raymond, aucune puissance assez forte pour me détruire, si ce n’eût été l’Eglise » :

Que non es en est mon nulhs oni tan poderos

Que mi pogues destruire, si la gleiza non fos [29].

Que le troubadour ait été tout féodal dans une époque toute féodale, on ne peut pas s’en étonner. — Il méprise les gens des communes : Guibert de Nogent ne les tenait pas en plus haute estime. Ce sont là autant de circonstances atténuantes que l’on peut plaider en faveur du poëte ; n’en exagérons pourtant pas la portée. Le troubadour a vécu dans le midi; il a même, dans ses écrits, subi quelquefois l’influence de l'esprit répandu dans ces contrées. Les plus sincères catholiques eux-mêmes ne se courbaient pas aveuglément devant l’Eglise, et son imposante grandeur ne cachait pas à leurs regards indépendants les excès dont ses représentants se rendaient coupables.

Les troubadours, comme l’a remarqué M. Fauriel, dirent courageusement son fait à la croisade. — Ils dénoncèrent avec une verve impitoyable les vices du clergé. Laissons de côté le fougueux sirvente de Guillaume Figueiras ( sirventes vuelh far). C’est un réquisitoire furieux contre la croisade ; c’est un écho de toutes les passions soulevées par cette guerre et frémissant au fond de la conscience populaire où le poëte plébéien est allé les chercher.

Ecoutons plutôt Pierre Cardinal, cet ancien chanoine du Puy, qui a quitté l’Eglise parce qu’il se sentait gai, jeune et beau, et qui a pourtant retenu de son ancienne vie ecclésiastique des habitudes de moraliste prédicateur[30]. Il a de plus vécu jusqu’à l’âge de cent ans, heureux, honoré par les rois et les barons ; ce qui nous permet d’écouter avec plus de confiance les satires virulentes du poëte, et d’admettre la réalité historique des vices et des désordres sociaux qu’elles nous dénoncent : dans l’indignation qui a inspiré ses vers, nous n’avons pas à chercher les traces des souffrances personnelles et les souvenirs irritants qui auraient pu aigrir l’âme du troubadour. Il n’en juge pas avec moins d’indépendance et n’en flétrit pas avec moins de sévérité l’avarice et la cupidité des clercs : « Milan et vautour ne sentent pas plus facilement la chair puante que les clercs et les prédicateurs ne sentent où est le riche : soudain ils sont ses amis intimes, et quand une maladie le frappe, ils lui font faire telle donation qu’il ne reste pas assez aux parents. Français et clercs ont avec mensonge et tromperie si fort troublé le monde, qu’il n’y a point d’ordre religieux qui ne sache sa leçon »[31]. L’esprit féodal dominait dans le midi de la France : peut-être même plus que dans les autres pays descendait-il avant dans les différentes classes de la société : néanmoins le même Pierre Cardinal ne se laissait pas éblouir par les brillants désordres de la vie des seigneurs : il se plaît à élever au-dessus d’eux le simple ribaud pauvre, mais droit et honnête : « Mieux vaut un ribaud avec sa pauvreté, qui vit en paix et souffre son ignorance, qu’un comte mauvais qui, sans crainte du déshonneur, fait quantité de lâches péchés : au ribaud plaît la voie droite, et le comte est las de Dieu et de sainteté ; l’homme infime a valeur entière, mais non pas le comte ; et c’est le meilleur que je prise le plus »[32].

Ces paroles sont du même siècle que le poëme de la croisade : il est même inutile d’aller chercher les exemples en dehors de cette chanson de gestes : il suffit d’opposer la seconde partie à la première ; autant dans l’une les petites gens sont foulées, méprisées, autant dans l’autre chacun a sa part d’honneur, d’héroïsme et de gloire : chevaliers, bourgeois, marchands, ouvriers, nautonniers, tous ont sur le front un reflet de parage qui renaît, tous sont éclairés par un rayon de cette « étoile du matin » qui brille de nouveau à l’horizon.

L’empire exercé par ces grandes forces et ces grandes autorités du moyen âge n’était, donc pas aussi absolu qu’on pourrait le penser : il était limité non-seulement par des résistances ouvertes et hostiles, mais aussi par une sage et fière indépendance. — Le poëte de la première partie de la geste n’a pas fourni un nom de plus à la liste déjà longue de ces libres esprits dont s’honore la littérature provençale ; nous ne lui en ferions pas un reproche si, dans sa soumission, nous ne découvrions pas plutôt le fruit d’une timide et vulgaire sagesse que l’inspiration d’une foi ardente. Il est un passage du poëme où l’âme du troubadour, d’ordinaire si réservée, s’est ouverte à nos regards ; le fond de sa pensée s’est trahi, et nous a laissé voir cette prudence habile qui se glisse adroitement au milieu des plus graves conflits et traverse sans dommage, à force de dextérité, les époques les plus agitées. Les habitants de Castel-Sarrazin se sont rendus aux Français : le poëte admire la sagesse de leur raisonnement ; il est irréprochable, en effet, si on le juge d’après les données d’un bon sens égoïste ; il a pourtant un défaut : il exclut le dévouement et sacrifie le respect de la foi jurée au sentiment de la conservation personnelle : il est facile d’ailleurs de le voir dans les paroles mêmes du poëte : son appréciation n’a pas été celle de tout le monde, et l’adroite reddition de ces bourgeois a trouvé des consciences plus sévères pour la condamner : « Ceux de Castel-Sarrazin, dit le poëte, savent se délivrer en hommes preux qu’ils sont, pleins de droiture et de loyauté ; jamais homme de cette aventure ne peut comter un mot de mal. Ils ne l’ignorent pas : si le comte peut recouvrer sa terre, s’il peut faire accord avec l’apostole, si le roi d’Aragon triomphe des croisés, s’il peut dans une plaine les vaincre et les tailler en pièces, le comte les recouvrera sans plus tarder. Dans cette pensée, ils ne veulent pas se faire occire et tuer. Des bourgeois d’Agen qui se rendirent les premiers, ils prirent l’exemple que vous m’entendetz comter. De deux maux, l’homme doit choisir le moindre. Ainsi, dit Bertrand d’Esgals : si tu vas dans un sentier et si tu vois ton compagnon tomber dans la fange ; et si tu passes l’eau, tu ne dois pas te mettre le premier, mais bien te tenir au milieu, de façon à pouvoir, si tu vois que l’on se noie, te tirer en arrière »[33]. Au moment où la guerre allait,  comme un torrent, désoler le midi, le poëte avait sans doute pressenti que l’on se noierait si l’on se hasardait dans ce fleuve débordé, et il s’était sagement tenu à l’écart. Si les vues du troubadour manquent d’étendue et d’élévation, ce n’est pas que son esprit soit borné ; nous l’avons vu déployer un sens critique assez remarquable, et rester dans les limites de l’histoire au moment même où la légende se formait autour de lui ; mais son cœur était étroit, et s’il n’y a pas toujours entre le cœur et l’esprit ces relations intimes qui donneraient à l’âme humaine cette unité idéale, que la raison conçoit et que l’expérience dément, ils exercent néanmoins l’un sur l’autre une irrésistible influence.

CHAPITRE IV.

Deuxième partie. — Esprit de liberté. — Noble indépendance de la conscience du poëte. — L’impression produite sur les catholiques du midi par les violences et les désordres de la croisade, ne suffit pas à expliquer un changement qui atteint l'âme du troubadour dans toutes ses profondeurs. — Des sentiments inconnus à Fauteur de la première moitié de la geste deviennent une source féconde d’inspiration pour celui de la seconde. — Rien dans le premier de ces deux poëtes ne fait pressentir l’autre.

Dans la seconde partie du poëme, un esprit tout nouveau se manifeste ; la pensée du troubadour sort des étroites limites où la retenait sa prudente médiocrité. Les grandes autorités morales et religieuses du moyen âge sont encore, dans cette moitié de la geste, l’objet d’un respect qui révèle dans l’esprit du poëte une.saine modération et un juste équilibre d’idées et de sentiments ; mais ce respect n’enlève rien à l’indépendance de ses jugements ; le poëte sait maintenant regarder en face les chefs spirituels et temporels de la croisade : son regard ferme et scrutateur ne se trouble pas même en présence du trône pontifical.

Nous avons déjà rappelé la manière dont il juge la vie et les actes de Folquet ; il nous montre dans le même homme tour à tour le troubadour corrompu, l’abbé fanatique, le prélat despotique ; il ne se contente pas de le faire condamner par le comte de Foix : il le met en scène ; c’est Folquet qui pèse avec le plus d’opiniâtreté sur les décisions du pape; c’est Folquet qui menace Innocent III d’exciter les horreurs d’une guerre d'extermination, s’il refuse à Montfort une investiture que les prélats du concile réclament pour le spoliateur des comtes de Toulouse : « Si tu ne lui donnes pas toute cette terre, s’il ne la possède pas toute, je veux que partout passent le glaive et le feu ardent »[34]. Plus tard, lorsque les habitants de Toulouse, poussés à bout par Montfort, ont plutôt consulté leur colère que leurs forces et voient au lendemain d’une émeute victorieuse se préparer les terribles représailles du comte, c’est Folquet qui prend la parole, séduit ces malheureux par le ton doucereusement évangélique d’une perfide homélie et conduit ses fidèles, pieds et poings liés, à leur sanguinaire ennemi. Lorsqu’on prête à un évêque ce rôle et ces paroles, on l’a jugé avec une juste et libre sévérité ; on a vengé ses victimes.

Le poëte porte hardiment devant la chaire de saint Pierre les griefs de la France du sud contre la croisade ; avec Raymond de Roquefeuille, il va fièrement requérir le, seigneur apostole au nom du jeune-fils du vicomte de Béziers.

Lorsque le troubadour, dans la première partie de la geste, raconte le siège de Carcassonne et la manière dont Roger de Béziers est tombé aux mains des croisés, son récit s’embarrasse ; il s’appuie de l’autorité d’un prêtre, il veut dissimuler la trahison de l’abbé de Cîteaux ; c’est un chevalier, un ami, un parent du vicomte, qui vient de sa propre inspiration l’engager à se rendre ; ensuite Roger reste comme ôtage. — La chronique provençale en prose est plus franche que l’original qu’elle paraphrase. C’est le légat qui ourdit cette machination. « Adonc ledit légat se prit à imaginer d’envoyer un de ses gents devers ledit vicomte à ladite cité »[35]. Le vieux chroniqueur n’hésite pas à donner à cette perfidie le nom qu’elle mérite : il ne recule pas devant le mot de trahison ! Le troubadour aime le vicomte de Béziers, bien qu’il ne l’ait vu qu’un seul jour, mais il a encore plus de foi dans l’infaillible moralité des chefs de la croisade et des représentants de l’Eglise que de sympathie pour leur victime. Quelque temps après, le vicomte de Béziers meurt prisonnier de Montfort ; le poëte rencontre devant lui un terrible soupçon, que les violences et les crimes des croisés ne justifiaient que trop; il l’écarte avec le dédain d’un narrateur officiel et bien informé : « Et les mauvais coquins et les autres goujats, qui ne savent rien des affaires, qui ignorent comment elles se passent et ne se passent pas, racontent qu’on l’occit de nuit par trahison : ni par Jésus-Christ qui est aux cieux ni par chose qui soit au monde, le comte n’eût consenti qu’on l’eût ainsi occis »[36].

Tous ces ménagements ont disparu dans la seconde partie du poëme. — Le poëte accueille ces bruits, qui n’étaient naguère répandus et accrédités que par la canaille. Il y croit : d’ailleurs, que Roger soit mort dans la tour de Carcassonne, de chagrin, de douleur, de maladie, ou qu’il ait été frappé par la trahison, spolié ou égorgé par Montfort, toujours a-t-il été victime d’une grande iniquité ; cette iniquité, le troubadour, par la bouche de Raymond de Roquefeuille, la dénonce avec une assurance hautaine, qui a dû plus d’une fois faire tressaillir les cœurs méridionaux ; il faut que le pape la répare, en rendant au fils du proscrit l’héritage de son père ; et s’il ne le rend pas, les péchés de l’orphelin déshérité retomberont sur son âme au jour du jugement : « Seigneur droit apostole, merci et pitié pour un jeune enfant orphelin et banni, fils de l’honoré vicomte, que Simon de Montfort et les croisés ont mis à mort, lorsqu’on le leur eut livré. Alors baissa parage du tiers et de la moitié, quand il subit le martyre à tort et à péché ; et tu n’as en ta cour cardinal, ni abbé, dont la foi soit plus chrétienne que n’était la sienne. Et puisque le père est mort, le fils déshérité, seigneur, rends-lui la terre, garde ta dignité. Et si tu ne la lui veux pas rendre, que Dieu, pour récompense, fasse retomber sur ton âme les péchés de ta victime ; et si lu ne la lui remets pas à jour fixe et prochain, je te réclame la terre, le droit et l’héritage au jour du jugement, où nous serons tous jugés »[37].

Dans cet appel du tribunal pontifical au tribunal divin, du concile de Rome au grand jour des rétributions, il y a une noble et fière protestation de la conscience du poëte. Elle ne se laisse point imposer silence par un timide respect et une prudence pusillanime. Elle discerne les passions mauvaises, qui ont été trop souvent l’inspiration de la croisade. C’est le pape qui parle, c’est le poëte qui pense, lorsque nous entendons du haut de la chaire pontificale tomber cette condamnation sévère de la conduite de l’Eglise « Orgueil et méchanceté ont pris place au milieu de nous : nous devrions gouverner toujours avec le bon droit ; et nous recevons les méchants et nous faisons périr les bons » [38].

Enfin le pape lui-même est jugé par le poëte : le troubadour le respecte ; il le vénère, il l’aime et s'incline devant cette grande figure d’Innocent III, qui plane sur tout le commencement du treizième siècle. Peut-être même, si l’histoire ne fait pas remonter jusqu’au pape la responsabilité des plus graves excès de la croisade, c’est sur la foi de notre poëte. — C’est lui qui, plus qu’aucun historien ou chroniqueur, a fait absoudre le pontife de l’odieuse initiative des violences et des crimes de cette guerre inexpiable ; mais s’il admire la sagesse, la droiture, l’humanité du pape, il ne lui accorde pas une entière et complète amnistie ; il lui reproche une faiblesse coupable ; — Innocent III ne fait pas le mal, il ne le veut pas, mais il le tolère, il le sanctionne une fois accompli. Il tremble devant son clergé : et par peur du clergé (e per paor de clercia de quel es temoros), il déshérite ceux qu’il voudrait protéger[39]  : « Barons, dit  l’apostole, mon jugement est arrêté : le comte est catholique et se conduit loyalement ; mais que Simon tienne la terre »[40] . Dans ce rapprochement d’idées opposées, dans cette sentence contradictoire n’y a-t-il pas un trait d’amère satire ?

Dans toutes les scènes du concile, dans toutes celles qui se .succèdent à travers cette dernière partie du poëme, on peut admirer la même franchise de jugements, la même  indépendance de vues ; c’est toujours à sa conscience que le poëte se rapporte. Contre les arrêts de l’Eglise, il ne craint pas d’invoquer l’Ecriture et la loi. Il est un passage où le poëte, avec moins d’art que de bonheur, fait ressortir le despotisme impérieux des légats de l’Eglise romaine. C’est du drame, c’est de la comédie, c’est surtout une satire. Le comte Amaury de Crion a plaidé la cause des hommes du midi, justifié leur révolte, admiré leur héroïsme : « Tant que vous les soutiendrez, dit le cardinal légat, jamais vous n’aimerez droit et sainte Eglise ; je vous donne pour pénitence de jeûner demain : vous ne mangerez et ne boirez que du pain et de l’eau ; et dans mon grand amour pour vous, je vous prie de ne plus pécher. Jésus-Christ vous mande à vous et au comte de Soissons de vous cor riger de votre défaut de parler en faveur des hommes de Toulouse »[41]. Ces arrêts rendus au nom du ciel ne ferment pas la bouche au brave baron français, que le poëte a fait parler comme parlaient sans doute les chevaliers faidits. « Seigneur, dit Amaury, lisez et vous trouverez que pour cette faute vous ne devez pas m’accuser. L’Ecriture ne dit pas et la loi ne démontre point qu’un prince de la terre doive être injustement déshérité. Et si le comte Raymond perd maintenant son héritage, loyauté et droiture le lui rendront une autre fois. — Amaury dit le comte de Montfort, vous aurez tort toutes les fois que vous disputerez avec monseigneur le légat. Vous aimerez l’Eglise quand vous lui obéirez ».

Ces derniers mois auraient été jadis la devise du poëte : il se serait rangé du côté du comte Simon et de monseigneur le légat; maintenant il applaudit Amaury de Crion. Quel changement dans les sentiments du troubadour ! quelle évolution accomplie dans son esprit ! Où donc cette conscience prudente et soumise a-t-elle trouvé cette mâle indépendance? Dans l’indignation ressentie par le poëte en présence des excès dè la croisade, répond M. Fauriel. Un pays entier a été dévasté, des villes ont été saccagées, leurs habitants égorgés ; les châteaux, asiles de la liberté féodale, sont tombés l’un après l’autre. S’installant au cœur du midi, comme un ver rongeur, la croisade en a peu à peu usé toutes les forces, troublé toutes les relations : un jeune héros est mort, victime de sa confiante loyauté ; il a péri dans le fond d’un donjon ; peut-être même la trahison a-t-elle précipité la fin d’une vie que la douleur suffisait seule à abréger. Le comte de Toulouse a dû s’en aller faidit et les hommes du nord sont restés maîtres de ces contrées ; ces violences, cette destruction implacable, ces grandes infortunes devaient laisser dans l’âme des hommes du midi de profondes et terribles impressions ; ces douloureux spectacles pouvaient ramener à sa patrie naissante un méridional naturellement généreux, que le fanatisme aurait égaré à la suite des croisés ; mais l’âme du poëte qui a raconté toutes les péripéties du premier acte de ce grand drame est une âme calme, réfléchie, froide et sèche. Les emportements de la passion, les entraînements du fanatisme n’obscurcissent pas son jugement : il est clair, net, précis ; sa raison conserve le plus parfait équilibre ; il passe devant toutes ces ruines encore fumantes ; il entend les cris des victimes. S’en émeut-il? Sa conscience se trouble-t-elle? Sent-elle le besoin de se rassurer sur la légitimité des actes de la croisade ? Moins que tout autre, ce cœur devait être accessible à l’émotion que lui prête M. Fauriel. Ce n’est pas une de ces natures ardentes que la passion jette violemment dans une direction pour les repousser aussitôt et avec non moins de violence dans le sens contraire ; elles sont le théâtre d’incessantes agitations ; leurs sentiments sont tour à tour agités par un flux et un reflux perpétuel. Je comprends les impressions contraires que les différentes scènes de la çroisade devaient faire naître dans le cœur d’an homme du midi à la fois humain, sincèrement catholique et dévoué à son pays. — Je m’explique les variations de conduite qui devoient traduire au dehors les émotions diverses dont était saisie son âme. D’abord irrité des progrès de l’hérésie, souffrant de l’abaissement de l’Eglise catholique, il a peut-ètre assisté avec douleur à ces conférences où les hérétiques d’une part et les ecclésiastiques de l’autre discutaient devant des laïques appelés à les juger. Peut-être, au sortir du colloque de Montréal, s’est-il écrié avec l’indignation de, Guillaume de Puylaurens dans son histoire : « O douleur ! les chrétiens'ont dû voir l’Eglise et la foi catholiques tomber à un tel degré d’abaissement qu’il a fallu, avec des laïques pour juges, discuter sur de tels opprobres »[42].

Mais la croisade approche, le catholicisme va être vengé de ses humiliations, relevé de ses opprobres. Ce catholique méridional et passionné court au-devant de ses libérateurs. Tous les chefs de la croisade sont des saints ; il approuve leurs actes, il justifie leurs arrêts. Cependant le sang coule ; les victimes tombent sur les victimes ; on laisse à Dieu le soin de discerner ceux qui lui appartiennent. Des doutes traversent l’esprit de ce témoin de la croisade, qu’il a saluée avec enthousiasme. Son cœur s’émeut : une passion nouvelle, inconnue, le patriotisme, ébranle, son âme ; naguère le catholique parlait plus haut que le méridional ; l’homme du midi impose à son tour silence au catholique ; il revient prendre place parmi les défenseurs de sa cité qui se soulève, de son pays qui brise les fers d’une servitude détestée. Il combattra, il mourra, s’il le faut, entre un hérétique et un chevalier faidit. — Les arrêts violents, les sentences iniques de la cour de Rome ont blessé la délicatesse de sa conscience ; il a protesté, et ses protestations ont abouti au libre examen ; il discute, il juge, il condamne ; ces retours brusques et violents appartiennent à une âme que la passion soulève et remue : une froide et lente sagesse a plus de suite et de tenue.

Sans doute, cette sagesse devait elle-même avoir ses mécomptes, et les objets de l’obéissante vénération du troubadour devaient manquer soudain à sa vénération même. En prenant possession de la terre conquise, la croisade s’était pour ainsi dire dissoute ; les intérêts égoïstes et les passions brutales, que le zèle religieux ne suffisait pas à dissimuler,  suivaient sans honte et sans pudeur leur violente, inspiration. En établissant les barons du nord dans les domaines des Raymonds, l’Eglise n’avait fait qu’introduire dans ce malheureux pays un nouvel élément de désordre et d’anarchie. Quel spectacle pour les esprits clairvoyants, le jour où Montfort, l’épée haute, forçait l’entrée de Narbonne, qu’Arnaud de Cîteaux tentait en vain de lui interdire ![43]. Dans de semblables conflits, le prestige de la croisade s’évanouissait. Bien des esprits, qui dans ces bandes fanatiques et pillardes avaient vénéré l’armée de la très-haute et très-puissante Eglise, se sentaient sans doute affranchis d’un respect qui devait peser à leur conscience chrétienne. Le poëte de la première partie de la geste a pu, lui aussi, trouver dans ses déceptions une indépendance qui a donné à ses jugements plus de largeur et d’étendue ; mais cette indépendance a-t-elle suffi à renouveler son âme dans toutes ses profondeurs? L’âme humaine s’agite, se meut, nous présente successivement des aspects nouveaux, inattendus ; mais elle tourne toujours autour d’un point qui reste fixe, et la mobilité de ses idées et de ses sentiments est limitée par ce qu’il y a d’immuable au fond de sa nature. Celle du poëte était médiocre et terne, et ses instincts froidement raisonnables se trahissaient dans une foi sans inspiration, sans enthousiasme.

Quelle vie au contraire, quelle émotion dans les expressions du sentiment religieux qui anime la seconde partie du poëme ! Que ce sentiment lui-même est vrai, sincère, profond ! C’est une confiance en Dieu qui résiste aux plus grands désastres ; c’est une résignation qui accepte, sans murmure, les coups les plus terribles; ce sont des élans d’une pieuse reconnaissance, c’est une charité touchante qui répond par le bien au mal qu’elle souffre de ses ennemis. On se sent en présence d’âmes en continuelle communication avec Dieu ; elles s’élèvent à Dieu et Dieu descend vers elles. Et partout, au-dessus des événements de ce drame, plane la grande image de, la Providence vengeresse qui en dirige les sanglantes péripéties, et va donner au dénouement le sens d’une haute et terrible leçon de justice ! Au lendemain de la bataille de Muret, tandis que Montfort et ses barons délibèrent sur le sort de Toulouse, on .entend de toutes parts répéter dans la malheureuse cité : « Souffrons, acceptons avec une calme résignation tout ce que Dieu veut; Dieu peut nous aider, il est notre soutien [44] ». C’est à Dieu que le pape renvoie le comte Raymond, qu’il n’a pu protéger contre la haine acharnée de ses légats : « Si je t’ai déshérité, Dieu peut te rendre ton héritage, et si tu as grande ire, Dieu peut te soulager; et si tu as perdu, Dieu peut te dédommager ; et si tu marches dans les ténèbres, Dieu peut faire resplendir sur toi la clarté » [45].

Nous avons déjà rapporté la belle confession de foi des défenseurs de Toulouse, à la suite d’une de ces victoires qui jetèrent un si grand lustre sur leur vaillance ! C’était comme un chant d’actions de grâces répété par le peuple tout entier!

Une autre fois vainqueur de ses ennemis, sans pouvoir décourager leur âpre obstination, le comte de Toulouse a réuni autour de lui barons et capitouls ; et là, en présence de tous, le vieux Raymond VI s’écrie : « Seigneur, j’adore Jésus-Christ, car il nous a envoyé une grande splendeur qui nous a remis vous et moi en belle couleur ; car il est saint et plein de douceur : qu’il entende ma plainte et prête l’oreille à ma clameur ; qu’il garde le droit de son pauvre pécheur, qu’il nous donne pouvoir et force et courage et vigueur, et il y a un urgent besoin qu’il nous garde de douleur »[46].

Ce qui nous touche dans ces démonstrations de piété, c’est la sincérité éloquente de ces accents qui partent de cœurs profondément émus. Ce ne sont pas seulement de ces émotions passagères, comme les natures méridionales, vives, nerveuses, irritables, seront toujours capables d’en ressentir ; c’est une foi inébranlable dans la protection que la Providence rémunératrice étend sur lai cause des hommes du midi. —Dieu est avec eux parce que le droit est de leur côté. « Dieu et droit gouvernent en réalité et én apparence : orgueil et ambition sans bornes, tromperie et trahison sont vaincus par droiture »[47].

De là cette inspiration si hautement morale qui donne à toute cette seconde partie du poëme, la seule réellement poétique, sa vivante unité. Il y a clans cette épopée des tableaux qui nous émeuvent, des scènes qui frappent fortement notre imagination plusieurs vers sont beaux, pleins de chaleur, de passion, de vie : un seul est sublime ; la pensée en est simple, l’expression plus simple encore : il n’en est pas moins un trait de génie, parce qu’il est l’expression à la fois la plus concise et la plus complète du rôle que le poëte donne à la Providence. Dans ce vers que l’on n’oublie plus lorsqu’on a lu le poëme (E venc tot dreit la peira la on era mestiers), quelle est la grande image qui se présente à notre pensée, si ce n’est celle du Dieu des armées imprimant à la pierre fatale la direction qu’elle doit prendre, lui désignant la victime qu’elle doit frapper ?

De cette foi en l’intervention constante de la Providence à la foi aux miracles par lesquelles elle se manifeste, il n’y a qu’un pas, et l’imagination du poëte le franchit sans effort. Dieu est avec les hommes du midi, il combat pour leur cause; il met en fuite devant eux d’invincibles ennemis; tous ces événements ne sont en eux-mêmes qu’une longue suite de faits merveilleux : devant cette résurrection d’un peuple à moitié enseveli sous les ruines de sa grande cité, quel est le miracle qui ne peut pas trouver dans l’âme du poëte une foi sincère ? Nous parle-t-il d’une de ces interventions divines qui semblent troubler l’ordre de la nature, il ne nous inspire plus la défiance qui éveillait en nous la froide orthodoxie du poëte de la première partie de la geste : —Nous croyons voir Dieu étendant sur le comte de Toulouse la nuée obscure qui doit protéger sa marche : « Quand-vient le jour le comte est effrayé ; car il redoute que l’on puisse le voir et que par toute la terre s’élèvent cris et tumultes. Mais Dieu fit un mirable en sa faveur : le temps fut noir et l’air s’obscurcit d’un nuage sombre »[48].

La piété exaltée qui sent toujours Dieu auprès d’elle, reconnaît volontiers dans les faits, dont elle est témoin, des signes qui dénoncent les volontés encore mystérieuses du Tout-Puissant.— Au.moment où Toulouse, dans l’ivresse de la joie, salue l’étoile resplendissante qui se lève sur son horizon, et accueille le jeune comte que leur envoie le fils de l’archange, la bannière de Montfort tombe du haut de la tour du pont où elle avait été victorieusement arborée : c’est un miracle qui révèle aux défenseurs de Toulouse leurs triomphes à venir. « Dieu accomplit pour eux un miracle et leur donna un signe véritable qu’il mettrait à la chaîne le lion exterminateur ; de la tour du pont, du dernier créneau que les Français avaient déjà conquis, la bannière et le lion tombèrent dans l’eau et furent rejetés sur les sables du rivage »[49].

Le sentiment religieux n’est pas un sentiment qui se suffise à lui-même ; il emprunte ce qu’il a de forcé et de vie aux sentiments au milieu desquels il se développe : plus un cœur aura de sentiments nobles, élevés, puissants, plus sa vie religieuse sera ardente ; c’est une flamme qui ne peut s’élever que d’un foyer alimenté avec profusion. Plus une âme a d’aspirations, d’espérances, d’affections, plus sa religion est vraie et profonde; car elle a besoin d’appuis pour ses aspirations, de gages pour ses espérances, de sécurité pour ses affections : et ces appuis, ces gages, cette sécurité ne sont point en elle ; elle est entraînée hors d’elle-même, et, sans s’arrêter aux intermédiaires, elle s’élève jusqu’à Dieu. La foi du poëte qui a écrit la première partie de la geste est terne et froide; le sentiment religieux semble se perdre dans le vide de son cœur; dans l’âme du troubadour qui a chanté le retour des Raymonds et la délivrance du midi, il s’anime et se vivifie sans cesse au contact de toutes les passions généreuses qui inspirent les vers du poëte. Le troubadour aime sa patrie; il a pleuré sur sa chute, il a gémi sur ses malheurs ; avec quelle tristesse n’a-t-il pas vu tomber sur Toulouse les vengeances de Montfort rendu implacable par son échec sous Beaucaire. « O noble cité de Toulouse brisée dans tous tes os ! s’est-il écrié, comme Dieu t’a livrée aux mains des mauvaises gens! »[50]. Avec quelle fierté il recueille l’hommage que lui rendent Amaury de Montfort et les Français vaincus et humiliés ! « Nous avons perdu tout honneur ; et toute la France, les pères et les fils en restent honnis : jamais plus, grande honte nous n’avons subie depuis que mourut Roland; nous avons en abondance des armes, des couteaux, des glaives, des hauberts, des armures, des heaumes de Flandre, de bons écus, des masses d’armes, des coursiers rapides, et une gent vaincue, à moitié morte, au milieu de mille périls, dégarnie, sans armes, en se défendant et en criant, avec des bâtons, des massues, des pierres, nous a jetés dehors »[51] .

Comme il relève la noblesse des habitants de cette grande cité municipale ! comme il est jaloux de la gloire que sa valeureuse défense répand sur ses citoyens ! « De tout temps Toulouse et parage iront de pair » [52]. — Son amour pour Toulouse n’est égalé que par son dévouement pour la famille de ses anciens- comtes ; tout s’allume, tout s’éclaire, tout renaît, tout revit, lorsque le vietix Raymond VI est rentré dans la ville de ses pères : « Maintenant nous avons Jésus-Christ et la lueur de l’étoile qui pour nous s’est éclaircie. Voici notre seigneur, notre sage seigneur. Le poëte hait Montfort. Voici, le jour est arrivé; il sortira de force le seigneur apostat » [53]. Et quand Montfort a succombé, quand la nouvelle de sa mort a pénétré dans Toulouse : « Dieu est miséricordieux, s’écrie le poëte ; parage s’éclaire et sera désormais vainqueur ; et le comte qui était méchant et homicide est mort sans pénitence; car il faisait périr par le glaive » [54]      .

Cette aversion et cet amour ont eux-mêmes leur source dans un sentiment plus élevé : l’amour de la justice et la haine de l’iniquité ; le troubadour ne cesse pas de protester au nom du droit contre les abus de la force et de l’oppression. Ecoutez Hugues de Lascy, un de ces chevaliers que le poëte charge de faire entendre à l’âme passionnée de Montfort les conseils de la sagesse et de la raison. « Difficilement on peut dépouiller le seigneur légitime. Quand les sujets du jeune comte prêtèrent serment sur un missel, ils y furent forcés et ne purent faire autrement : c’est la violence et la force qui régnent là où le droit est impuissant ; car serment forcé est sans valeur pour droiture ; celui qui conquiert terre, prend l’héritage d’autrui et affaiblit droiture, perd l’honneur qu’il a conquis et s’attire châtiment capital »[55].

Tous ces sentiments du poëte, comme autant de courants de passions, vont aboutir à un sentiment qui les rassemble dans une vivante unité : l’enthousiasme que son âme de troubadour éprouve pour la civilisation féodale et chevaleresque du midi, pour les vertus dont se composait l’idéal des chevaliers et des poëtes provençaux, pour les mœurs brillantes d’une société autrefois pleine d’éclat, hier proscrite par l’Eglise et se relevant aujourd’hui avec une nouvelle splendeur à l’appel de ses chefs. Le poëte aime sa patrie matérielle, il exalte la glorieuse cité qui lui a donné le jour ou qui l’a adopté ; il aime plus encore cette patrie morale, qui se compose des idées au milieu desquelles on a vécu, des sentiments dont notre cœur s’est impreigné en se formant; c’est comme l’air natal que notre âme a respiré dès les premiers jours de son épanouissement ; avec quel enthousiasme le poëte ne salue-t-il pas cette patrie lorsqu’elle secoue cet amas de ruines sous lesquelles on la croyait accablée ! C’est elle qui renaît, le jour où la bannière du comte a flotté dans Toulouse, « Prouesse et parage qui étaient ensevelis sont vivants et restaurés, et sauvés et guéris » [56]. Lorsque le brave Gui de Cavaillon s’entretient du haut. de son cheval de bataille avec le jeune comte Raymond, débarqué sur la terre de Provence, ce sont les hontes et les humiliations de prouesse et parage que le chevalier retrace aux yeux du fils des Raymonds, et l’héroïque enfant promet une prompte et complète vengeance : « Maintenant voici le temps où il est grand besoin que vous soyez redoutable et brave ; car le comte de Montfort, l’Eglise qui détruit les barons et les prédicateurs font que tout parage est honni et couvert de honte... Guy, reprend le jeune comte, j’ai le cœur joyeux de tout ce que vous m’avez dit, et je vous ferai une courte réponse. Si Jésus-Christ sauve ma Vie et celle des compagnons, s’il me rend Toulouse, objet de mes désirs, jamais parage ne sera honni ni souffreteux » [57].

Sans doute, dans ces mœurs féodales et chevaleresques, dont la renaissance a inspiré au poëte des accents d'une si profonde émotion, tout n’était pas pur, tout n’était pas grand ; bien des désordres, des.excès, des violences, des brutalités se commettaient à l’ombre des bannières des barons, et les maux qu’ont subis les victimes de la croisade sont souvent leurs titres les plus sérieux à la sympathie de l’histoire ; leurs souffrances les ont grandis, et les crimes des croisés,nous ont caché ce qu’il y avait d’humain, de juste, de sensé dans le but que poursuivait l’Eglise par des voies si odieuses. — Néanmoins le poëte a eu raison de rester fidèle à ces mots de prix et parage inscrits sur le drapeau féodal, et aux idées que ces mots représentaient. Ce qu’il regrette, lorsque Montfort victorieux fait peser sur le midi cette lourde domination française et cléricale, ce qu’il appelle de ses vœux au milieu de l’oppression de sa patrie, ce qu’il voit renaître avec une joie si vive, le jour où un navire venu de Gènes a déposé sur la plage de Marseille les vengeurs de tant d’opprimés, ce n’est pas cette vie féodale telle que l’histoire nous le représente avec ce mélange d’iniquités et de crimes, avec ces passions étroites et égoïstes et ce sens moral souvent faussé ou perverti ; la conscience du poëte est trop pure, son âme trop droite pour éprouver de tels regrets et former des vœux semblables ; son regard est fixé sur un idéal que cette réalité obscurcit sans cesse, et que sans cesse l’imagination émue du troubadour rétablit dans sa pureté et sa splendeur. Voilà « l’étoile » qui brille dans le ciel du poëte, lorsque les Raymonds ont appelé les faidits aux armes. La foi en l’idéal n’apparlient qu’aux esprits élevés : c’est une source d’inspirations qui ne se cache qu’au fond des nobles cœurs ; les petites âmes sont promptement découragées par la réalité; elles jugent les idées sur la vie et les actes des hommes qui les représentent ; elles font retomber sur les causes une condamnation qu’elles devraient réserver pour les champions indignes de les soutenir ! Cette faiblesse de vues, et cette étroitesse d’esprit sont étrangères à notre poëte; toute inspiration grande, élevée, généreuse, parle à son cœur. S’il a été inférieur à la plupart des troubadours par les délicatesses de son art, par la pureté de son langage, il les dépasse de toute la hauteur d’une âme remuée par des instincts nobles et grands. Son génie poétique a dû s’élever à la rude mais héroïque école des vieilles chansons de gestes, et les hauts faits des paladins ont rempli son imagination. La chaleur, la vie, la jeunesse, l’enthousiasme, la ferme et courageuse droiture d’une conscience qui, au nom du droit, ne cesse pas de protester contre le fait, l’élévation et la puissance des sentiments qui réchauffent le cœur du poëte, sa foi religieuse, vive, ardente, étrangère à toute préoccupation étroite et mesquine, et s’inspirant de toutes les passions généreuses, de toutes les nobles aspirations qui remplissent l’âme du troubadour, donnent à la physionomie morale de l’auteur de la seconde moitié de la geste une expression qui n’est pas celle de l’auteur de la première partie. Ce dernier poëte n’a dans l’âme rien de grand, rien de fort : dévoué sans fanatisme à la religion catholique, enchaîné à l’Eglise par la superstition d’un esprit prudent et réservé, il n’est, dans son rôle de chantre de la croisade et d’apôtre de Montfort, troublé par aucun de ces grands sentiments que nous voyons éclater dans la seconde partie du poëme. La notion d’un droit supérieur à tous les arrêts des puissances de ce monde lui semble étrangère. Quelle est la spoliation qui l’indigne? Le patriotisme ne lui est pas moins inconnu ? Il ne suffit pas de donner de loin en loin à Toulouse le nom de Toulouse la grande, de Toulouse la reine et la fleur des cités pour témoigner l’amour que vous inspire votre patrie naturelle ou adoptive. Ces démonstrations sont insignifiantes, lorsqu’on marche à la suite des croisés. Si le poëte vante Toulouse, il abaisse le courage de ses habitants et de ses défenseurs. Montfort et le comte de Bar arrivent sous ses murs ; une nombreuse armée de barons, de routiers, de bourgeois court aux armes dans la cité des Raymonds ; et le poëte, après avoir admiré le nombre de ces guerriers, s’arrête sur cette amère réflexion ; « Certes, s’ils eussent eu du cœur et que Dieu eût voulu les aider, je ne crois pas que les croisés eussent pu tenir contre eux et leur résister dans le combat »[58] . C’est là un de ces aveux auquel le patriotisme ne se résigne jamais ; la vérité d’une telle assertion ne la justifierait qu’à peine dans la bouche qui la prononce ; elle est sans excuse lorsqu’elle est une injustice et une calomnie, et lorsque l’échec de la croisade et la retraite de Montfort vont lui donner le démenti le plus formel.

Ce qui, dans l’âme du poëte, semble remplacer les sentiments que nous voudrions y trouver, ce sont les préoccupations étroites et mesquines du troubadour : il s’élève contre l’avarice des barons et des seigneurs, il les accuse de mal distribuer leurs rares faveurs ; il regrette le temps où jongleur et troubadour, vêtus de riches étoffes, s’en allaient balancés mollement par un palefroi breton. Sans doute, le poëte ne fait que répéfer ce que les troubadours ne cessaient de déplorer ; c’est une plainte vulgaire, dont la responsabilité ne peut pas retomber tout entière sur lui seul ; mais il est des moments où la banalité n’est pas permise ; d’autres idées, d’autres sentiments auraient dû se partager alors l’esprit et le coeur du troubadour ; il aurait dû, pour raconter les événements dont il était témoin, sortir de ce milieu étroit. Il n’en a rien fait ; il faut attendre le commencement de la seconde partie du poëme pour voir l’horizon s’élargir devant nous.

Aussi paraît-il bien difficile d’admettre que ces deux parties soient la continuation l’une de l’autre. L’auteur de la première partie n’est pas l’auteur de la seconde ; ce ne sont pas seulement les événements qui ont pris un caractère inconnu et révélé au spectateur étonné et tristement désabusé une face nouvelle, des aspects inattendus. C’est un autre spectateur qui est venu prendre la place d’un témoin trop  impassible ou trop prévenu des péripéties de cette affreuse guerre. Ecoutez ses paroles, recueillez ses impressions, pérnétrez ses idées, interrogez ses convictions. Reconnaissez- vous les paroles, les impressions, les idées, les convictions du poëte qui vous a conduits à la suite des croisés de Béziers à Carcassonne, de Minerve au château de Thermes, et nous a laissés au moment où la bataille de Muret allait décider une première fois le destin du midi ? Auriez-vous pu, en l’écoutant, pressentir un changement aussi complet? Y avait-il dans la figure du premier poëte des traits qui, en se modifiant, -pouvaient devenir ceux du troubadour qui a écrit l’épopée historique du retour des Raymonds ? L’homme nouveau offre-t-il quelque ressemblance, quelque trace de parenté avec le vieil homme ? Peut-on reconnaître que l’un est issu de l’autre ? — Cette nature, jeune, ardente, inspirée, généreuse, n’est-elle que l’étroite et timide nature de l’ami des clercs et des moines, délivrée d’une contrainte qui gênait le libre essor de ses inspirations et s’épanouissant au souffle fécond de la liberté qui soudain éveille en elle l’émotion, la passion et la vie? Il faudrait, pour le penser, retrouver, dans l’âme du second poëte, quelques-unes des tendances qui semblaient dominantes dans celle du premier.

On croit d’abord découvrir, sous une autre forme, dans le poëte de la guerre de la délivrance, une des préoccupations les plus constantes du chantre de la croisade. On sait quel respect, quelle vénération, quel culte l’admirateur de Montfort et de Folquet éprouvait pour les grandes puissances de la société du moyen âge. Ces sentiments n’apparaissent-ils pas dans la seconde partie de la geste ? Ce poëme, dans sa dernière moitié, est un plaidoyer, une apologie, un panégyrique ; le poëte célèbre les hommes du midi, il exalte la cause qui défend leur vaillance. Cette cause est sacrée ; le troubadour ne souffrirait pas que le moindre soupçon pût s’élever contre sa légitimité ; il faut que rien ne vienne amoindrir, obscurcir même le droit incontestable qui fait sa force et la gloire de ceux qui se sont voués à sa défense : le poëte veut placer les bannières provençales sous la protection de la plus grande des autorités morales et religieuses du moyen âge. Innocent III, en plein concile, défend le comte de Toulouse contre les légats qui ont outre-passé ses ordres et le font trembler sur son trône pontifical. Il a béni  les armes des faidits dans la personne du jeune Raymond, qui va bientôt adresser à leur vaillance un héroïque appel ; « que Jésus-Christ te laisse bien commencer et finir »[59], dira-t-il en se séparant de lui au fils du comte déshérité. Le poëte est bien plus inspiré par son dévouement à la cause des Raymonds et de leurs sujets que par une vénération superstitieuse de la puissance, apostolique. Cette cause est sanctifiée par les bénédictions du pontife ; mais cette haute sanction ne lui est pas indispensable, elle porte en elle-même son droit et sa légitimité. — Qu’un pape nouveau monte sur le trône d’innocent III, fasse prêcher la croisade et lance ses anathèmes contre Toulouse : le poëte ne s’en émeut pas, il attend tranquillement que la lumière de la .vérité brille devant les regards de l’apostole, il prie Dieu de dessiller les yeux, d’éclairer l’esprit du pontife et de ses légats : « Au seigneur apostole qui devrait nous pardonner, aux prélats de l’Eglise qui nous condamnent à mourir, puisse Dieu donner le bon sens, le courage, le savoir et la volonté de connaître droiture, et de se repentir de ce qu’ils nous font détruire par un homme de la seigneurie duquel nous voulons nous départir, par une race étrangère qui éteint la lumière et qui, si Dieu et Toulouse l’eussent permis, auraient fait ensevelir tout prix et tout parage »[60].

L’attitude du poëte en présence des légats et du pontife est pleine d’indépendance. D’un côté, Montfort, les prélats, .l’Eglise, le pape; de l’autre, Dieu et Toulouse. Le troubadour ne montre pas moins de liberté, et fait peut-être preuve de plus de hardiesse encore, lorsqu’il oppose le pape à l’Eglise, lorsqu’il met dans la bouche d’Innocent III la réprobation des actes de Montfort, et qu’il fait condamner par le pontife l’arrêt que ce pontife vient de prononcer à l’instant même ? Innocent III a-t-il réellement témoigné au comte de Toulouse les sentiments de sympathie que le poëte lui prête ?

A-t-il, dans le concile de Latran, joué le rôle qu’il joue dans le récit de la chanson de la croisade ? Ou bien l’imagination méridionale s’est-elle inspirée de quelques-uns de ces signes de bienveillance où le malheur voit si volontiers les gages d’une protection assurée ? A-t-elle, sur quelques vagues indices, donné au pontife des pensées, des appréciations, des sentiments qui étaient étrangers à son esprit et à son cœur ? C’est une question que nous indiquons sans prétendre la résoudre encore ; mais que l’on se prononce pour l’une ou pour l’autre partie de cette alternative, il est impossible de reconnaître dans cette scène du concile, si justement admirée par M. Fauriel, l’esprit dont était animée toute la première partie du poëme. — Si le poëte n’a été qu’un historien fidèle, retraçant des faits attestés par de nombreux témoignages, admirons le bonheur de son exposition et la manière dont il sait disposer les événements et mettre les hommes en scène.

Si l’imagination, si la passion du troubadour ont, avec quelques renseignements peu précis, fait tous les frais de ce récit, ne serons-nous pas surtout frappés de la façon libre et hardie dont il conduit tous les incidents, toutes les péripéties de ce drame ? Est-ce le sentiment de la grandeur et dela majesté de l’Eglise qui saisit mon esprit, lorsque j’entre, avec le poëte, dans cette salle où sont réunis des prélats venus de tous les points du monde chrétien ? Dans cette assemblée orageuse où s’agitent confusément tant d’intérêts, tant de passions, tant de haines, j’ai de la peine à reconnaître ce solennel concile de Latran, annoncé si longtemps à l’avance, et destiné à marquer une époque mémorable dans l’histoire du catholicisme. Suis-je en présence de ces grands états généraux de l’Eglise, où Innocent III devait exposer la pensée constante de son règne et se concerter avec ses fidèles, dans un suprême effort, sur les moyens d’atteindre le triple but qu’avaient incessamment poursuivi son activité et son génie ? Le poëte ne nous montre pas des prélats délibérant avec ce saint recueillement, que la piété catholique devait si volontiers prêter aux membres du grand concile. Je ne vois ni cardinaux, ni archevêques, ni évêques, ni abbés ; ils ont dépouillé leur caractère auguste et sacré ; ce ne sont plus que des hommes mus par des instincts violents, fanatiques, passionnés. Est-ce un pape qui est assis sur la chaire pontificale ? Est-ce un auguste et infaillible pontife dont les jugements doivent être acceptés comme autant d’oracles? Mais il défend le comte de Toulouse et il l’abandonne, il le justifie et il le dépouille, il condamne ies violences de Montfort, et il l’investit de la terre du déshérité : Est-ce un pontife ? N’est-ce pas plutôt un homme que le poëte a mis en scène avec les plus heureux instincts d’un véritable génie dramatique ? En vérité, nous sommes loin de la prudente et respectueuse réserve qui domine dans la première partie du poëme. Le catholique laisse ici une singulière liberté au troubadour [61].

CHAPITRE V

La liberté d’esprit ne distingue pas moins que Tesprit de liberté ïe poëte de la seconde partie. — Contraste frappant avec les réticences et les timides réserves du poëte de la première. — Le calme et la sérénité du troubadour de la seconde partie de la geste inexplicables après la conversion absolue, dont ses idées, scs convictions, ses sentiments nouveaux seraient le fruit.

Cette liberté d’esprit du troubadour est un des traits les plus marquants de la seconde partie de notre poëme et forme un contraste frappant avec les réserves, les précautions, dont s’entoure ra timide prudence du poëte, qui a écrit la première moitié de la geste. Dans la seconde son imagination se joue librement. Le poëte s’abandonne tout entier aux instincts de son esprit poétique ; ni-les intérêts de parti, ni la passion qu’il ressent et ne cache pas, ne troublent le jeu de ses facultés poétiques. On ne saurait être plus dévoué aux défenseurs de Toulouse, aux Raymonds, aux comtes de Foix et de Comminges et au preux Roger Bernard, le fils de Roger de Foix, l’âme de cette guerre. Il est leur historien et leur poëte. Néanmoins sa sympathie et son admiration ne le retiennent pas toujours auprès des héros qui en sont l’objet. Sa libre imagination le conduit partout où elle pressent un saisissant spectacle, un grand caractère, une sombre et dramatique passion. Le second acte du drame n’est pas soumis à la loi de l’unité de lieu : nous passons sans cesse du camp des méridionaux au camp des croisés et du camp des croisés à celui des méridionaux. Une grande partie de l’action a pour théâtre la tente de Montfort, et souvent le drame véritable est dans l’âme même de l’implacable héros. Certes le poëte n’oublie pas les hommes de Toulouse : ils sont toujours au premier plan. Les yeux du troubadour ne perdent jamais de vue les murs et les créneaux qui abritent une si héroïque résistance. Le troubadour ne nous conduit auprès des croisés que pour nous faire entendre de la bouche même des ennemis, l’apologie des Raymonds, la condamnation de Montfort, l’aveu du droit et de la légitimité de la cause que soutiennent les barons provençaux, et les hommages rendus à leurs faits éclatants. Une pensée toute patriotique amène le poëte auprès de Simon de Montfort ; son instinct poétique le retient auprès de ce héros étrange.

L’histoire, cette histoire surtout qui touche de plus près à la poésie qu’à la science, n’aime pas à disperser ses regards sur les événements qui se succèdent ; les événements en eux-mêmes ont quelque chose d’abstrait : ils peuvent attirer les méditations du penseur, qui cherche à en découvrir la loi. Ils retrouvent dans son esprit l’unité qui semble au premier abord leur manquer dans la réalité ; mais cette unité toute rationnelle, qui peut satisfaire l’esprit, ne parle point à l’imagination et ne dit rien au cœur. Il en est une plus vivante ; c’est celle qui les rassemble, lorsque nous les voyons, comme autant de rayons épars, se réunir au foyer d’une grande .âme. Nous sommes émus, si nous pouvons suivre l’impression qu’ils produisent, les émotions qu’ils excitent, les passions qu’ils développent dans une nature peu vulgaire et dans un cœur fortement trempé ; ils prennent un corps, une âme, une physionomie : ils sont gravés d’une manière ineffaçable dans notre mémoire, parce qu’ils se confondent, dans notre souvenir, avec les traits de l’homme qui les a dominés ou qui a succombé sous leur irrésistible action. En dépit de tous les efforts de l’érudition, il n’y aura jamais dans l’histoire de grandes et intéressantes époques que celles sur lesquelles s’est instinctivement portée tout d’abord la curiosité vulgaire ; car ce sont presque toutes des époques qui se résument dans un grand nom. Celui qui lit l’histoire ne veut pas trouver seulement devant lui des hommes : pris ainsi en masse, ils sont toujours considérés d’une manière plus ou moins abstraite ; ils sont les éléments, les matériaux, les instruments de l’histoire ; ils n’en sont ni les acteurs ni les héros : les regards du lecteur se fatiguent, vite à suivre les visages plats ou insignifiants de la foule qui défile devant lui ; il lui faut une de ces grandes figures qui frappent dès leur premier aspect, attirent l’attention, commandent l’intérêt; il lui faut un homme ; et l’historien aussi ne peut être inspiré que lorsqu’il trouve au centre de l’époque qu’il étudie, un homme vers lequel convergent tous les grands faits de cette époque même. La tendance des mythologies et des légendes populaires à personnifier des époques toutes entières, n’est pas particulière aux peuples primitifs ; c’est un instinct naturel et persistant de la nature humaine, l’histoire personnifie et personnifiera toujours. Lorsque les grands héros de la guerre de Trente ans ont disparu de la scène, lorsque Gustave-Adolphe et Wallenstein ont succombé, l’un sur le champ de bataille de Lützen, l’autre sous les défiances, la perfidie et la trahison de Ferdinand II, leur grand historien laisse échapper de ses mains sa plume fatiguée.

Le poëte de la croisade a lui aussi cherché un homme, un héros ; ses instincts poétiques le guidaient : et son patriotisme, son dévouement, son admiration même pour les champions de la cause méridionale, ne l’ont pas abusé ; il a senti quel était l’homme de cette époque, le héros de cette guerre ; cet homme, ce héros, c’est Montfort. — Prononcez le mot de guerre des Albigeois, personne ne répondra : Raymond VI, Raymond VII, Roger de Foix, Roger Bernard, le comte de Comminges ; tout le monde répondra : Simon de Montfort. C’étaient de braves chevaliers que ces défenseurs de Toulouse : ils avaient cœur de lion : c’était un héroïque jeune homme que ce Raymond VII dont la vie devait se terminer d’une manière si triste, si terne, si obscure; mais cette valeur, cet héroïsme même ne les élevaient pas suffisamment au-dessus du niveau de ce siècle, brave et guerrier par tempérament, par habitude, par éducation. Réunissaient-ils en eux les traits qui donnaient à la grande figure de Montfort son étrange et terrible expression ? Guerrier invincible, implacable justicier, doué d’une ambition sans bornes, d’une force d’âme égale à son ambition, pieux comme un saint, fier et orgueilleux comme Satan, sans pitié pour les autres, sans merci pour lui-mêmé, cœur de bronze coulé dans une âme de fer. Montfort présentait à l’esprit du poëte une image dont la beauté sinistre le fascinait. Au lieu de détourner avec horreur ses regards de l'oppresseur de son pays, le troubadour, qui le maudit, reste cependant en sa présence ; il suit les mouvements de cette âme si grande,et si puissante dans le mal : il ne peut pas, il ne veut pas en détacher sa pensée ; — ses répugnances et ses haines patriotiques sont d’un côté, ses impressions poétiques, de l’autre ; elles ne se mêlent pas ou du moins les unes n’effacent pas les autres. L’esprit du poëte conserve toujours sa liberté.

Cette liberté fait-elle tout à fait défaut à l’auteur de la première partie ? Se renferme-t-il sans cesse dans le camp des croisés ; craint-il de voir, quelquefois même d’admirer les barons du midi. Ne veut-il attirer l’attention et l’intérêt que sur ceux qu’il appelle les nôtres, notre gent, nos barons de France. Le prétendre, ce serait céder à la tentation d’établir un contraste complet entre les deux moitiés du poëme ; mais ce serait aussi s’éloigner de la vérité. Le troubadour sait nous arrêter quelques instants devant l’héroïque Roger de Béziers ; il nous en parle assez pour nous le faire aimer, pas assez pour satisfaire les sentiments de sympathie que nous inspire ce martyr de la croisade. Sachons-lui toujours gré de nous avoir conservé la noble réponse du vicomte de Béziers aux propositions que le roi d’Aragon lui apporte de la part des croisés : « Et le vicomte, quand il l’a entendu, dit qu’il laissera écorcher vifs les siens et se tuera lui-même, plutôt que d’accepter, un jour de sa vie, une telle composition et d’abandonner le moindre des siens »[62]. Plus tard encore le troubadour nous fera assister au mouvement d’indignation qui éclatera dans le coeur des sujets de Raymond VI, à l’ouïe des conditions faites au comte par le concile d’Arles. Quelque temps après, tandis que la nombreuse armée des comtes de Toulouse, de Foix, de Mauléon, se prépare à la bataille de Castelnaudary, le poëte met dans la bouche des chevaliers et des barons des paroles qui sont l’expression éloquente de la colère et de la fierté méridionales, poussées à bout par les ravages et les violences des romieux : « Barons, se disent-ils entre eux, qu’il n’en reste pas un de cette race étrangère. Qu’ils aient peur désormais dans la France et l’Allemagne, dans le Poitou, dans l’Anjou, par toute la Bretagne, là-haut dans la Provence et jusqu’aux ports d'Allemagne »[63]. C’est le cri de guerre du midi contre le nord ; c?est une protestation violente de ces pays si longtemps et si cruellement foulés conc ces pèlerins qui venaient, chaque année, au retour du printemps, apporter une nouvelle force à la croisade. Qu’ils aient peur, qu’ils apprennent que le midi se défend et qu’il n’est plus aussi facile de venir, au prix du sang et des souffrances des méridionaux, expier ses propres péchés.

Voilà sans doute quelques échappées de vue sur l’histoire intérieure du midi. Dans ces passions, dans ces sentiments, dans ces paroles, il. y a la vérité et la vie : on reconnaît les compagnons d’armes, les chevaliers, les champions des comtes de Toulouse attendant depuis longtemps, avec une impatiente fierté, l’appel que Raymond VI a trop tardé à faire à leur épée ; ils ne sont plus défigurés, travestis, noircis, calomniés, comme dans la chronique de Pierre de Vaux-Cernay. Ces quelques vers disséminés de loin en loin sont autant de précieuses indications pour toute une partie de l’histoire de cette désastreuse époque, que les historiens cléricaux, le moine de Vaux-Cernay surtout, avaient laissée dans l’ombre. Ils ne nous avaient montré qu’un seul côté de ces dramatiques événements : c’étaient les exploits de la croisade ; les violences des pèlerins avaient été après eux et sur leur témoignage tour à tour exaltées, célébrées, flétries de mille manières. — Mais les plaintes et les cris d’indignatlion des victimes, ces premiers mouvements de résistance, ce premier éveil du patriotisme ne nous apparaissent que dans ce poëme et dans la chronique en prose qui n’en est que la paraphrase ; de là l’intérêt qui s’attache même à cette première partie, bien inférieure pourtant à la secondé, au double point de vue historique et littéraire. Rendons au poëte, avec la plus grande impartialité, toute la justice qu’il mérite ; mais avouons aussi que ces lueurs répandues sur l’histoire intérieure du midi, au milieu de cet orage, sont encore rares, fugitives, vacillantes. Ces détails, que'nous cherchons avec une si avide curiosité, ne nous sont donnés qu’avec trop de parcimonie : ils ne suffisent point à satisfaire cesén- timent d’intérêt qui, obéissant à un instinct de générosité naturel à l’homme, se porte plus volontiers sur l’opprimé que sur l’oppresseur, sur celui qui se défend que sur celui qui attaque. Sur combien de points de celle histoire n’avons- nous pas à regretter le silence ou le laconisme du poëte ! Ne lui demanderions-nous pas volontiers des détails plus précis, plus circonstanciés, lorsqu’il nous parle des luttes qui mettaient aux prises dans Toulouse la confrérie blanche et la confrérie noire ? Dès le premier acte de la guerre, Toulouse préluda, par une glorieuse défense, au siège héroïque qu’elle devait soutenir dans le second. Dans ce moment si grave, la cité municipale dut présenter un grand spectacle, propre à exciter l’intérêt de l’historien et l’émotion du poëte. On dut voir sans doute réunis dans de solennelles délibérations le comte,.les capitouls, les chevaliers, les bourgeois, les barons du dehorsqui avaient quitté leurs châteaux pour voler à la défense de leur comte ; rien dans le récit du poëte ne met devant nos yeux ces scènes si vivantes que notre esprit se représente, et dont l’image, au commencement de la seconde partie, nous sera retracée avec tant de bonheur et de vérité. Le poëte nous parlé à peine des nombreux guerriers qui courent s’armer, lorsque l’arrivée du comte de Montfort est annoncée. Quelques vers, consacrés à Hugues d’Alfar, le sénéchal de l’Agenois, et à son frère Arces, complètent tout ce que le troubadour consacre à Toulouse ; ce sont des généralités sans vie et sans émotion ; le regard et la pensée du poëte sont ailleurs [64]. « Plût au ciel, s’écrie- t-il dans un passage, où il énumère les guerriers qui, après la prise de Béziers et de Garcassonne, sont restés autour de Simon de Montfort, plût au ciel que je les eusse vus, connus et suivis à travers tout le pays qu’ils ont conquis ! Mon livre en serait plus instructif, et meilleure ma chanson. » Ce sont les croisés qui l’intéressent ; c’est au milieu d’eux qu’il voudrait être ; c’est sur eux qu’il appelle l'attention ; c’est aux prêtres et aux clercs, attachés à la croisade, qu’il emprunte ses renseignements; toute cette première partie du poëme n’est que l’histoire de Montfort, d’Arnauld de Cîteaux et des chevaliers ou des clercs qui marchent à l’ombre de la bannière du comte et de la croix dû légat.

Le poëte historien n’a pas poursuivi le même but, n’a pas été animé du même esprit que Pierre de Vaux-Cernay ; mais néanmoins les inspirations du moine et du troubadour sont deux inspirations parallèles : l’un raconte les exploits de Dieu accomplis parle bras des croisés (gesta Dei per Francos) ; l’autre les exploits des barons, sans se préoccuper beaucoup de l’intervention divine; l’un et l’autre sont, à cette différence ou plutôt à cette nuance près, les historiens (les Français ; mais le troubadour est Jiomme du midi ; il connaît les chefs qui dirigent la défense, les chevaliers qui les secondent. Si par ses vœux, si par l’imagination, si par la pensée, il se transporte, il se renferme dans le camp français, en réalité, il vit au milieu de ses compatriotes ; il recueille, presque malgré lui, les émotions qui de proche en proche gagnent tous les cœurs ; il ne respire pas le même air que Pierre de Vaux-Cernay. Il ne faut donc pas s’étonner si, dans une histoire de la croisade écrite par un méridional au point de vue français et catholique, on ne retrouve plus les préjugés dont est rempli le récit d’un moine fanatique, .étranger au pays ; de même, si les défenseurs du midi ne sont pas tout à fait sacrifiés aux conquérants du nord, si le poëte daigne parfois détourner sur eux l’attention de ses lecteurs, s’il sait les mettre en scène et les faire parler avec vérité, quelquefois même avec éloquence, ne nous hâtons pas d’admirer la liberté de son esprit ; soyons plutôt surpris des réticences dont est semé son récit, du soin qu’il met à nous prévenir, qu’il n’a vu qu’une seule fois le vicomte de Béziers, du silence qu’il garde, lorsqu’il aurait pu nous dire tant de choses intéressantes, qui ont été perdues à jamais pour l’histoire ou que l’histoire ne retrouve qu’à force de conjectures et de rapprochements. Regrettons que cette première partie du poëme ne soit pas animée de cette liberté d’esprit qui est un des caractères de la seconde.

Cette liberté eût-elle été possible après l’éclatante conversion qui, d’après M. Fauriel, s’est opérée dans l’âme du troubadour ? Une telle évolution l’aurait ébranlée dans toutes ses profondeurs. Après un déplacement si violent de toutes les convictions du poëte, l’équilibre moral devait lentement se rétablir dans son esprit et dans son cœur, le trouble et l’agitation longtemps se trahir dans sa manière de penser et de sentir ; la liberlé et la modération, que la liberté suppose, n’auraient pu de sitôt rentrer dans son âme ; aurait-il conservé, en présence de Montfort et des Français, cette impartialité qui rend justice à la valeur de tous leurs chevaliers, à la sagesse de quelques-uns d’entre eux et fait place quelquefois à une véritable admiration? On n’a pas ce calme en présence des hommes dont on» se reproche d’avoir été le fauteur ou le partisan. Le prêtre paien converti ne revient pas admirer les beautés plastiques de l’idole devant laquelle il a lui-même brûlé l’encens. Il s’en éloigne avec horreur, lorsqu’il ne la brise pas à coups de hache. Le poëte est trop maître de lui dans les sentiments qu’il éprouve, pour nous laisser supposer qu’il vient de les adopter ; trop à l’aise dans

ses convictions, pour nous permettre de croire qu’elles sont toutes nouvelles pour lui. Le ton modéré du troubadour ne se dément pas d’un bout à l’autre du poëme ; sans doute il a des mouvements d’indignation des éclats de passion ; mais ces émotions n’accusent point une âme inquiète, troublée, orageuse ; elles devaient être ressenties par tout esprit juste et tout cœur honnête.

CHAPITRE VI

Différences au point de vue littéraire et poétique entre la première et la seconde partie ; composition du récit. — Enchaînement des faits.

L’homme qui a chanté la croisade jusqu’à la bataille de Muret, ne nous fait pas pressentir celui qui chantera les siéges de Beaucaire et de Toulouse, les exploits des faidits, les humiliations des Français, le triomphe-des Raymonds et la mort de Montfort; il y a entre ces deux hommes-toute la distance d’une âme froidement sage et prudente à une âme généreuse et passionnée, d'un cœur étroit et timide à un cœur remué par les plus belles et les plus nobles émotions de la nature humaine, l’amour de la patrie, le culte de la justice, le sentiment du droit, la haine de l’iniquité, une noble indignation en présence de tous les abus de la force, la confiance en Dieu et une foi religieuse vivante et émue qui réunit, rassemble et couronne tous ces sentiments. Quelle différence, quel changement ! On le devine sans peine. Ce n’est pas seulement l'homme qui a été modifié, c’est le poëte ; son talent s’élève, son inspiration grandit. La première partie n’est qu’une chronique rimée, la seconde est un poëme qui prend souvent les proportions de l’épopée. M. Fauriel dit dans sa préface : « L’art dans tout ce récit est encore fort inculte ; les faits y sont généralement présentés dans leur ordre chronologique ; mais ils ont plus souvent l’air d’être simplement juxtaposés que d’être liés d’une manière qui en marque la filiation et les rapports. Il ne faut pas s’attendre non plus à trouver entre les diverses parties de l’ouvrage une certaine proportion, une certaine harmonie ; quelques-unes sont développées avec une abondance qui n’a pas toujours le mérite de la clarté, d’autres sont rudement esquissées en traits rapides et in décis sous lesquels on entrevoit à peine les idées et lesfaits. Cette critique est juste : elle s’applique parfaitement à la première moitié du poëme, elle ne saurait aussi bien convenir à la seconde : dans cette première partie, les faits se suivent sans se lier les uns aux autres ; leur importance relative n’est guère marquée ; l’auteur calque la réalité plutôt qu’il ne la comprend et ne la reproduit. Mais au moment où le drame recommence, où la toile se lève sur cette assemblée de barons catalans et aragonais, que Pierre II enflamme de ses paroles, le caractère de la narration change ; jusqu’ici, ce n’était qu’un exposé assez sec, mais exact des événements que nous retrouvons dans l’histoire passionnée, altérée peut-être, mais très-complète de Pierre de Vaux Cernay ; maintenant le poëte s’anime ; un art involontaire qui ne semble inspiré que par une émotion réelle, une composition poétique, qui s’ignore peut-être elle-même, se font remarquer dans cette seconde partie : le récit a une allure plus vive j les événements secondaires sont laissés de côté ; tous les faits que nous révèlent les autres historiens de la croisade et qui peuvent enlever à l'intervention de Pierre d’Aragon le caractère d’une action chevaleresque, spontanée, dramatique, passionnée, ne trouvent pas leur place dans les vers du poëte. On sent dans ce récit les passions qui soulevaient le midi : il est moins scrupuleusement fidèle à la réalité, il est plus vrai.

On sait comment Pierre de Vaux-Cernay raconte l’intervention du vainqueur de Las Navas de Tolosa. Pierre d’Aragon ne fait pas tout d’abord appel à ses chevaliers. Il est l’oint du seigneur pape; fils soumis de l’Eglise, il essaiera de son influence auprès des légats et à la cour même de Rome. Il s’efforce de réconcilier à l’Eglise le comte de Toulouse et les comtes de Foix et de Comminges. — Il demande une trêve à Simon de Montfort, une conférence à l’archevêque de Narbonne. Un concile se réunit à Lavaur. Le roi d’Aragon adresse au concile ses humbles requêtes mises par écrit ; la réponse du concile est un refus formel pour le comte de. Toulouse, un refus plus déguisé pour les comtes de Foix et de Comminges. Pierre II envoie des députés à Rome qui, d’après les expressions mêmes de Pierre de Vaux-Cernay, circonviennent la simplicité apostolique. Le pape révoque les indulgences accordées par la guerre des Albigeois, et rend sa direction première et naturelle au courant de la croisade qu’il a trop longtemps détourné sur la France du sud. Mais les lettres et les nonces du concile arrivent à Rome ; ils ont bientôt détruit l’effet produit sur l’esprit d’innocent III par les représentations du roi d’Aragon. Sommé, avec menace d’excommunication, d’abandonner le comte de Toulouse et tes Toulousains, Pierre a jeté le gant à Simon de Montfort.

L’imagination excitée du poëte ne voit pas, ne veut pas voir toutes ces lenteurs dans la conduite du roi qui a pris sous sa protection Toulouse la grande ; du héros qui a succombé à Muret. — Le poëte nous transporte tout de suite au milieu d’une réunion de barons aràgonais. Pierre les a mandés. Son discours est simple, mais énergique. Il veut aller à Toulouse résister à la croisade, qui gâte et détruit toute la contrée ; le comte de Toulouse à réclamé le secours de l’Aragon, pour que toute sa terre ne fût pas brûlée et dévastée ; il ne s’est rendu coupable d’aucun tort, d’aucune faute envers créature vivante. « Il est mon beau-frère, dit le roi : il a épousé une de mes sœurs ; à son fils j’ai marié l’autre sœur. J’irai les aider contre cette gent méchante qui veut les déshériter, parce que tel est son bon plaisir. Je prie ceux de mes amis qui tiennent à mon honneur de penser à s’armer et à s’équiper. D’ici à un mois je passerai les ports avec toutes les compagnies qui voudront venir avec moi. Et tous lui répondent : « Seigneur, il convient de le faire : nous ne résisterons à rien de ce que vous voulez » [65].

Ici la scène change ; pendant que les chevaliers et le roi d’Aragon; courent s’armer, le poëte amène le comte Raymond, les; capitouls, les chevaliers et les bourgeois de Toulouse au siège.dé Pujol[66], dernier succès à la veille d’un grand désastre dernier rayon de gloire avant la nuit profonde dans laquelle Toulouse va être plongée : « Mais déjà les terres et les prés ont commencé à reverdir et les arbres et les vignes à feuiller menu, La bataille, précédée d’un long conseil, est livrée et perdue. Après cette fatale journée, les grands événèments, seuls présents à l’imagination émue du poëte, se succèdent avec plus de rapidité dans son esprit que dans la réalité ; et cette rapide succession donne au .récit un caractère singulièrement dramatique. Au lendemain de la bataille de Muret, le troubadour conduit le comte Raymond et son .fils à Rome, et fait entrer les croisés à Toulouse, Il oublie que deux ans séparent la bataille de Muret du concile de Latran (1213-1215) ; il né songe pas que Montfort sera obligé de guerroyer encore pendant ces deux ans ;  que les résistances, les défections toujours croissantes le mettront même dans des situations dont la pieuse fraude du légat pourra seule le dégager. L’imagination du poëte est trop frappée pour songer à tous ces faits secondaires. Au tableau du désastre de Muret, le poëte fait immédiatement succéder celui des suites de ce désastre, le départ du comte pour l’exil et l’image de cette grande infortune qui va arracher des larmes au souverain pontife. Le troubadour abrège, modifie, précipite l’histoire. Auparavant il n’était que chroniqueur, maintenant il est poëte : une véritable émotion pénètre ces vers; âpres et rudes. « Le comte de Toulouse, triste et soucieux, dit secrètement à ceux du Capitole de faire la paix aux meilleures conditions qu’ils pourront; lui, il ira se plaindre au pape que le comte de Montfort par ses menées discourtoises l’a jeté hors de sa terre et l’a accablé de douleurs poignantes comme un glaive »[67]. Les bourgeois de Toulouse font la paix avec Simon de Montfort; on appelle le fils du roi de France, et la cupidité du comte préserve seule la ville de l’incendie, que voulaient allumer Folquet, le cardinal légat et le futur Louis VIII. On comble les fossés, on détruit les murs et les tours, et on désarme les habitants.

Tels qu’ils se présentent dans ce récit poétique ou du moins émouvant, ces faits semblent avoir déjà reçu l’empreinte de la.tradition populaire. Ils ont conservé tout ce qui devait frapper l’imagination ou exciter la passion ; mais ils se sont dégagés de tous les faits accessoires, de toutes les transitions, qui leur donnaient le caractère historique : les péripéties se sont accélérées; néanmoins, si l’histoire de ces faits n’a pas été écrite au mur et à mesure qu’ils se développaient, elle l’a été peu de temps après; il n’y a pas eu à coup sûr plus de dix ans d’intervalle entre le moment où ces événements se sont accomplis et celui où le troubadour les a racontés. Mais la légende se fait rapidement dans l’imagination émue d’un poëte dont le cœur est traversé par les passions de tout un peuple, comme par autant de courants d’inspiration. — En faisant passer sous nos yeux, avec cette vivante rapidité, cette suite de scènes, le poëte a moins consulté ses souvenirs qu’il ne s’est abandonné à ses impressions; c’est à son émotion qu'il doit ces heureuses inspirations d’un art dont il n’a peut-être pas conscience; en dépit de quelques redites qui accusent de loin en loin l’inexpérience du narrateur, cet art se montre dans presque toute l’étendue de la seconde partie du poëme ; il ne trahit jamais le troubadour, parce que l’impression que les événements produisent sur l’esprit du poëte ne s’affaiblit pas. Aucun effort d’ailleurs dans cet art ; rien de tendu, rien d’apprêté. C’est l’homme du midi, remué par tous les grands spectacles dont il est témoin, qui conduit le poëte.

Plaçons-nous en présence d’une suite d’événements étranges, inattendus, merveilleux, et tels, que nous croyons apercevoir la main de la Providence qui les dirige: — Ce qui nous frappe, ce n’est pas seulement chaque événement pris en lui-même, c’est aussi la manière dont il s’enchaîne avec ceux qui le précèdent, dont il s’unit à ceux qui le suivent ; c’est le rapport qu’il présente avec les faits au milieu desquels il se place ; tantôt un événement découle d’un autre événement avec cette fatalité providentielle qui est la moralité de l’histoire, tantôt il présente avec celui qui le précède, un de ces contrastes saisissants dont le souvenir ne s’efface plus de notre âme. Sommes-nous profondément pénétrés de ces événements ? Il est impossible que notre mémoire et notre imagination ne nous les représentent pas comme un tout dont les différentes parties sont liées ensemble. — C’est un faisceau indestructible dont le lien ne nous échappe pas. — C’est ainsi que les transitions se sont présentées d’elles-mêmes dans le récit du troubadour ; il ne les a pas cherchées ; il n’a pas soupçonné la- peine et les efforts qu’elles pourraient un jour coûter à un poëte ; les événements se sont représentés à son souvenir avec les anneaux de la chaîne qui les rattachait l’un à l’autre. Cette unité littéraire et poétique est complétée, dans le récit du poëte, par l’unité de la pensée morale et providentielle qu’il aperçoit au fond de tous ces événements : ils sont poussés par la main de la Providence vers un but arrêté d’avance.

Il est vrai que, dans cette- seconde partie de la guerre, la suite des événements est plus facile à saisir. Ce n’est pour ainsi dire qu’un seul fait, que l’on pressent, qui se développe peu à peu, qui s’étend, qui présente différents aspects et aboutit à un dénouement providentiel. Il n’y a pas d’unité de lieu, mais unité d’intérêt, de sentiment, de passion. Le premier acte de ce drame semble se composer de nombreuses scènes isolées, sans lien les unes avec les autres. Deux grands coups sont d’abord frappés par là croisade : Béziers est saccagé et Carcassonne prise ; l’intervalle qui sépare ces deux désastres de la journée de Muret est rempli par les incidents d’une guerre qui le plus souvent n’est qu’une guerre toute féodale. Il faut enlever l’un après l’autre .les différents châteaux perchés dans les montagnes qui entourent Carcassonne. Le midi a été épouvanté par les débuts de la croisade, mais il n’est pas soumis ; et la véritable résistance n’est brisée momentanément que le jour où Minerve succombe, où Thermes est abandonné, de ses défenseurs épuisés par la maladie, où Roger de Cabaret, dans un moment de trouble et de terreur, fait hommage de son château à son propre prisonnier. Sans doute, tous ces événements se succèdent sans laisser bien voir au premier abord le lien qui les unit, et l’art du poëte n’a rien imaginé pour établir une sorte d’unité entre ces différents tableaux, qu’il fait passer sous nos yeux. Depuis le moment où Montfort a reçu le gouvernement du pays conquis jusqu’à celui où les dures conditions du concile d’Arles lassent enfin la longue patience du comte de Toulouse, les faits qui remplissent cet intervalle sont racontés par le troubadour de la manière la plus incohérente et la plus décousue. C’est d’abord Raymond VI qui part pour Rome ; dans tout ce qui précède, rien n’indique chez le comte de Toulouse la moindre velléité de mécontentement ; l’abbé de Cîteaux fait de vains efforts pour le détourner d’un voyage dont il peut se dispenser. Puis le poëte tourne court et déclare qu’il revient à Montfort. Il raconte alors la mort de Roger de Béziers et repousse les soupçons qui se répandent dans les esprits des méridionaux sur cette mort prématurée. Quelques vers, beaucoup trop succincts, indiquent ensuite la position de Montfort : la défection de Gérard de Pépieux, la captivité de Bouchard, enlevé par Roger de Cabaret, ne suffisent pas pour révéler au poëte les sentiments de haine que soulevait partout la domination de Montfort. Soudain, brusque changement à vue : nous voici à Rome ; nous assistons à l’audience que le pontife donne au comte de Toulouse ; Innocent III le congédie avec des présents et des promesses, et laisse au légat le soin de l’absoudre. Le comte rentre à Toulouse et livre le château Narbonnais à Arnaud de Cîteaux ; ensuite nous voyons apparaître les deux confréries rivales, les deux factions hostiles de Toulouse ; puis le poëte nous conduit sous les murs des châteaux de Minerve et de Thermes.

Ce ne sont pas là néanmoins de ces faits secondaires, qui tourbillonnent confusément autour des grands faits, comme les essaims indisciplinés de ribauds autour des grands corps des armées féodales. Ils avaient une haute importance; et si le poëte, avec un esprit plus pénétrant ou un cœur plus ému, avait compris ou senti la gravité des questions qui s’agitaient sous les murs de ces châteaux féodaux, il n’aurait pas ainsi juxtaposé les événements ; il suffisait de discerner ou de ressentir soi-même les passions qui étaient l’âme de ces faits, pour donner aux différentes parties du récit l’ordre et l’enchaînement : il ne fallait qu'assister de plus près à ce drame, et surtout apporter à ce spectacle un cœur moins froid, moins partagé, moins préoccupé.

Supposez de même le troubadour sincèrement dévoué à Montfort, plein d’enthousiasme pour la croisade, aussitôt la passion introduit dans son récit la suite et l’unité. Sa sollicitude aiguise la pénétration de son esprit. Ces faits, qui semblent au premier abord sans lien les uns avec les autres, sont, à ses yeux, comme les mailles de fer des rets qui menacent d’envelopper le lion exterminateur. Le poëte ne respirera point jusqu’au moment où son héros aura déchiré, à coups d’épée, ce terrible réseau de défections et de haines.

Il est dans l’histoire deux ordres de faits; il y a les faits qui sont, pour ainsi dire, à la surface, que nous voyons, qu e nous touchons ; insignifiants par eux-mêmes, ils ne sont pas moins incohérents : au-dessous sont les grands faits moraux : les idées, les sentiments, les passions, dont ces faits extérieurs sont l’expression ; ceux-ci empruntent à ceux-là leur unité, leur signification, leur portée; l’historien le plus habile essaierait en vain de suppléer, par toutes les ressources d’un art consommé, à la connaissance de ces grands mouvements qui se manifestent dans le cœur des peuples ; il n’arriverait jamais qu’à une fausse et artificielle unité ; pour atteindre celle qui est vraie et réelle, il faut pénétrer jusque dans les replis de la conscience intime de ceux dont on raconte la vie et les actes. Elle existe dans la seconde partie de notre poëme, où le troubadour s’est moins préoccupé des faits que des émotions qu’ils éveillent dans les âmes. Elle manque dans la première, parce que le poëte n’est guère descendu au-dessous de la surface même de cette époque, profondément agitée et troublée. Elle fait défaut dans le récit de la geste, elle est facile à saisir dans la réalité. Si l’on voulait recommencer l’histoire de la première phase de la guerre, du sac de Béziers à la journée de Muret, il n’y aurait peut-être qu’un seul moyen d’être encore neuf ; ce serait de montrer, à l’aide soit de nouveaux documents mis au jour, soit des documents anciens, étudiés avec plus de soin et interrogés avec plus de curiosité, l’état des esprits à chacun des moments de cette lutte; ce serait d’insister sur ces alternatives de lassitude, de terreur, d’indignation qui se succédaient tour à tour dans le cœur des méridionaux.

Il faudrait, pour chacune des vicissitudes de cette longue et sanglante lutte, marquer ce que nous avons regretté de ne pas trouver chez le troubadour, nous racontant cette guerre féodale de Montfort contre les châteaux de Minerve et de Thermes; il faudrait nous parler de ce premier soulèvement de la conscience et du patriotisme des hommes du midi, qui soutenait et inspirait la résistance que la croisade eut à vaincre devant ces forteresses.

CHAPITRE VII

Du récit. — Ses mérites dans la première et la seconde partie. — Comparaisons avec Pierre de Vaux-Cernay et la chronique provençale en prose.— L’exposition, quelquefois sèche et trop générale dans la première moitié de la geste, dramatique et passionnée dans la seconde.— Manière dont les principaux personnages sont peints et mis en scène dans l’une et dans l'autre.

Nous venons d’étudier, dans les deux moitiés, la manière plus ou moins heureuse dont les événements se succèdent dans l’exposition du poëte ; pénétrons dans le cœur même du récit. Ici encore, ici surtout se manifeste la supériorité de la seconde partie sur la première. Il y a néanmoins dans la première quelques parties de scènes qui ont un véritable intérêt historique et même une beauté poétique. — Des détails précis, circonstanciés, pittoresques ont valu une certaine célébrité au récit de la prise de Béziers ; — c’est un des passages du poëme que l’on se rappelle le plus ordinairement et que l’on cite le plus volontiers. L’intérêt qui s’attache à cette trentaine de vers, tient peut-être plus à la grandeur de l’événement qu’à la manière dont il est présenté ; la prise de Béziers est, avec la bataille de Muret et la mort de Montfort, un des trois grands faits de la guerre des Albigeois, et c’est même la ruine de cette cité qui nous laisse les impressions les plus fortes : c’est que ce désastre est le premier tableau d’une guerre qui épouvante notre esprit; et cette première terreur de notre imagination ne saurait être égalée par les émotions que nous ressentons en voyant se développer devant nous la suite de cette sanglante histoire ; d’ailleurs jamais dans un autre moment de cette guerre, plus de sang ne fut répandu et répandu d’une manière plus odieuse. Le troubadour a su nous faire éprouver ces sentiments de terreur, de pitié ; c’est le meilleur éloge de son récit, mais ces impressions ne sont pas tout à fait l’ouvrage du poëte; il n’a pas dominé, subjugué noire âme comme l’aurait fait un Schiller ; il a présenté les faits dans un récit transparent, mais notre imagination a suppléé la sienne ; elle s’est emparée de tous les détails de cette scène, elle s’est donné à elle-même le spectacle de cette ville en flammes, de ces ribauds et de ces chevaliers se disputant brutalement les richesses de Béziers sur les cadavres de ses habitants. Nous louerons ici plutôt l’historien exact, précis, que le poëte ému et passionné. Il sait et il sait bien ce qu’il raconte. M. Fauriel a remarqué qu’il n’ignorait pas et avait soin de citer le nom de l’architecte ou .plutôt du maître maçon qui avait construit le moûtier.

Cette reproduction fidèle de la réalité nous remplit d’une émotion dont nous sommes peut-être plus pénétrés que le troubadour lui-même. Ne croyons pas néanmoins qu’il ait assisté de sang-froid à cette scène de désolation. Son récit, trop rapide, trop sommaire, a quelquefois des images .d’une sombre et douloureuse poésie. Les ribauds viennent d’entrer dans la ville : les habitants, désespérant de la défense, se sont réfugiés dans l’église. « Au moûtier général ils fuient au plus vite. Les prêtres et les clercs vont revêtir leurs vêtements sacerdotaux ; et font sonner les cloches, comme s’ils voulaient dire messe funèbre pour ensevelir les morts.[68] » Ce trait est simple : ne le commentons pas; admirons-le. Cependant cette émotion ne va pas jusqu’à inspirer au poëte l’indignation en présence de l’horrible massacre dont il est témoin ; c’est à peine s’il en détourne ses regards et s’il demande à Dieu de recevoir les âmes en paradis ; « que Dieu reçoive les âmes s’il lui plaît enparadis ; car jamais carnage si cruel ne fut depuis le temps des Sarrasins, fait ni résolu [69]».

Sans doute, entr’ouvrir la porte du paradis aux victimes de la croisade, c’est bien une protestation contre les croisés ; mais c’est une protestation timide, détournée ; c’est celle d’un homme qui est au fond bon et honnête, mais dont la vulgaire bonté est comprimée par la réserve, la prudence et la timidité. — Les faiblesses et les défaillances du caractère de l’homme se retrouvent dans les imperfections du talent du poëte. Nous aurions voulu moins de concision, plus de détails sur l’agonie de tant de victimes. Le troubadour peint par traits généraux, ou renonce trop facilement à peindre. La comparaison du massacre de Béziers avec les massacres accomplis du temps des Sarrasins ne parle pas suffisamment à notre imagination ; elle devait être plus éloquente pour les contemporains du troubadour. Mais l’image de ce désastre .fidèlement tracée, avec des détails bien choisis, heureusement rassemblés, l’eût été plus encore.

Ce qui fait surtout défaut dans cette première partie du poëme, c’est la peinture des sentiments et des émotions des hommes mis en scène par le poëte. Suivons le troubadour sous les murs de Carcassonne. Entrons dans cette cité, que le roi d’Aragon, après une intervention inutile, vient d’abandonner à ses propres forces : la description des souffrances des assiégés ne manque pas de vigueur. « Les croisés leur  ont enlevé l’eau, et les puits sont à sec, de la grande chaleur et du fort été qu’il faisait ; la puanteur des hommes qui sont tombés malades, l’infection des bestiaux qui sont là écorchés, et que de tout le pays on avait serrés dans cette ville, les grands cris que poussent de tous côtés les femmes et les enfants petits, dont ils sont tous encombrés,  les mouches que la chaleur excite, les ont tellement vexés, que jamais, depuis qu’ils sont nés ils n’éprouvèrent semblable détresse [70]». Ces souffrances, ce malaise des assiégés sont peints avec une affreuse vérité ; l’école réaliste pourrait admirer l’énergie des traits de ce tableau. Cet entassement d’hommes malades, d’animaux écorchés, de femmes et d’enfants, les mouches qui volent sur les cadavres, sur les mourants, composent une image qui frappe fortement notre esprit ; l’impression produite sur notre imagination est forte, mais pénible ; nous sommes émus, mais nous sommes aussi dégoûtés ; cette peinture a quelque chose de repoussant dans sa minutieuse et brutale exactitude. Nos sens sont plus affectés que notre cœur ; ce sont des sensations que nous éprouvons, ce ne sont pas des sentiments. Cette image, en effet, est toute matérielle ; le troubadour ne nous a pas montré les souffrances morales des assiégés ; il est lui-même froid ; il ne semble pas éprouver la moindre compassion pour ces malheureux qui souffrent, avec toute l’angoisse du désespoir, la soif, la chaleur et toutes les horreurs d’un siège ; notre sensibilité n!est-elle pas blessée lorsque nous le voyons mettre sur la même ligne le malaise que cause aux défenseurs de Carcassonne l’infection des animaux malades entassés dans la ville, et le trouble que jettent dans leur âme les cris des femmes et des petits enfants ? C’est une brutalité ; ce n’est pas l’art qui a manqué au poëte, c’est la délicatesse du sentiment qui a trahi son cœur. On reconnaît bien ici le troubadour, qui conduira avec tant d’indifférence sur le bûcher les femmes hérétiques de Minerve et qui jettera les cadavres dans la boue, de crainte qu’ils n’infectent sa gent étrangère.

Parfois cependant une véritable émotion venue du cœur se montre dans cette âpre et rude poésie. Ce sont surtout les sentiments mâles et guerriers que le troubadour rend avec le plus de bonheur. Deux traits remarquables nous frappent dans la description de la bataille de Castelnaudary : c’est d’abord une fière et courageuse réponse du chevalier français Bouchard ; il approche de Castelnaudary, il va se heurter contre les chevaliers et les routiers du comte de Foix ; soudain un aigle part de Castelnaudary, venant de la gauche et se dirigeant vers la droite, planant et volant contre le Vent aussi vite qu’il pouvait. Superstitieux comme un homme du midi, le routier Martin Algaïs se hâte d’interpréter cet augure et de soumettre à Bouchard son interprétation. « Le meilleur augure, dit celui-ci, je ne l’estime pas la valeur d’un gant. Ils mourront avec honneur tous ceux qui mourront ici et tous ceux-là seront sauvés qui feront cette fin, et si nous y perdons, l’ennemi y perdra aussi les meilleurs de ses barons [71]. Plus loin, c’est une belle image qui s’offre à nos regards. Les Français semblent sur le point d’être vaincus; leurs routiers ont pris la fuite; mais leurs chevaliers ne s’enfuient pas, ils ne désespèrent pas : leur courage et leur sang-froid sauveront l’armée. Les Français éperonnent tout doucement et au pas, chagrins, le sourcil froncé, les heaumes baissés contre terre ; ne pensez pas qu’ils fuient ou qu’ils reviennent sur leurs pas. A bien frapper ils ne se ménagent pas [72]».

Ainsi, dans les passages les plus remarquables que nous offre cette première partie du poëme, on découvre de loin en loin quelque trace d’émotion, quelques lueurs de poésie ; mais le plus souvent l’historien est plus digne d’éloges que le poëte; toutefois, ce récit est trop rapide, trop concis; on voudrait plus de largeur, plus d’étendue, plus de développements; en s’exagérant, ces défauts donneront facilement à l’exposition du poëte un caractère vague et banal ; il est des événements d’une haute importance, comme le siège du château de Thermes, qui n’inspirent guère au troubadour qu’une trentaine de vers sans précision, sans couleur, sans vie, enjolivés par quelques lieux communs empruntés à la poésie des chansons de gestes. « Au siège de Thermes, il y avait maint baron, mainte riche tente de soie, maint riche pavillon ; mainte nappe de soie, maint riche sisclaton, maint haubert à triple maille, maint bon gonfanon, mainte lance de frêne, mainte enseigne, maint pennonceau, maint bon chevalier, maint bon damoiseau, Alaman et Bavarois, Saxon et Frison, Manceau et Angevin, Normand et Breton, Lombardr Provençal et Gascon; le seigneur évêque de Bordeaux y fut, ainsi que don Amanieu de Lebret avec ceux de Langon. Là font la quarantaine tous ceux qui y sont; quand les uns viennent, les autres s’en vont. Mais don Raymond, seigneur de Thermes, ne les prise pas la valeur d’un bouton ; jamais plus fort château onques, je crois, homme ne vit. Là ils passent Pâques, Pentecôte et l’Ascension, et la moitié de l’hiver, comme dit la chanson. Onques ne vit-on si puissante garnison, comme celle qui était dans ces châteaux, qui sont dans le Roussillon, là-bas devers la Catalogne et l’Aragon. Maintes fois les adversaires se sont joints, maint arçon a été brisé; maint chevalier et maint bon Brabançon y ont été tués, mainte enseigne y a été déchirée avec maint riche gonfanon ; que les croisés le voulussent ou ne le voulussent pas, les ennemis les hissèrent sur leur donjon ; les mangonneaux ne leur font pas de mal qui vaille un bouton. Ils ont assez de nourriture, de chair fraîche et de lard; de vin et d’eau pour boire; et du pain ils ont grande abondance. Si le Seigneur ne leur porte quelque coup, comme il fit plus tard, en leur envoyant la dyssenterie, jamais je ne le crois ils ne seront conquis..... Seigneurs, voulez-vous voir comment Thermes fut pris et comme Jésus-Christ y a fait sentir sa grande puissance. L’armée fut autour du château pendant huit mois environ, si bien que l’eau a manqué aux assiégés ; elle s’est desséchée; ils avaient encore assez de vin pendant deux ou trois mois; mais on ne peut pas vivre sans eau, je ne le pense pas. Puis il tomba une grande pluie, Dieu et ma foi me soient en aide; il vint un grand déluge et mal leur en a pris : dans des tonnes, dans des vaisseaux, ils ont recueilli cette eau en abondance; avec cette eau ils pétrissent leur pain et apprêtent leurs mets ; telle dyssenterie les saisit, qu’ils ne savent où se tenir. Ils ont pris conseil entre eux, chacun doit s’enfuir avant de périr ainsi déconfit; ils placent les dames au faîte du donjon, et quand vient la nuit obscure qui empêche de rien distinguer, ils sortent du château sans rien porter avec eux que leurs deniers, et je crois que nul n’emporta d’autre bagage [73]». Sauf un détail très-précis et en lui-même fort peu poétique, ce récit reste dans un vague qui exclut l’intérêt ; ce n’est qu’un résumé pâle et incolore.

Une narration ne nous attache qu’à la condition d’insister sur les circonstances qui placent le fait raconté dans un milieu déterminé, lui donnent son caractère propre et font que nous ne pouvons pas le confondre avec des faits analogues ou semblables. — Des phrases générales glissent sur notre mémoire et ne disent rien à notre imagination ; il faut connaître avec précision le théâtre de l’événement; il faut que nos yeux puissent se le représenter ; il faut que les principaux acteurs se détachent de la foule qui les environne ; il faut que nous les suivions à travers les péripéties qu’ils sont appelés à traverser ; il faut que nous assistions au drame intime qui se passe au fond de leur âme.

Ces conditions sont-elles remplies par l’abrégé que nous venons de lire? Nullement ; elles le sont plus heureusement dans le récit de Pierre de Vaux-Cernay, remarquable à plus d’un égard. Le mettre en présence de celui du poëte, c’est montrer tout ce .que l’on pourrait demander au troubadour et ce que l’on cherche en vain dans ces vers, remplis la plupart de banales généralités. D’abord, la position du château de Thermes est décrite par le moine de Vaux-Cernay d’une manière très-pittoresque : « Le château de Thermes était sur le territoire de Narbonne, à une distance de 5 lieues de Carcassonne. Ce château était d’une force prodigieuse, et, suivant toute appréciation humaine, imprenable, situé au sommet d’une montagne très-élevée, sur une immense roche abrupte et escarpée ; il était tout entouré d’abîmes ; dans cesabîmes, l’eau coulait, enveloppant ainsi le susdit château. Autour de ces roches s’entr’ouvraient des gorges si profondes et d’un abord si difficile, qu’il fallait, si l’on voulait se rendre au.château, se précipiter d’abord dans l’abîme et ensuite ramper vers le ciel. En outre, il y avait auprès du château, à une portée de pierre, une roche sur laquelle s’élevait une petite fortification, munie d’une tour ; c’est ce qu’on appelait le petit Thermes (Terminetum). Dans cette situation, ce château ne pouvait être abordé que d’un seul côté, parce que de ce côté les roches étaient plus basses et accessibles » [74].

Après la description du château, c’est le portrait du seigneur ; cette figure, peut-être altérée, dénaturée par le fanatisme de Pierre de Vaux-Cernay, n’en est pas moins fortement mise en relief : l’expression que lui donne le moine historien n’esl peut-être pas sa véritable expression ; le doute est permis. On est néanmoins forcé d’avouer que la physionomie de Raymond de Thermes, chevalier et bandit, l’effroi des villes voisines de Narbonne qui a requis contre  lui le secours de la croisade, sans cesse en guerre avec le vicomte de Béziers, avec le comte-de Toulouse et le roi d’Aragon, est singulièrement vivante. Quoique à la tête d’un petit nombre de braves, Montfort, ne consultant que les inspirations de son héroïsme, est venu attaquer le château ; mais il ne peut assiéger qu’une faible partie de l’enceinte. Les défenseurs nombreux et de petite, taille pour la plupart allaient sans crainte, à la face de l’armée dont ils méprisaient le petit nombre, puiser de l’eau et chercher tout ce qui leur était nécessaire. Cependant les pèlerins arrivaient lentement et comme goutte à goutte, pour nous servir de l’expression de Pierre de Vaux-Cernay. Mais bientôt ces renforts deviennent plus considérables : c’est Reginald, évêque de Chartres ; c’est Philippe, évêque de Beauvais, le comte Robert de Dreux, le comte Guillaume de Ponlhieu. Montfort, à la vue de ces nombreux combattants, de ces hauts et puissants seigneurs qui viennent rallier son armée, est plein de joie et d’espérance. Mais ce n’est point ce secours qui doit les faire triompher : — « Celui qui abaisse les puissants et fait grâce aux humbles ne voulut rien accomplir de grand et de glorieux par le bras de ces seigneurs; c’est là un des mystères de sa sagesse, que sa sagesse connaît seule ; mais autant que la raison humaine peut le conjecturer, le juge, souverainement juste, agit ainsi, soit parce que ces puissants ne parurent pas à ce Dieu, plein de grandeur et de gloire, dignes d’être les instruments de ces grands et louables desseins, soit parce que toute grande action, accomplie par ces puissants, aurait été rapportée à la sagesse humaine et non à la sagesse divine. » — C’est Dieu qui doit agir, c’est Dieu qui combat ; mais l’homme n’est pas annulé ; l’action, les efforts des principaux personnages que le moine met en scène se détachent nettement dans son récit. Si Dieu les mène, les croisés s’agitent, et s’agitent avec une rare activité. Une des figures les plus originales est celle de Guillaume, archidiacre de Paris ; tour à tour prêtre et ingénieur, prédicateur et guerrier, remuant les âmes, forçant les cordons des bourses à se délier, comblant les vallées, il nous représente de la manière la plus originale cette époque de confusion étrange, où l’Eglise combat à la fois par la parole et par l’épée, et renferme dans ses rangs des hommes que la diversité de leurs aptitudes rend également propres à ce double rôle.

Nous ne pouvons insister sur les différents incidents qui donnent au'récit de Pierre de Vaux-Cernay autant de variété que d’intérêt et de vie. Ces péripéties du siège nous intéressent moins que les hommes qui les hâtent, les précipitent ou les subissent, et parmi eux c’est surtout Montort, le plus grand, le plus héroïque, qui attire notre attention. Admirons en passant la valeur de Guillaume de Séguret, qui à lui seul défend, en présence de l’armée, catholique qui ne peut aller à son secours, un mangonneau contrôles efforts réunis des assiégés, et allons-nous placer en présence de Montfort, réduit à dissimuler à ses compagnons d’armes sa pauvreté et la faim dont il ressent les angoisses. « Sur ces entrefaites, le noble comte de Montfort était tourmenté par les rigueurs d’une telle pauvreté, que le pain souvent venait à lui manquer et qu’il n’avait pas de quoi manger.  Maintes fois, nous le savons avec certitude, lorsque approchait l'heure du repas, le comte de Montfort s’absentait à dessein ; et dans sa confusion il n’osait pas rentrer dans sa tente, parce que c’était l’heure de manger et qu’il n’avait pas seulement de pain. »

N’aimons-nous pas mieux cette révélation indiscrète du moine de Vaux-Cernay, que toutes ces descriptions banales dont le poëte orne son récit ? Peu m’importent les pavillons étincelants ! Peu m’importent les tentes de soie et les bannières aux mille couleurs qui flottent au sommet de ces tentes ! Je veux pénétrer dans l’une d’elles, je veux surprendre dans la solitude, dans les souffrances de la pauvreté et les inquiétudes de son ambition alarmée, cet homme extraordinaire que l’on doit haïr et que l’on ne peut s’empêcher d’admirer. Montfort n’est pas encore arrivé au terme des épreuves, qu’il doit traverser avant d’être vainqueur. L’eau a été coupée aux assiégés. Déjà ils avaient offert de se rendre sous certaines conditions, qui devaient être acceptées par le vainqueur : la victoire est presque gagnée, il ne faut que l’achever ; et c’est en ce moment que les croisés, laïques et ecclésiastiques, venus au secours de Montfort, annoncent la ferme résolution de partir. Les évêques de Beauvais et de Chartres, le comte Robert et le comte de Ponthieu se proposaient de quitter l’armée. Le comte les supplia, tous les supplièrent de rester encore quelque temps au siège : aucune prière ne pouvait les fléchir ; « alors la noble comtesse de Montfort se jette à leurs pieds ; elle les prie avec effusion de ne pas dérober, dans une si grande nécessité, leur épaule au fardeau du Seigneur, et de secourir, dans un moment si critique, le comte de Montfort qui s’exposait tous les jours à la mort pour l’Eglise universelle. L’évêque de Beauvais, le comte Robert et le comte de Ponthieu restent sourds à ses prières : ils partiront le lendemain, ils ne veulent pas attendre un jour de plus. L’évêque de Chartres promet qu’il restera encore quelque temps avec le comte. » Les incidents les plus remarquables du siège viennent de passer sous nos yeux. La fin du récit a un caractère moins vivant, moins dramatique : l’inspiration monacale est plus fortement accusée.

Pour rendre cette page de chronique digne de l’histoire, il n’y aurait pas beaucoup à faire ; essayons maintenant de mesurer la distance qui sépare la prose du chroniqueur des vers du poëte, nous la trouverons immense; d’un côté, c’est la vie, L’émotion, le drame ; de l’autre, une exposition vague, sèche et banale. — Ce passage est, il est vrai, un des plus mal réussis de toute la première moitié du poëme ; les défauts, que l’on peut reprocher au poëte, y sont portés à leur plus haut degré d’exagération ; néanmoins, dans plus d’un endroit de la même partie, nous éprouvons les mêmes regrets et sommes forcés de placer le poëte au-dessous du chroniqueur. Pierre de Vaux-Cernay doit-il à des informations plus exactes, plus détaillées, plus précises la supériorité qu’il faut lui reconnaître sur le poëte dans plusieurs passages de sa chronique ? Il n’est guère possible de le penser. Pierre de Vaux-Cernay n’était pas, plus que le poëte, présent sur le théâtre de ces événements : il ne les avait appris que par ouï-dire, et le poëte nous a rappelé dans plus d’un endroit du poëme qu’il était renseigné par des prêtres et des clercs qui avaient le plus souvent suivi l’armée des croisés dans ses diverses campagnes. C’est l’esprit, c’est le talent du poëte, dont il faut seulement accuser ici les défauts ; une certaine sécheresse d’imagination, une froideur qui se communique à ceux qui lisent son histoire, le peu d’intérêt que semblent parfois lui inspirer les événements qu’il raconte, sont les seules causes de la disproportion qui nous frappe entre le sujet et la manière dont ce sujet est traité.

La seconde partie du poëme nous dédommage amplement de la première ; le récit s’étend, s’élargit, il a de la couleur, de la vie, du mouvement, de la passion. Le chroniqueur ne devient peut-être pas un historien, mais il devient un poëte. Pierre de Vaux-Cernay est laissé bien loin ; des horizons nouveaux s’ouvrent ; cette histoire intérieure du midi, dont les profondeurs nous étaient mystérieusement cachées, se découvre tout entière à nos regards. Quelle scène ou plutôt quelle série de scènes si remarquables que celles qui précèdent et accompagnent la prise de Pujol par les habitants de Toulouse ! [75]

Nous n’insisterons pas sur la peinture de la bataille de Muret, bien qu’elle mérite de fixer l’attention par le bonheur avec lequel les incidents qui préparent cette sanglante journée sont reproduits dans le récit du poëte : la description du troubadour peut soutenir la comparaison avec celle de Pierre de Vaux-Cernay ; l’une et l’autre sont intéressantes, vives, pittoresques ; mais elles se complètent mutuellement -, plutôt qu’elles ne s’efforcent de dépeindre les mêmes hommes - et de nous présenter lïmage des mêmes faits.

Une des parties les plus justement admirées de toute cette seconde moitié du poëme, c’est le récit du concile de Latran ; mais il. ne nous appartient pas d’en faire ressortir les beautés cette tâche a été remplie déjà, et supérieurement  remplie. C’est sur ce remarquable passage que M. Fauriel a; surtout insisté dans.celle de ses leçons de la Sorbonne qui a eu pour sujet le poëme de la croisade; l’introduction qu’il a placée en tête .de ce poëme, reproduit le cadre de sa, leçon élargi et complété; les orageuses délibérations du concile de Latran y. sont étudiées, rapportées textuellement d’après le poëte et appréciées avec la juste délicatesse de. goût.propre au savant et hardi historien de la poésie provençale, Mais bien d’autres beautés attendent encore notre admiration, et même en parcourant, après M. Fauriel, le champ fécond de ce poëme, nous ne glanons pas, nous moissonnons.

Le concile de Latran n’est.qu’une grande introduction au drame qui va commencer sur les bords du Rhône et se dénouer sur ceux de la Garonne. Le drame-n’est pas indigne du prologue. L’entrée des Raymonds à Avignon est décrite avec une émotion qui nous gagne nous-même ; ce ne sont plus ici les lieux communs que nous avons eu plus d’une fois à subir en lisant la première moitié du poëme ; le fait a sa couleur propre, locale ; on sent que l’on a devant soi les hommes de la Provence ; c’est la verve, c’est la vivacité méridionales ; ce sont des âmes ouvertes aux impressions les plus vives, accessibles à l’enthousiasme et capables de  l’exprimer comme elles le ressentent. En même-temps, le ton n’est pas outré, les couleurs ne sont pas forcées, les nuances sont finement observées par le troubadour. Raymond VI et son fils n’entrent pas à Avignon, comme ils entreront plus tard à Toulouse ; l’accueil qu’ils reçoivent dans la grande cité provençale, n’est pas encore celui qui les attend dans leur ville héréditaire ; il y aura dans les transports d’allégresse des barons de Toulouse, des élans d’une joie et presque d’une piété filiales que n’atteignent point les démonstrations des chevaliers et des bourgeois d’Avignon.»

Le comte de Toulouse et son fils ont déjà reçu la veille, sous l’ormée, l’hommage et les serments des hommes d’Avignon ; ils sont rentrés au château qui leur sert d’asile dans les environs de Marseille ; le lendemain, ils iront prendre possession de la ville qui s’est donnée à eux. « A grande joie, ils allèrent prendre leurs albergues ; le matin, avec la rosée, quand l’aube doucement commence à poindre, avec le chant des oiseaux, quand s’épanouissent les boutons des feuilles et des fleurs, les barons chevauchent deux à deux à travers l’herbe ; ils pensent aux armes et aux armures »[76].

Le poëte indique, sans les rapporter, tous ces entretiens qui aident les chevaliers à tromper la longueur du chemin ; mais il insiste sur la conversation du jeune comte avec Gui. de Cavaillon ; nous en connaissons déjà les principaux traits ; le poëte nous révèle le but et la nécessité de la guerre qui va commencer ; les destinées de toute la chevalerie méridionale sont attachées au succès de la lutte qui ne peut pas tarder à s’engager ; mais hâtons-nous d’arriver à Avignon ; c’est de cette joie populaire, de cette allégresse enthousiaste que nous voulons nous donner le spectacle : « ils parlent d'armes, d'amours et de largesses jusqu’au moment où le soir s’abaisse et où Avignon les reçoit, et quand le bruit et l’agitation se sont levés dans la ville, il n’y a ni vieux ni jeune qui n’accourent volontiers dans les rues et hors des maisons. Qui peut plus courir se tient pour heureux.

Là ils crient Toulouse pour le père et pour le fils ! Nous avons la joie, car Dieu sera avec nous ; avec des courages tout fortifiés et avec les yeux en pleurs, tous devant le comte viennent et tombent à genoux, et puis, ils disent ensemble : Jésus-Christ glorieux, donnez-nous le pouvoir et la force, afin que nous les rétablissions tous les deux dans leur héritage. Et la foule et la presse furent si grandes qu’il y eut grand besoin de menaces, de verges et de bâtons. Au moûtier ils entrèrent pour faire leurs oraisons ; et puis ce fut un repas parfait et savoureux, des sauces et des poissons apprêtés de mille manières ; ce n’étaient que vins blancs, roux, vermeils, couleur de giroflée ; ce n’étaient que jongleurs, violes, danses et chansons. »

Ce tableau peint bien les mœurs méridionales. Une fête au commencement d’une lutte si grave et si solennelle ! Que de craintes auraient dû se mêler à cette joie ! Mais les natures mobiles et passionnées n’éprouvent les divers sentiments que successivement, l’un après l’autre ; de là la vivacité avec laquelle elles s’abandonnent à chacun d’eux : les âmes plus calmes, plus réfléchies, plus maîtresses d’elles - mêmes, les resse ntent simultanément : ces sentiments ainsi éprouvés se font équilibre l’un à l’autre, se contiennent l’un par l’autre, et conservent dans le cœur une froide et sévère harmonie.

D’ailleurs cette fête n’était pas seulement l’expression spontanée d’une joie sans mélange. C’était une protestation, c’était un premier acte de révolte, c’étaient joie, courtoisie, prouesse qui renaissaient à l’arrivée dù comte de Toulouse et de son fils.

Ce récit ne se distingue pas seulement par les qualités d’une exposition vraie, animée et vivante; on voit briller de loin en loin, au milieu de ces vers, quelques perles de poésie; ce n’est plus la sévérité raide et sèche souvent de la première partie. La description de cette matinée au moment où le comte de Toulouse et sa suite se mettent en marche, n’est pas très-neuve ; les couleurs ont cependant de la fraîcheur ; elles plaisent : au milieu de ces luttes, de ces combats, de ces conflits de passions et de ces chocs d’armures, ces quelques vers,'suggérés par le sentiment de la nature, reposent notre esprit fatigué des scènes auxquelles il a assisté, préoccupé de celles qui l’atteuderit encore. Les impressions que nous ressentons, nous amènent souvent à rapprocher des passages écrits avec une inspiration et un génie bien différents.

Si le nom de Shakespeare se présente à notre pensée. ce n’est pas que nous voulions établir le moindre rapport entre le troubadour anonyme dont nous étudions l’œuvre, et le grand poëte dramatique anglais; néanmoins, en assistant à cette belle et sereine matinée sous le ciel de Provence, à la veille des batailles, des massacres dont la sanglante image va sans cesse passer devant nos yeux, nous éprouvons un sentiment analogue à celui qu’éveillent dans notre cœur les vers de l’auteur de Macbeth nous dépeignant le château d’Inverness. Au sortir du combat, dont nous avons entendu les fracas lointains, après avoir»traversé les landes orageuses et sauvages, où les sorcières ont salué Macbeth thane de Cawdor et roi d’Ecosse, au commencement de cette nuit sinistre, qui doit être marquée par le sang de Duncan, nous aimons à respirer l’air pur et serein des hauteurs d’Inverness ; nous admirons, avec la douce émotion d’un tranquille plaisir que le poëte ne nous permettra plus, ce site pittoresque, ce manoir féodal, qui semble promettre à ses hôtes une cordiale hospitalité ; les détails les plus simples et les plus familiers, tout nous charme, tout, jusqu’à ce retour fidèle du martinet, qui, chaque année, revient confier son nid aux murs du sévère château. Ces impressions sont courtes et rapides dans le drame de Shakespeare ; elles ne le sont pas moins dans le drame historique dont nous suivons le développement ; elles feront place à d’autres émotions plus fortes, et le fond calme et serein de la nature disparaîtra bien souvent dans les tableaux pleins de confusion et de tumulte, que'le poëte mettra sous nos yeux. La poésie cependant y répandra plus d’une fois ses teintes.

L’arrivée des Marseillais, accourant au secours de Beaucaire, est peinte avec des couleurs que le poëte ne sait peut- être pas très-bien fondre, mais dont l’effet n’est pas moins saisissant. Il est difficile de faire passer dans une traduction françaises les beautés de ces vers provençaux; la sonorité de la langue du troubadour rend bien l’éclat des couleurs, en même temps qu’elle exprime, avec le plus rare bonheur, le tumulte joyeux et martial de cette scène véritablement épique : « Par toutes les albergues, les trompettes vont criant que tous prennent les armes, les grands et les petits, qu’ils se revêtent de leurs armures et couvrent leurs chevaux de guerre; car les hommes de Marseille viennent à grande joie. Au milieu de l’eau du Rhône chantent les rameurs ; les premiers à l’avant sont les pilotes ; aux voiles sont les archers et les nautonniers ; les cors, les trompes, les cymbales et les tambours font retentir et bruire la rivière et les arbres du rivage. Les écus et les lances, et l’onde qui court, l’azur, le vermeil, le vert et le blanc, l’or fin et l’argent se mêlent et se confondent dans les mille reflets du soleil et de l’onde que fend la rame bruyante. Les Marseillais descendent à terre avec leurs cavaliers, et ces chevaliers chevauchent à grande joie, à la resplendissante clarté du jour, avec leurs chevaux tout armés et devant eux flotte l’oriflamme. De toutes parts les chefs crient : Toulouse, pour l’honoré fils du comte qui recouvre sa terre. Ils entrent à Beaucaire »[77].

Le poëte n’a pas eu le même bonheur dans ces descriptions de bataille, auxquelles il s’abandonne pourtant avec une singulière complaisance. Pour trouver de loin en loin quelques-uns de ces traits de vigueur et d’énergie que signale M. Fauriel, il faut, comme il le dit lui-même, se résigner aux longues ët fastidieuses peintures de ces mêlées confuses, dont la monotonie n’est pas le moindre défaut. Le troubadour se laisse ici visiblement entraîner par les souvenirs des chansons de gestes qui remplissent son imagination ; néanmoins, dans ses réminiscences, il est contenu par le bon sens et le sentiment de la réalité historique ; ses batailles sont épouvantables, et certains détails sont rendus avec une repoussante crudité ; mais le troubadour sait s’abstenir de ces fabuleux coups d’épée qui sont le merveilleux de ces épopées chevaleresques et qui ne nous intéressent pas ; nous ne concevons plus cet idéal de la force et de la brutalité. L’historien a ici préservé le poëte d’un excès dans lequel il était bien près de tomber. Il faut d’ailleurs le reconnaître, ces descriptions ont une certaine vérité et, jusqu’à un certain degré, elles sont belles. Ce fracas, ces armes de toute sorte qui se heurtent dans les vers du poëte, comme dans une de ces mêlées que le poëte décrit, ces détails expressifs dont le bon goût ne réglé pas toujours le pittoresque, présentent une image assez saisissante de ces batailles du moyen âge. Pas d’art dans le combat, moins encore dans les vers du troubadour ; cette absence d’art est presque une vérité de plus. Nous sommes bien loin des batailles d’Homère et de Virgile ; ce ne sont plus des hommes qui agissent, s’émeuvent, s’irritent, se passionnent ; il semble que l’on ne voit s’entre-choquer dans une horrible mêlée que la pierre, le fer et l’aciér ; ce sont des armures qui se brisent, de lourdes épées qui s’abattent comme des marteaux, des pierres qui roulent, de la chaux et de l’eau bouillante qui tombent du haut des remparts. Mais songeons à ce qu’était une bataille au moyen âge : l’homme disparaissait tout entier dans son armure ; ce n’était plus que du fer contre du fer ; l’homme ne révélait sa présence que lorsque son sang se mêlait aux éclats de son armure brisée.

La description de la bataille de Baziège rappelle pourtant la grande manière des épopées classiques ; sous l’armure, on sent battre le cœur du baron : sous le heaume baissé, on entrevoit l’héroïque expression de ces mâles visages. Le jeune comte fait songer à Achille ou à Turnus ; le poëte annonce, prépare sa venue ; les inquiétudes que sa vaillance inspire aux chevaliers français, les efforts, qui vont tous être dirigés contre son intrépide courage, nous disent assez que le fils de Jeanne d’Angleterre et le neveu de Richard Cœur-de-Lion est digne de sa mère et digne de son oncle. — Nos regards le cherchent : le voici, il accourt comme un lion ou comme un léopard déchaîné[78].

L’éclat et le coloris ne manquent pas au récit du poëte. Rude et grossière quelquefois, incorrecte souvent, la langue du troubadour a plus d’une fois pourtant des accents épiques, pleins d’une large et sonore harmonie ; ce n’est pas néanmoins dans les qualités extérieures, qui tiennent surtout à la forme, qu’il faut chercher le mérite le plus sérieux de la seconde partie de cette chanson de gestes ; ce sont surtout les beautés intérieures intimes, morales qui nous frappent. Le poëte sait descendre au fond des âmes ; il exprime, dans leur ardente sincérité, toutes les passions qu’il y découvre et dont il est lui-même pénétré. Ce caractère de son récit, ce côté de son talent se révèlent surtout lorsque l’on compare le poëme avec la chronique en prose. Cette paraphrase n’est pas si fidèle qu’on ne puisse relever quelques différences entre le récit de la geste et celui de la chronique. Plus d’une fois le chroniqueur a eu .à sa disposition d’autres sources d’information que les indications du troubadour ; d’autres souvenirs, conservés par la seule tradition, peut-être se sont glissés dans sa narration ; mais la différence la plus sensible tient surtout à la manière dont les mêmes faits sont compris, sentis, présentés par le chroniqueur et par le poëte ; l’un parfois suit les détails, les développements, les incidents des faits avec la curiosité de l’histoire ou plutôt de la chronique : l’autre saisit ce qui, dans les événements, a pu frapper l’imagination ou produire une impression profonde. D’un côté, le fait dans toute son étendue, avec tous ses accessoires ; de l’autre, le contre-coup de cet événement dans le cœur de ceux qui en ont été victimes, l’ébranlement des âmes ; d’un côté, une histoire extérieure et minutieuse ; de l’autre, le drame et la poésie.

Ce talent, ou plutôt cet instinct dramatique, qui ne se laissg guère apercevoir dans la première et se révèle si hautement dans la seconde partie du poëme, établit entre ces deux moitiés une différence, que la comparaison du texte de la chronique avec celui de la geste rend plus frappante encore. La première partie se distingue généralement assez peu du récit en prose ; la versification même ne suffira pas toujours pour lui garantir une supériorité qu’elle ne semble prendre de loin ën loin que grâce à quelques détails pittoresques ou heureusement expressifs ; la chronique, au contraire, ne paraît être que la matière de la seconde partie.

Une des scènes les plus remarquables du second acte du grand drame de la guerre albigeoise, c’est la rentrée de Raymond VI à Toulouse ; c’est cette joie inespérée qui gagné tous les habitants : dans la chronique, nous avons le fait simple, net, précis ; nous sentons, au contraire, passer dans les vers du poëte les sentiments d’espérance, d’allégresse et de relèvement qui agitaient toutes les âmes de cette grande cité, et qui, dans celle du troubadour, s’élève jusqu’aux élans d’un lyrique enthousiasme.

Ecoutons le chroniqueur ; le comte entre à Toulouse : « Adonc est entré le dit comte Raymond avec ses gents là où il a été reçu des grands et des petits menant et faisant la plus grande joie que jamais homme qui soit né, ait entendu faire ; car les uns lui baisaient la robe, les autres les jàmbes et les pieds et fut si grande la joie, qui pour lors fut faite dans ladite Toulouse par les uns pour le comte, par les autres pour leurs parents et amis, lesquels étaient retournés et venus avec ledit comte, que grande chose c’était de voir ladite joie »[79]

Sans doute cette paraphrase a conservé quelques rayons de la chaleur et de la vie qui animent les vers dû poëme, mais ce n’est qu’une indication : on nous raconte, on nous explique la joie des Toulousains : ouvrons le poëme, nous sommes témoins de cette joie elle-même, nous avons sous les yeux les expressions vivantes de cette émotion ; nous sentons battre les cœurs, nous entendons les paroles qui s’échappent du sein de cette foule enivrée : « Et quand le comte et ses chevaliers voient la ville, il n’y a point parmi eux de si fier courage qui n’ait les yeux remplis de l’eau du cœur. Chacun dit dans son cœur : Vierge impératrice, rendez-moi le pays où j’ai été nourri. Mieux vaut ici vivre et être ensevelis que d’errer encore par le monde, exposés au péril et à la honte. Au sortir de l’eau, ils sont rentrés dans un pré, enseignes déployées et gonfanons flottants. Et quand ceux de la ville ont entendu le signal convenu, tous viennent vers le comte comme s’il était ressuscité ; et quand le comte entre par les portails voûtés, tout le peuple accourt, les grands et les petits, les barons et les dames, les femmes et les maris ; devant lui ils s’agenouillent et baisent ses vêtements, ses pieds, ses jambes, ses  bras et ses doigts.        Il est reçu avec des larmes de joie d’allégresse ; car la joie qui revient a déjà des graines et des fleurs. Et l’un dit à l’autre : Maintenant, nous avons Jésus-Christ, et la lueur de l’étoile qui pour nous s’est éclaircie. Voici notre seigneur ! notre sage seigneur ! Aussi prix et parage qui étaient ensevelis sont vivants et restaurés, et sains et guéris. Et tellement ils ont leurs courages vaillants et raffermis qu’ils prennent bâton ou pierre, lance ou dard poli, et vont dans les rues avec leurs couteaux fourbis, et tranchent et taillent, et font un affreux carnage des Français qui dans la ville sont rencontrés : ils s’écrient Toulouse ! Voici, le jour est arrivé qu’il sortira de force le seigneur apostat et que son odieuse tyrannie sera déracinée. Car Dieu garde droiture, et le comte qui était trahi a été si fort malgré sa faible escorte et a recouvré Toulouse »[80] .

Comme cette foule qui s’empresse, ces cris de joie et de triomphe, ce courage qui ranime tous les cœurs, ces combats qui mêlent le cliquetis des armes aux accents d’allégresse, ces vêpres toulousaines qui, à côté des plus touchantes émotions, nous présentent le spectacle des fureurs d’une vengeance sanguinaire, comme toute cette scène est vivante et dramatique ! Comme l’effet en est encore accru par le contraste de la douleur et de l’effroi de la comtesse de Montfort, avec cette ivresse de joie et d’espérance, dont les bruyantes manifestations semblent autant de défis jetés à l’oppression étrangère ! Du haut du château Narbonnais, le poëte lui montre les bannières, et lui désigne les noms de ceux qui ont marché au secours de Toulouse 1 il se plaît à faire prononcer devant elle ces noms redoutables et vengeurs : il lui montre, dans le retour armé de ces chevaliers, la juste expiation des violences dont les Français se sont rendus coupables : la fierté humiliée du méridional aime à contempler cette scène des remparts de la forteresse usurpée par les Montforts ! Quelles émotions vraies, intimes, profondes ! quelles effrayantes péripéties ! « Et la comtesse était debout, pleine d’angoisses, au balcon voûté, au sommet de l’élégant et somptueux palais. Elle appelle don Gervais, don Lucas, don Garnier et Thibault de Neuville, et brièvement elle les interroge. Barons, dit la comtesse, quels sont ces routiers qui m’ont enlevé la ville, et quel est celui qui a eu l’audace d’oser cet attentat? — Dame, dit Gervais, cela ne saurait être autrement ; c’est le comte Raymond qui vient revendiquer Toulouse. Voici Bernard de Comminges qui s’avance le premier. Je connais sa bannière et son gonfanonier, et avec lui Roger Bernard, fils de Raymond Roger, et Ràmonet d’Aspel, le fils de don Fortanier, les chevaliers faidits et les légitimes héritiers ; et il y en a tant d’autres qu’ils sont plus d’un millier, et parce que Toulouse les a, les veut et les accueille, ils iront porter le trouble dans tout le reste du pays ; et parce que nous les avons réduits à une telle misère, nous allons maintenant recevoir le prix et la récompense de notre oppression. Quand la comtesse l’entend, elle bat et frappe ses mains et dit : Hélas ! hier tout allait si bien ! »[81].

La chronique ne nous donne que le squelette de cette scène : « Àdonc la comtesse, qui était en ce moment au château Narbonnais avec une nombreuse garnison qu’elle avait dans cette forteresse pour la garder et la défendre, se prit à demander quel était ce grand bruit qui se faisait dans la ville. Et alors lui fut-il dit : Ce sont les habitants de la ville qui blessent et tuent tous ceux de vos gens qu’ils peuvent atteindre ; car le comte Raymond est entré et arrivé dans ladite ville ; et il y a grand danger qu’ils viennent ici donner l’assaut, si nous n’avons un prompt secours ; c’est pourquoi il serait bien de mander à monseigneur le comte qu’il vienne ici promptement. Et adonc, quand ladite comtesse a entendu ce qu’on lui a dit, incontinent elle a été fort ébahie et a fait écrire une lettre pour l’envoyer à son seigneur le comte de Montfort »[82]. On voit ce qu’est cette scène dans le poëme et dans la chronique, ou plutôt il n’y a de scène que dans le poëme ; dans la chronique, nous ne trouvons qu’un récit.

Certes, ce serait peut-être exagérer que de prêter au poëte un vrai génie dramatique ; il n’avait pas cette puissance de composition qui s’empare d’un événement, le transforme et le présente de manière à ce qu’il n’offre à nos regards que les côtés les plus saisissants. Nous chercherions en vain dans ces longues tirades un de ces vers fortement frappés qui contiennent dans une concision sublime toute une situation, toute une suite de pensées et de sentiments; mais si le poëte n’a pas dépassé la réalité, il l’a fortement sentie, et la puissance communicative de son émotion a répandu la vie sur son récit, où l’art ne se laisse pas regretter. Il ne s’est pas contenté de nous raconter l’événement en lui-même ; il l’a suivi jusque dans les effets produits sur les cœurs, jusque dans les émotions soulevées au fond des âmes.

C’est la véritable beauté de ces scènes, qui doivent bien plus à la nature qu’à l’art ; c’est cette beauté dramatique et vivante, qui place de beaucoup la seconde partie du poëme au-dessus de la première, en même temps qu’elle permet de mesurer la distance qui la sépare de la chronique en prose.

Le poëte, qui a su exprimer avec vérité, quelquefois avec éloquence, les sentiments et les passions de toute une foule, ne sera pas moins heureux lorsqu’il faudra mettre en scène un de ces hommes qui dépassent la multitude de toute la hauteur de leur caractère, de toute la grandeur de leur rôle.

Dans la première partie, les traits sous lesquels il nous représente ces sinistres figures sont vagues, indécis ; ces physionomies semblent toutes avoir une expression convenue, arrêtée d’avance. Qui reconnaîtra Montfort dans ce portrait tracé par une fantaisie malheureusement inspirée ? « Là, dans ce conseil et dans ce parlement, il y avait un riche baron qui fut preux et vaillant, hardi dans les combats, sage et plein de connaissance, bon chevalier, large preux et avenant, doux, franc, agréable avec un bon entendement. Longtemps il fut outre-mer, là-bas dans les châteaux de la Palestine. Il fut seigneur de Montfort [83]». Qu’y a-t-il dans la plupart de ces traits de particulier, de personnel? S’ils conviennent à Montfort, ils ne conviendraient pas moins à tout brave paladin revenant de la terre sainte, — Le poëte prête maladroitement à son héros toutes les qualités et vertus de l’idéal du baron et du chevalier. — Montfort ainsi dépeint n’est plus un homme, c’est un type. — Il est vrai que tous ces portraits composés par la rhétorique ou la poésie sont plus ou moins voués d’avance au vagué et à la généralité ; on ne connaît un homme qu’en le voyant parler ou agir. Dans toute cette première partie de la guerre, Montfort agit beaucoup; néanmoins, son action, trop effacée, est comme enveloppée et perdue dans les événements que raconte !e troubadour.

Les figures des autres acteurs de ce drame ne sont pas moins ternes et insignifiantes dans cette première moitié de la geste. — Les indications biographiques, que le poëte nous donne sur Arnaud de Cîteaux, les éloges vagues et déplacés, qu’il lui accorde, nous préparent-ils au rôle que nous allons voir jouer par ce chef spirituel de la croisade ? — « Dans l’ordre de Cîteaux il y avait une abbaye, qui était près de Leyra et qu’on appelait le Poblet ; et il y avait un homme de bien qui en était abbé, et, parce qu’il était sage, il monta de degré en degré. Dans une autre abbaye qui avait nom de Granselve, où il avait été jadis et dont on l’avait amené, on l’élut pour abbé, et puis une autre fois il fut abbé de Cîteaux, parce que Dieu l’aimait [84]».

Le troubadour Folquet, passé du monde à l’Eglise, tête exaltée, âme ardente, cœur plein de passions et d’orages, fougueux, emporté, fanatique, serait bien faussement apprécié par les lecteurs de la première moitié de la geste, s’ils n’avaient pour appuyer leur jugement que ces deux vers pâles et incolores : « l’évêque de Toulouse, Folquet, celui de Marsèille qui n’a point de rival en mérite et en bonté »[85].

Du milieu de ces ombres confuses se détache pourtant une  figure vivante et entourée d’une auréole de poésie : c’est celle du jeune et héroïque vicomte de Béziers, première victime de cette guerre inexpiable, grandie par le martyre, vénérée, admirée, pleurée par les vaincus, plainte par les vainqueurs ; — noble et fougueux chevalier, qui, sans de fâcheux démêlés avec Raymond VI, sans cette mort si prématurée, aurait peut-être donné à la résistance des méridionaux ce qui lui a manqué pour réussir, un homme capable de la dominer et de lui imprimer une direction une et forte; elle aurait eu peut-être alors son Jean Ziska ou son Guillaume d’Orange. — Cette époque de l’histoire du midi aurait élé aussi grande, aussi glorieuse qu’elle est douloureuse et sanglante. Une autre gloire était réservée, un autre intérêt devait s’attacher au fils de la poétique comtesse de Burlatz; l’héritier des Trencavels fut le martyr d’une cause dont il osa seul être le défenseur : il devait promptement briller et disparaître sur cette scène ensanglantée : Ostendent terris hune tantum fata ! Le froid et sévère troubadour de la première partie de la geste a trouvé, pour peindre Raymond Roger, quelques traits dont il faut reconnaître le bonheur et la précision.

La sympathie que nous éprouvons pour le vicomte de Béziers s’éténd naturellement au poëte, qui semble l’avoir admiré, peut-être même aimé comme nous. Rappelons-nous cependant que, parmi cette foule indistincte de prêtres et de chevaliers, qui apparaissent dans la première moitié du poëme, c’est la seule figure qui se détache fortement en relief. Dans la seconde partie, au contraire, toutes les physionomies ont de l’expression, et toutes, l’expression qui convient au rôle qui leur est assigné.

Nous ne parlerons pas de ces chevaliers si nombreux, que le poëte conduit au secours de Toulouse, nous ne partagerons même pas notre attention entre les principaux acteurs de ce grand drame. Tout d’abord nous la fixerons lout entière sur une figure qui domine toutes les autres dans cette secondé partie du poëme[86]. C’est celle de Montfort; nulle n’a une expression plus sombre, plus terrible, plus dramatique. On le hait et on l’admire ; on le maudit et il vous attire. Une lutte étrange, inouïe s’est engagée entre la Providence qui condamne Montfort et cet invincible orgueil qui méconnaît et refuse d’accepter ses arrêts. Suivre tous les mouvements passionnés de cette âme superbe, c’est se donner un émouvant spectacle. Montfort est resté l’homme de cette époque, qui a eu le malheur de ne pouvoir se résumer dans un de ces noms qui parlent si puissamment à l’imagination et à l’esprit. Montfort n’est pas un grand homme, mais il est un homme extraordinaire. Le fond même de cette nature c’est une implacable énergie, qui tour à tour s’élève jusqu’à l’héroïsme et descend jusqu’à la cruauté et à la fureur. — Il est sous les murs de Beaucaire qu’il assiège, tandis que la ville elle-même, occupée par Raymond VII, assiège les chevaliers français bloqués dans la forteresse. Alain a proposé à Simon de traiter avec le jeune comte. Montfort repousse avec une amère indignation un semblable projet. « Alain, dit-il, mon courage redoute que ce conseil ne soit ni droit ni bon. Mon poing saignera, et son glaive sera ensanglanté, avant que nous fassions accord tant bien que mal entre nous. Car s’il m’occit mes hommes, je lui en ai mis à mort deux fois autant, et s’il les prend par force, je ne dois pas l’en blâmer. Car, par Dieu et par saint Jean, je passerai à ce siège sept ans, jusqu’à ce que j'aie la ville et que j’en dispose à mon gré »[87].

On brave les conseils, on impose silence à ceux qui osent faire entendre à la passion les avis de la prudence, de la sagesse et de la modération, mais les événements sont irrésistibles : la fatalité des faits courbe et brise les volontés les plus fortement trempées. C’est dans ces moments de révolte contre cette nécessité providentielle que le caractère de Montfort brille d’une beauté sinistre : il tourne autour de Beaucaire comme un lion autour de sa proie. Ses efforts sont inutiles, ses attaques infructueuses; une négociation avec Raymond VII et les faidits pourrait seule sauver les malheureux croisés que Lambert de Limoux commande dans la forteresse. Montfort ne consentira jamais, ne veut pas, ne peut pas consentir à employer un tel moyen ; il marchera à leurs secours sur les fossés comblés de Beaucaire, sur les ruines de ses murailles renversées, sur le corps de ses défenseurs égorgés ; mais la défense est toujours de plus en plus héroïque ; le succès encourage et récompense la valeur des Provençaux, et les hommes de la forteresse, réduits aux dernières extrémités, ont arboré le drapeau noir. C’est alors qu’il faut voir Montfort, sombre, furieux, brisé un moment par le désespoir, s’affaissant sous le poids d’une émotion qui l’écrase, puis se redressant, rappelant toutes ses forces et criant aux armes! « Et le comte de Montfort qui s’en est aperçu, d’ire et de fureur, s’est assis à terre. Plein de colère, il crie à haute voix d’aller aux armes ; et il est si bien obéi qu’à travers toutes les tentes se lèvent le tumulte et le bruit, qu’il ne reste homme jeune vaillant ou chenu ; tous s’arment ensemble et arment leurs chevaux aux longs crins. Les trompettes et les hautbois aux sons aigus retentissent ; puis les Français remontèrent sur le puits des Pendus : Seigneurs, dit le comte, bien je me tiens pour confondu de ce que mon lion se plaint, car la nourriture lui manque, si bien que la faim le tourmente et qu’il est tout abattu. Mais par la sainte croix, oui, le jour est venu, que de sang et de cervelles il sera abreuvé et repu »[88].

Malgré son besoin de vaincre, Montfort est vaincu ; son irritation muette et sombre est effrayante; son silence terrible ferme la bouche à Alain de Roucy, qui, en promenant ses regards sur ce champ de bataille couvert de cadavres, a osé se permettre un abominable jeu de mots : « Mais le comte a son cœur si orgueilleux et si noir qu’il ne lui fait pas entendre un seul mot; Alain plus ne l’interroge »[89]. II faut enfin que Montfort reconnaisse une défaite, qu’il n’acceptera qu’avec la résolution de la venger : le découragement dans son âme de fer devient colère, murmure, presque blasphème. « Seigneur, dit le comte, Dieu me fait voir et me montre bien que je suis hors de sens ; car j’avais coutume d’être puissant,preux et vaillant; et maintenant mon affaire est tournée à néant; maintenant force, esprit, hardiesse ne peuvent me faire recouvrer mes hommes et m’aider à les retirer de là; et si je quitte le siège ainsi avec honte, on dira, de par le monde, que je suis abattu »[90].

Montfort s’est plaint, Montfort a douté. Lorsque la plainte s’échappe de ces cœurs tyranniques, elle n’est jamais accueillie par la consolation ; elle est comme le signal des plus amères récriminations qui viennent fondre de tous côtés sur le despote vaincu ; ces âmes cuirassées de fer laissent alors voir le défaut de leur impénétrable armure ; tous les coups s’y dirigent à l’envi. C’est d’abord Gui, le frère de Montfort, qui flétrit une égoïste obstination, condamnée par Dieu lui-même; c’est un simple messager, qui arrive de la forteresse et qui ne craint pas de faire pénétrer jusqu’à la conscience de Montfort les plus, dures vérités : « Seigneur comte de Montfort, votre constance, votre indomptable bravoure, votre hardiesse, votre vaillance ne sont que pur néant ; vous perdez mortellement vos hommes, si bien qu’ils ont le souffle et l’âme entre leurs dents. Et je viens du château, et telle y est l’épouvante, que, si l’on me donnait l’Allemagne avec toutes ses richesses, je n’y rentrerais pas,  tant y sont grands les tourments »[91]. Montfort ne dit pas un mot ; mais la colère brûle au fond de son âme qu’elle ronge. Il obéit à la nécessité, il cède aux conseils de ses hommes, mais il médite déjà sa vengeance. « Et quand le comte l’entend, furieux, irrité, pourpre de colère, sur le conseil et les avis de ses hommes, il envoie ses lettres à Dragonnet qui est prudent, subtil et sage. On lui rend ses chevaliers ; mais ils sortent sans armes et bagages, et quand le jour reparaît et que le soleil est luisant, le comte part du siège »[92].

C’est sur Toulouse que va fondre sa vengeance; en même temps les dépouilles de l’opulente cité des Raymonds l’aideront à exercer sur la Provence de sanglantes représailles ; déjà tout semble sourire à ses projets; il a reparu en vainqueur sur les bords du Rhône ; soudain une terrible nouvelle lui est venue de Toulouse : le comte est rentré dans la ville de ses pères. — Montfort doit accourir au secours du château Narbonnais ; s’il tarde encore, le réseau de vengeances, qu’il a étendu sur la Provence, n’est plus qu « une toile d’araignée ».

Le dialogue de Montfort et du messager de la comtesse est une des plus belles scènes du poëme ; le poëte y a déployé un véritable génie dramatique ; on admirerait dans un drame de Shakspeare, dans une tragédie de Corneille, la sauvage grandeur du caractère de Montfort. Nous sommes saisis en présence de cette force d’âme qui ne se trouble et ne faiblit pas un instant; ces questions rapides, brèves, significatives sont moins celles d’un infortuné qui veut, avec une douloureuse anxiété, connaître l’étendue de son malheur, que celles d’un homme qui arrête une résolution et combine les moyens de réparer un désastre qu’il apprend à l’instant même : « Quand le messager remet sa lettre au comte, il commence à soupirer. Le comte le regarde et se prend à lui demander : — Ami, dis-moi quel est l’état de mes affaires ? — Seigneur, dit le messager, pénible en est le récit. — J’ai perdu la ville? — Oui, seigneur, sans doute. Mais si avant que vous la laissiez garnir et mettre en état de défense vous vous hâtez d’accourir, vous pourrez la recouvrer. — Ami, qui me l’a enlevée? — Seigneur, cela me paraît assez évident, assez facile à conjecturer pour moi et pour les autres. J’ai vu l’autre comte qui revenait à grande joie, et les barons de la ville qui le faisaient entrer. — Ami, a-t-il grande compagnie ? — Seigneur, je ne puis apprécier le nombre de ses compagnons ; mais ceux qui vinrent avec lui ne semblent pas nous aimer ; ils sont sans cesse à massacrer les Français, et sans cesse à poursuivre ceux qui s’enfuient. — Que font ceux de la ville? — Seigneur, ils travaillent activement, font palissades, tranchées et échafauds ; et, à mon avis et suivant mon opinion, ils veulent assiéger le château Narbonnais.

Les comtesses sont-elles dedans? — Oui, seigneur, tristes, marries, se consumant dans les larmes ; car elles ont crainte et peur d’être vaincues et égorgées. — Où était don Guy mon frère? — Seigneur, j’entendis conter qu’avec la nombreuse compagnie que vous avez coutume de mener, tout droit vers Toulouse il s’en voulait revenir pour combattre, prendre et enlever la ville. Mais déjà je ne crois pas qu’il puisse venir à bout de son dessein. — Ami, dit le comte, songe à bien dissimuler ; et si l’on te voyait faire autre chose que rire et plaisanter, je te ferai brûler, pendre et mettre en quartiers. A qui te demande des nouvelles, sache parler adroitement; dis que nul homme dans ma terre n’ose pénétrer. — Seigneur, dit le messager, il n’est pas besoin de recommandations »[93]. Montfort est effrayant de sang-froid et d’impassibilité. En présence de tous les barons qui accourent devant lui, il conserve assez de présence d’esprit pour inventer une fausse nouvelle, assez de calme et de sérénité sur ses traits pour la faire accepter.

Le poëte n’a nulle part tracé le portrait de Montfort ; il nous l’a fait connaître en le mettant en scène devant nous ; aussi faut-il parcourir toute tla seconde partie du poëme, pour réunir l’un après l’autre les traits qui composent la physionomie du comte de Leicester ; ces traits sont, il est vrai, assez peu variés, la situation ne change guère ; la nature de Montfort est foncièrement immobile ; obstinée, opiniâtre, elle présente peu d’aspects nouveaux ; à la poursuite d’un but, dont la Providence semble l’écarter sans cesse et vers lequel le ramène sans cesse son implacable énergie, placé pour ainsi dire entre deux forces qui s’annulent l’une l’autre, Montfort répète constamment les mêmes paroles et les mêmes actions ; c’est toujours cette même lutte contre les volontés de la Providence ; ce sont toujours ces inutiles efforts pour surmonter une destinée plus puissante que son héroïque volonté ; puis ce sont les mêmes plaintes qui vien­nent aboutir quelquefois au murmure et au blasphème, et qui se concilient pourtant avec la plus superstitieuse obéissance aux arrêts de l’Eglise. — Cette monotonie, qui n’est pas un effet de l’art, est pleine de vérité et de naturel ; c’est un trait fortement accusé de la physionomie de Montfort. Il suffit donc de prendre une des scènes du siège de Toulouse, pour suivre le développement de ce caractère au milieu de ces grands événements. La plus complète et la plus dramatique est celle de la mort du comte Simon. On a admiré et fait admirer dans ce passage le fameux vers ; (Et la pierre vint tout droit là où il fallait). Ce vers est beau, mais peut-être n’est-il pas la seule beauté de ce récit ; l’ensemble de la scène, la succession des sentiments qui s’agitent dans l’âme de Montfort et dans le cœur du poëte, émeuvent et attachent. Le côté moral et providentiel de ce grand événement est saisi et rendu par le troubadour avec une vérité et une émotion toutes dramatiques. C’est le dénouement de ce mystérieux conflit engagé entre l’orgueil du comte et l’immuable volonté de la Providence.

La bataille, la dernière à laquelle assistera Simon, vient de s’engager. « Soudain, un écuyer accourt vers le comte, criant : Seigneur, comte de Montfort, vous êtes beaucoup trop dévot : aujourd’hui vous recevrez grand dommage par votre béatitude ; les hommes de Toulouse ont tué les cavaliers et vos compagnons, et vos meilleurs soldats. Là sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, Simonet du Caire ; — Gautier, Pierre de Voisin, Aymès, Raynier soutiennent  le choc de la bataille et protègent les soldats armés de targes. — Le comte tremble, soupire, devient triste et noir, et dit : J’ai fait mon sacrifice, Jésus-Christ droiturier ; ou renversez-moi sur la terre ou que je sois vainqueur ». Voilà donc Simon inflexible au milieu du désespoir qui monte à son cœur, assombri déjà par un noir pressentiment. Impérieux même dans la prière, il veut que ce jour tout soit décidé ! la mort ou la victoire ! la mort ou l’héritage des Raymonds ; il tremble, il soupire, il devient triste et noir, il sent que sa prière sera exaucée : tout sera décidé. Ses pressentiments ne ralentissent pas son ardeur belliqueuse. « Il mande à ses chefs de bande, aux barons de France et à ses mercenaires de venir tous ensemble sur leur coursiers d’Arabie ; aussitôt ils accourent bien au nombre de soixante mille au moins, et le comte arrive le premier devant tous les autres ».

Devant cette impétueuse attaque les Toulousains sont obligés de céder, mais bientôt ils regagnent le terrain qu’ils ont dû abandonner ; et Montfort perd la victoire avant de perdre la vie. Cette douleur n’est pas la seule qu’il doive subir dans les courts moments qu’il passera encore dans ce monde. « De la galerie gauche, un archer détend son arc et atteint à la tête le destrier du comte Guy, si bien que le carreau entré dans la cervelle et la divise en deux ; et quand le cheval se retourne, un autre arbalétrier, avec son arc garni de corne, l’atteint de côté et frappe le comte Guy sur le flanc gauche, de sorte que l’acier est resté dans la chair nue et son flanc et son braguier sont tout couverts de sang. Le comte court à son frère, qu’il aimait tendrement : Beau frère, dit le comte, Dieu nous a rejetés dans sa colère moi et mes compagnons, et puisqu’il protège les routiers, pour cette blessure je me ferai frère de l’Hôpital. »

Cet homme de fer s’est ému, il descend de cheval, il vient se plaindre avec son frère : il s’attendrit comme Simon de Montfort pouvait s’attendrir ; il ne verse pas une larme, mais dans les douleurs de son affection, il doute, il murmure, il est sur le point de blasphémer. Un des vers prononcés par Simon de Montfort est bien touchant dans sa simplicité.

 ( « Pour cette blessure je me ferai frère de l’Hôpital. » ) Son frère mort, rien ne l’attache plus au inonde ; son frère mort, il ne tient plus à ces biens dont il a voulu conserver, au prix de tant de sacrifices, l’intacte possession, pour lesquels il a dépensé tant de courage et répandu tant de sang. — Ces sentiments affectueux s’éveillant soudain dans ces âmes endurcies par toutes les passions haineuses de la société du moyen âge, nous émeuvent et nous touchent ; ils tiennent peu de place dans la vie de ces hommes toujours à cheval, toujours bardés de fer, mais dans ces éclats soudains, ils ne sont que plus forts, plus vifs, plus ardents. L’émotion de Simon sera courte, mais elle est profonde ; le poëte s’est ému avec le héros de la croisade, mais il faut que la pierre fatale frappe celui qui est déjà désigné à ses coups, il faut que la vengeance divine éclate. « Il y a dans la ville un a pierrier, que fit un charpentier, qui tirait la pierre de Saint-Cernin ; les dames, les jeunes filles et les femmes le bandaient. Et la pierre vint tout droit là où il fallait. Elle frappa le comte sur le heaume, qui était d’acier, lui brisa en morceaux les yeux, le cerveau, l’extrémité de la joue, le front, les mâchoires, et le comte tomba sur la terre mort, saignant et noir »[94]. Le guerrier impitoyable, le conquérant sanguinaire est tué par des femmes, par des jeunes filles dont il a tant de fois alarmé la sollicitude et troublé le cœur ! Il meurt, mais la mort vient le surprendre dans un moment d’émotion affectueuse. Cette émotion semble avoir été chez lui l’avant-coureur de la mort ; une vertu, une force de son âme est sortie de lui-même, lorsqu’il s’est attendri.

Si l’on veut sentir tout ce qu’il y a dans ce récit de vie, .de poésie et de vérité dramatiques, on peut le comparer .avec celui de Pierre de Vaux-Cernay. Quelle différence entre le dévot personnage, que le moine historien nous représente tout plein de béatitude, que l’on ne peut arracher à la messe et qui s’endort, comme saint Etienne, dans la ville de ce bienheureux, et ce comte de Montfort sombre, assiégé de noirs pressentiments, inflexible, fixant à Christ le temps au bout duquel sa destinée doit être décidée, surpris, attendri, désolé par la mort d’un frère qu’il chérit, frappé par la main de Dieu au milieu de cette émotion et de cette douleur ! De quel côté est la vie? de quel côté, le drame? de quel côté, la vérité?

Pour apprécier tout ce que l’imagination émue d’un troubadour peut ajouter au fond historique d’un événement, il suffit de rapprocher cette belle scène du poëme de la croisade du passage correspondant de la chronique en prose. Une lacune considérable dans le texte de ce dernier ouvrage ne nous avait pas encore laissé embrasser, dans son ensemble, le récit de la mort de Montfort, telle qu’elle est présentée par le chroniqueur. Cette lacune existait également dans les deux manuscrits de Peiresc et de la Bibliothèque impériale ; un manuscrit de la bibliothèque de Toulouse a heureusement permis à M. Du Mège de la combler. L’éditeur érudit de dom Vaissète a pu ainsi restituer le récit de plusieurs incidents du siège de Toulouse et de la mort de Simon de Montfort.

Cette partie de la chronique provençale, nouvellement mise au jour, offre le même caractère que toutes celles que nous connaissions déjà ; c’est toujours une paraphrase, fidèle quoique assez libre. « Le cheval du comte Simon fut blessé à la tête, tellement qu’il l’entraînait çà et là, que le comte n’en pouvait être maître, et tandis que ledit cheval emmenait ainsi ledit comte, un de ceux de la ville a décoché un trait au comte, et l’a atteint à la cuisse gauche, la lui a traversée de part en part, et, à la suite de ce coup, le comte perdait beaucoup de sang ; et il a dit à son frère le comte Guy de le mener promptement hors de la mêlée ; car il perdait tout  son sang par le coup qu’on lui avait donné. Or, dit l’histoire que, pendant que le susdit comte parlait à son frère, une dame alla détendre un pierrier, lequel était tout bandé,  ne pensant pas le détendre, si bien qu’une pierre partant dudit pierrier, alla frapper le comte de Montfort, lui emporta la tête de dessus les épaules et le corps tomba à terre ; laquelle chose fut bien merveilleuse; et, étant tombé à terre, incontinent il fut couvert d’une cape blanche, afin qu’on ne le vît pas mort » [95].

Toutes les circonstances rappelées dans ce récit ne sont pas exactement les mêmes que celles dont le poëte a entouré la mort de Simon de Montfort ; le comte Guy n’est pas blessé : c’est Montfort dont le cheval est atteint à la tête, et dont la cuisse est percée d’un trait; mais ce n’est pas sur cette divergence historique des deux écrits qu’il convient de s’arrêter; — insistons surtout sur les différences morale et littéraire qui les séparent l’un de l’autre : dans la chronique, tout intérêt dramatique a disparu ; c’est un fait qui s’accomplit ; ce n’est pas un homme qui combat, souffre et meurt; nous avons le récit d’une mort, nous n’avons plus le spectacle de Montfort expirant : plus rien ici de ce désespoir qui saisit le comte à la vue de son frère blessé et saignant ; plus rien de cette intervention vengeresse de la Providence : un fait -, un simple fait brutal, matériel : un cheval blessé à la tête, un trait qui perce de part en part la cuisse de Montfort, une pierre jetée à l’aventure et tombant au hasard : voilà tout!

Résumons-nous, à la suite de la longue et minutieuse étude, que nous venons de faire des deux parties du poëme de la croisade ; recueillons les impressions que nous avons reçues, en lisant les récits de la première moitié, en admirant les tableaux, les images, les portraits, les scènes vivantes et passionnées de la seconde. Demandons-nous encore une fois si elles peuvent être l’œuvre d’un seul et même troubadour. Sans doute, l’hypothèse de M. Fauriel explique moins bien ce déploiement soudain de talent, de verve, de génie qu’elle ne rend compte de la conversion politique du troubadour ; elle pourrait cependant encore être acceptée jusqu’à un certain point. Le choc des grands événements qui s’accomplirent depuis la bataille de Muret et le concile de Latran jusqu’à la mort de.Montfort et à l’arrivée du futur Louis VIII dans le midi, aurait, dans cette âme froide, fait jaillir l’étincelle de l’inspiration. L’enthousiasme de tout .un peuple, se soulevant contre l’oppression, serait passé dans l’âme du troubadour, l’aurait exaltée, vivifiée, enflammée. Le véritable auteur de ce poëme aurait été ce peuple même. Le poëte se serait fait l’écho de ces mille voix qui s’élevaient des consciences et des coeurs; il aurait subi plutôt qu’opéré lui-même cette transformation de son esprit et de son talent. Gêné peut-être, en écrivant la première partie, par des préoccupations, dont il ne s’avouait pas à lui-même la nature, il se serait abandonné, avec bonheur, à ce large courant de patriotisme qui traversait alors les châteaux, les bourgs et les cités; son esprit se serait épanoui.

Lorsque nous pensons à la guerre des Albigeois, nous avons trop présents à notre souvenir les terribles désastres qui inaugurèrent ce drame sanglant ; nous n’en considérons que les suites et les conséquences funestes. Mais entre ces grandes catastrophes et le moment où le traité de Meaux proclame la déchéance des Raymonds, il y a eu un grand mouvement qui s’est terminé par un grand triomphe ; le midi municipal et chevaleresque a traversé une des phases les plus glorieuses de son histoire ; il y a eu donc, entre les sirventes, place pour un long poëme épique. L’inspiration lyrique de ces troubadours, que l’on vit plus d’une fois comme un grand poëte de nos jours,

ajouter à leur lyre une corde d’airain,

cette inspiration ardente et fiévreuve, calmée, apaisée par le succès, agrandie par la gloire, a abouti à un poëme épique qui ne semble porter aucun nom réel d’auteur, comme pour indiquer qu’il est l’œuvre collective d’un peuple tout entier.

Il ne faut pas néanmoins exagérer ce qu’il peut y avoir d’impersonnel dans ces grandes compositions épiques, et tout! en reconnaissant l’influence qu’exerce sur l’esprit du poëte le milieu dans lequel il écrit, craignons de trop restreindre la part qui lui revient dans les œuvres dont, en définitive, il est et l'este le seul auteur. Sans doute, c’est une grande inspiration que celle du patriotisme et de toutes les généreuses passions qui l’accompagnent d’ordinaire ; mais si cette inspiration ne descend pas dans une âme prête à la recevoir, elle se perd dans une vague et stérile impuissance. C’est la semence d’en haut tombée sur le rocher ou sur une terre sans fonds ! L’inspiration agrandit le talent, elle ne le donne pas ; elle excite le génie et ne le créé point. — L’inspiration elle-même est beaucoup moins extérieure, beaucoup plus intime qu’on ne le pense ; elle n’apporte pas du dehors, elle fait jaillir des profondeurs de notre âme les sentiments qui en se réunissant forment un large courant poétique. On se représente d’ordinaire le poëte comme une voix, comme un écho, comme une harpe frémissant à tous, les vents de l’air. L’école romantique surtout a usé et abusé de ces images, qui ont aujourd’hui le tort d’être un peu vieillies, le tort plus grave encore de n’être pas entièrement justes. L’école romantique s’est calomniée : le poëte est plus qu’une voix, plus qu’un écho, plus qu’une harpe : il est une intelligence, un cœur, une conscience ; il exprime avec vérité, avec éloquence, avec charme ou avec force les sentiments qui font battre confusément les cœurs de la multitude, les aspirations qui les tourmentent, les joies qui les épanouissent ; mais c’est dans son âme, ce n’est pas dans celle de ses contemporains ou de ses compatriotes qu’il est allé les chercher. — L’imagination suffit à peine pour nous donner une idée nette des objets que l’on nous dépeint et que nous n’avons pas vus ; elle ne saurait nous représenter des sentiments que nous n’éprouvons pas, des passions qui nous sont étrangères. Jamais on ne pourra imiter cette éloquence qui trahit, dans le récit d’un poëte ou d’un historien, la sincérité d’une âme vraiment émue.

Aussi croyons-nous ne pas céder à une trompeuse illusion, lorsque nous attribuons au poëte les sentiments et les passions qu’il donne à ses personnages ou à ses héros, aux multitudes ou aux chefs qui les dirigent. N’est-ce pas néanmoins la conscience de la société méridionale plutôt que celle du troubadour, dont les profondeurs se découvrent devant nous, dans cette épopée ? Sans doute, mais un tableau, même un tableau historique, ne nous fait-il connaître que la scène reproduite par le pinceau de l’artiste ou les passions exprimées par les vivantes physionomies des acteurs de cette scène ? Le poëme de la croisade est une suite de tableaux comme ceux dans lesquels les vieux peintres des écoles ombrienne et florentine retraçaient souvent toutes les différentes parties d’un récit ou d’une légende. Ces naïves peintures ne laissent pas voir plus à découvert les sentiments de l’artiste que les vers de la geste ne montrent ceux du troubadour. La réalité historique est au fond de ce récit épique, mais elle n’exerce pas sur l’âme du poëte une de ces pressions qui ne laissent aucune latitude aux sympathies, aux aspirations, aux jugements de l’historien. Les sentiments, qui animent le poëte, ne lui appartiennent pas tous eu propre ; mais la manière dont il y insiste, l’art souvent heureux avec lequel il en ramène l’expression dans les circonstances où elle peut produire l’effet le plus grand, prouvent combien ces sentiments étaient chez lui profondément personnels. Nous l’avons déjà remarqué, il s’attache moins aux événements qu’à l’impression produite dans les âmes par ces événements ; il écrit sans peine cette histoire morale ; il la trouve tout entière gravée au fond de son esprit et de son cœur.       .

CHAPITRE VIII

Le style de la première et le style de la seconde partie du poëme. — Uniformité de la langue. — Prouve-t-elle l’unité de composition ?

Plus on réfléchit, plus on a de la peine à admettre cette transformation étonnante qui, d’après M. Fauriel, se serait accomplie dans l’âme, dans l’esprit du troubadour. Les différences, dont le savant critiqué ne tient pas un compte suffisant, viennent se montrer, pour ainsi dire, à la surface du poëme ; ce n’est pas seulement la manière de concevoir les faits, de présenter les événements, de mettre les.hommes en scène, qui est toute autre dans la seconde que dans la première moitié du poëme ; les formes tout extérieures du style ne sont pas moins différentes. Dans la première partie, beaucoup plus que dans la seconde, le poëte s’efforce d’imiter, de reproduire les formes des chansons de geste ; il semble s’adresser à un auditoire qui écouterait ses chants : à chacun des couplets monorimes, il interpelle les seigneurs qui sont censés l’écouter et réclame leur attention. — Seigneurs, écoutez, Seigneurs, voulez-vous apprendre comment Thermes fut pris, etc. Il veut se recommander par ces airs d’érudition savante, que les auteurs épiques du moyen Age aimaient à donner à leurs récits. Il invoque les témoignages d’un livre écrit. « Si le livre dit vrai, si la geste ne ment pas. » Toute cette première partie n’est qu’une application plus ou moins heureuse des formes de la chanson de gestes à la chronique ou à l’histoire de faits contemporains. Dans la seconde partie, nous ne retrouvons plus cette imitation assez gauche et ce calque maladroit[96] . De tout cet attirail poétique, au milieu duquel le récit s’avance lentement, pesamment dans la première moitié de la geste, le nouveau troubadour n’a conservé que la rime, qui ne contrarie pas la marche de son exposition. Une seule fois, et par une réminiscence malheureuse de la première partie au début de la seconde, nous rencontrons le mot de senhors en tête d’un long couplet monorime. L’allure de l’exposition est beaucoup plus vive, spontanée et naturelle. Le poëte écrit sous l’impression des événements qui le dominent et l’entraînent; les émotions, qui l’animent et qu’il fait passer dans son récit, sont trop vraies et trop sincères pour laisser, dans cette seconde partie du poëme, place à l’artificiel et au convenu.

Pénétrons plus avant dans le fond même du style ; la différence qui se trahit dans ces formes tout extérieures s’accusera plus nettement encore. L’auteur de la première partie veut être poëte, et cependant le plus souvent son style ne dépasse pas celui de la chronique ; il est froid, mais sobre et réservé ; jamais la moindre, image, jamais la moindre métaphore ; c’est l’esprit français, juste, sévère, raisonnable, mais sans hardiesse, sans élan, sans aucun mouvement d’imagination. Le style est souvent gauche, timide, embarrassé le poëte ne semble manier qu’avec une certaine difficulté la langue savante et poétique des troubadours ; avec moins d’habileté, moins d’art, moins de dextérité que les autres poëtes du midi, il ne commet aucun de ces écarts, où se laissent entraîner les imaginations vives et mal disciplinées. On ne peut pourtant pas dire qu’il ait réellement du goût. Le goût, c’est-à-dire la raison appliquée à la littérature, se montre dans l’art avec lequel un esprit juste sait, au milieu des séductions de l’imagination ou des entraînements de la pensée, se maintenir dans les étroites limites du .bon sens et de la vérité. — On ne peut pas louer le bon goût dans un style décoloré qui se traîne terre à terre ; son humilité même le met à l’abri de tous les dangers. Dans le cas actuel, comme dans bien des cas semblables, le style du poëte reflète l’âme de l’homme, et la pensée de Buffon trouve son application dans ces vers de l’obscur troubadour. — Son style est froid, prudent, régulier, timide, comme son esprit lui-même.

Dans la seconde partie, au contraire, de même qu’il y a plus de mouvement dans la pensée, plus de chaleur dans le sentiment, de même on voit régner dans le langage, qui s’enrichit par des emprunts au dialecte du pays, plus de liberté et de vie ; dans le style, qui se colore et s’anime, un ton plus élevé, une hardiesse poétique, dont on ne trouverait point de traces dans la première moitié de la geste..Il n’est pas vraisemblable que l’imagination du poëte se soit épanouie avec l’âge et à mesure que son esprit devenait plus mûr ; l’imagination est un don de la jeunesse ; ainsi le troubadour de la seconde partie semble plus jeune que celui de la première. Les images reviennent fréquemment sous sa plume ; on n’en découvrirait pas les premiers traits dans les deux mille cinq cents vers qui précèdent la description de la bataille de Muret. Le jeune comte est une fleur nouvelle qui s’épanouit. Raymond VI rentrant à Toulouse, c’est l’étoile du matin qui vient dissiper les ténèbres de la nuit. Nous rencontrons encore cette métaphore dans les vers, où le poëte salue le retour de Raymond VII « Mais le fils de l’ange, pour leur donner un soulagement, leur envoie une joie avec un rameau d’olivier, une étoile resplendissante brillant sur la montagne »[97]. — « La joie est en graines et en fleurs, lorsque Raymond VI est passé sous les portails voûtés de la ville de ses pères ». — Le serment que le comte de Montfort se prête à lui-même de ne décharger ses saumiers que sur le marché de Toulouse, ce serment n’est que de la rosée; images toutes particulières à la poésie du midi voisine de la poésie arabe. — « Au champ de bataille de Montolieu, près des portes de Toulouse, est planté un jardin qui tous les jours naît, pousse, est planté et détruit; mais le blanc et le vermeil qui sont en graine et en fleur, c’est chair, sang et glaive et cervelles »[98].

Que toutes ces métaphores soient également justes et heureuses, que toutes puissent également être avouées par le goût, nous ne le prétendons pas, mais elles suffisent pour donner au style qu’elles nuancent, sa couleur particulière et le faire nettement distinguer de celui de la première partie. Cette distinction mérite d’être d’autant plus appréciée que, dans toutes ces poésies provençales, le côté personnel est assez peu développé. On apprenait la langue des troubadours qui était déjà la moitié de leur art et la partie la plus poétique de leurs chants lyriques ; on apprenait une sorte de style vague, général, impersonnel, dont on retrouve les formes dans les œuvres diverses des différents troubadours. Ces poëtes, qui avaient généralement du talent et dont aucun n’eut du génie, parlèrent presque tous les uns comme les autres. Le caractère factice de ces poésies devait entraîner l’uniformité; ce sont les mêmes idées traduites par des expressions qui ne varient guère. — La littérature, au moyen âge, semble être restée longtemps une chose de convention : l’âme de l’homme, avec ses passions, ses sentiments, ses aspirations, ne fait que de loin en loin irruption .dans les strophes symétriques, régulières, compassées du troubadour. Bertrand de Born a jeté dans quelques-uns de ses fougueux sirventes les passions orageuses de son âme ; plusieurs autres troubadours ont suivi ses traces; plusieurs, en présence des violences et dès iniquités de la guerre albigeoise, ont trouvé dans leur indignation une source d’inspiration troublée et fangeuse, mais coulant à pleins bords ; ce ne sont pourtant que des exceptions, et elles se produisent presque toutes sur les derniers jours de la poésie provençale. Le style est peut-être la dernière chose qui apparaît dans la littérature ; le style, c’est l’originalité de l’homme se communiquant à l’écrivain ou au poëte. Il semble donc, au premier abord, que l’on commette un anachronisme, en parlant de style, à propos du poëme de la croisade. Sans doute, il ne faut pas prêter à ce mot le sens rigoureux et absolu que nous lui donnerions, s’il, s’agissait d’un poëte ou d’un auteur du dix-septième ou du dix-neuvième siècle, mais nous nous tromperions aussi, si nous refusions au troubadour, qui a écrit la seconde partie de la geste, un style qui lui appartienne en propre; il a sa manière de penser, il a aussi sa manière de traduire sa pensée ; il a une véritable originalité poétique, et c’est une de ses supériorités les plus incontestées sur le troubadour de la première moitié de la geste.

Il est donc difficile d’accepter cette uniformité de style, que M. Fauriel étend au poëme tout entier; mais il faut reconnaître que la langue diffère peu ou ne diffère pas du tout de la première à la seconde partie. Si cette ressemblance n’existait pas, il n’y aurait évidemment pas lieu de soulever et de discuter la question dont nous cherchons la solution. Si la forme extérieure du poëme n’offrait pas une certaine unité, nous n’aurions pas eu besoin de pénétrer dans le cœur de cette épopée et de faire ressortir les différences de sentiment, de talent, et d’inspiration qui nous ont frappés. Mais cette unité extérieure se réduit elle-même à l’unité de la langue. Or, si la langue appartient à l’auteur qui la marque au sceau de son génie, si elle fait partie de son style, si elle contribue au tour original qu’il sait donner à sa pensée, elle n’est pourtant pas sa propriété exclusive ; il ne la possède pas seul ; il se l’approprie ; il l’emprunte à l’époque dans laquelle il vit, au pays pour lequel il écrit; c’est une sorte de propriété indivise et commune; chacun en aune part proportionnée à la force de son esprit ou à l’originalité de son talent. Mais chez ceux même qui la transforment le plus, on voit reparaître le fond qui appartient à tous. Contemporains, vivant dans le même pays, peut-être dans la même cité, les deux troubadours qui ont écrit le poëme de la croisade ont employé la même langue. Ils ont eu assez d’originalité pour avoir un style personnel ; mais cette originalité n’a pu imprimer son cachet à la langue.

Du reste, la teinte d’uniformité, que l’on peutremarquer dans la langue de l’une et de l’autre partie du poëme, s’étend surplus d’une des productions de la littérature romane. Il est un certain nombre d’expressions toutes faites, de tournures consacrées qui reviennent d’elles-mêmes ; on les trouve dans le poëme de la croisade ; on les rencontre dans le curieux roman de Jauffre. Ce roman peut nous apprendre à ne pas chercher dans l’uniformité de la langue un argument en faveur de l’unité de composition; jamais, d’un bout à l’autre d’un poëme, le langage ne fut moins différent ; jamais, depuis le premier vers jusqu’au dernier, le style ne fut plus en harmonie avec lui-même :

…..Servetur ad imum

Qualis ab incepto processerit.

Il ne nous vient pas à la pensée que ce roman puisse ne pas être tout entier l’œuvre d’un même troubadour, et nous sommes un peu surpris, lorsque nous le voyons signé par deux poëtes. « Maintenant, prions ensemble que celui qui vint au monde pour nous sauver tous, daigne, s’il lui  plaît, pardonner à celui qui commença ce roman et à celui qui l’acheva, puisse-t-il donner d’être et de vivre en ce siècle de manière à pouvoir se sauver. — Dites tous ensemble amen. Ce bon livre est fini. Dieu soit de tout temps loué »[99].

CHAPITRE IX.

Encore quelques objections contre Y unité de composition du poëme de la croisade: — Manière dont les deux parties du poeme sont reliées l’une à l'autre. Epoque probable de la composition de la première partie, — Indications biographiques sur le troubadour ou les troubadours de Fépopée de la croisade. — Sont-ils tous deux anonymes? — Que faut-il penser du nom de Wilhem de Tudela? — Conclusion.

Ainsi donc, caractère, idées, opinions du poëte, manière de sentir et de juger, talent, inspiration, style, tout jusqu’à ces formes générales qui ne sont pas le style et qui s’y rattachent néanmoins, tout est différent dans la première et la seconde partie de la geste. Après avoir constaté cette différence, il faut reconnaître que ces deux moitiés de la chanson de la croisade sont dues à deux poëtes. Comment ont-elles été réunies en un seul et même poëme ? Comment ont-elles pu être ainsi mises bout à bout, de manière à ce que l’on eût de la peine à retrouver ensuite le point de raccordement ? Ce n’est sans doute pas un miracle, et nous ne prétendons pas réclamer en faveur de ce simple accident historique ou littéraire l’adhésion de cette foi qui accepte tout et n’examine rien ; néanmoins, il serait imprudent d’en chercher l’explication : ce serait s’égarer dans le champ vague et sans limites de la conjecture, et ces explorations ne  sauraient nous conduire à un résultat certain et positif. Nous avons sous les yeux un fait irréfutable : c’est la différence des deux moitiés du poëme, différence telle qu’elle ne peut pas s’expliquer par une révolution survenue dans l’esprit et dans le cœur du poëte ; nous ayons les deux extrémités de la chaîne; tenons-nous-y fortement, et négligeons les anneaux intermédiaires qui se dérobent à notre vue. Néanmoins, le nœud si habilement dissimulé, qui rattache l’une à l’autre les deux moitiés du poëme, sert lui-même à nous faire découvrir le lien artificiel qui réunit ces deux compositions hétérogènes. Entre le moment où la première partie finit et celui où la seconde commence, sont intercalés quelques vers qui semblent une transition : c’est comme un regard que le poëte, en arrêtant ou en reprenant son récit, jette sur un avenir qui lui paraît sombre et chargé d’orages.

« Mais avant que la guerre cesse ou soit terminée, il y aura maint coup d’échangé, mainte lance brisée, maint gonfarnon aux fraîches couleurs sera gisant dans la prairie, mainte âme sera jetée hors de son corps, mainte dame veuve et plongée dans la douleur » [100]. Et immédiatement après, le poëte nous transporte au milieu du conseil que le roi d’Aragon tient avec ses barons.

Ici, nous sommes en présence de l’alternative suivante : ou bien la première partie du poëme était déjà publiée lorsque la seconde fut composée, ou bien elle était restée inédite.

Un tel poëme n’a jamais été chanté, comme l’étaient ou pouvaient l’être les chansons de gestes du cycle carolingien ou du cycle d’Arthus. Vainqueurs ou vaincus, Français ou hommes du midi n’avaient guère le loisir de prêter leur attention aux chants épiques des troubadours. Cette chanson ne pouvait être divulguée que comme manuscrit et à titre de chronique.

II n’y aurait donc, eu rien d’invraisemblable à ce que cette première partie eût attendu, dans les papiers du poëte, le moment où les événements auraient permis au troubadour de reprendre, de continuer et d’achever son oeuvre. Mais çe qui est plus difficile à admettre, c’est que le poëte, après la conversion radicale opérée dans son âme, soit resté en prér sence de ce poëme qui, jusqu’alors caché aux regards des étrangers, avait été comme le confident discret de sa pensée, qu’il l’ait repris, qu’il l’ait achevé et qu’il n’ait point corrigé des expressions en contradiction ouverte avec les idées nouvelles dont il faisait profession. Un poëme, un ouvrage, qui n’a pas été livré à la foule, vous appartient, comme la pensée qui est au fond de votre âme ; l’un ne vous a pas plus échappé que l’autre ; l’un est autant que l’autre en votre pouvoir ; jetée sur le papier ou cachée dans votre esprit, c’est toujours votre pensée ; entre l’idée écrite, mais tenue secrète, et celle qui n’est pas encore sortie de votre cerveau, il n’y a pour toute différence qu’un degré de clarté et de précision : comment le poëte aurait-il modifié ses convictions et ses croyances, sans modifier en même temps les passages de son poëme, qui en étaient l’expression? L’esprit d’impartialité, le jugement assez sûr et la critique ferme qui ont assez heureusement préservé de vaines déclamations la première partie du poëme, n’aurait pas rendu très-nombreuses ces indispensables corrections. Mais le poëme n’était peut-être déjà plus aux mains du troubadour. Alors cette reprise que rien n’annonce, que rien ne prépare, qui nous entraîne brusquement au milieu des faits (in medias res), ne laisse pas que d’être « un peu bien surprenante ; il y avait déjà près de huit ans que la première partie avait été terminée ; c’était un poëme nouveau qui commençait ; c’était un poëte nouveau ou renouvelé qui prenait la plume. Ne devions-nous pas nous attendre, sinon à un nouveau début, du moins à quelques vers qui indiqueraient les changements profonds survenus dans l’âme du troubadour ? La seconde partie venant si habilement se souder à la première, ne semble-t-elle pas indiquer un e,ffort ou un artifice pour cacher la jonction de ces deux histoires en vers provenant de deux sources différentes, et dont l’une doit passer pour la continuation de l’autre.

Si c’est le même troubadour qui compose la seconde partie, après avoir écrit la première, je ne m’explique guère la manière dont les nouveaux développements sont enchaînés aux développements brusquement interrompus de la première moitié ; mais supposons au contraire que les deux mille cinq cents vers, qui nous retracent, moins le dénouement, tout le premier acte de la guerre des Albigeois, aient été déjà connus, publiés, au moment où un nouveau poëte se prépare à retracer les grandes révolutions et les retours inouïs de la fortune dont il vient d’être témoin ; cette chronique rimée, quelquefois poétique, jouit même, parmi ceux qu’elle abaisse, accuse, condamne, d’un succès qui encourage et excite le cœur et l’imagination d’un nouveau troubadour ; elle protégera de sa réputation et de son orthodoxie la libérale et patriotique épopée qui chantera hardiment le retour des Raymonds et la glorieuse révolte du midi. Ce tronc décapité, qui n’avait que quelques maigres branches, a reçu une greffe féconde ; il se couvre à l’instant de rameaux, de fleurs et de fruits.

La difficulté de saisir le point de soudure entre ces deux poëmes ou ces deux parties du poëme, qui ne sont point l'œuvre d’un même troubadour, ne doit donc pas nous faire abandonner une hypothèse qu’elle servirait plutôt à justifier. L’explication de M. Fauriel n’est admissible qu’à la condition de faire commencer le poëme en même temps que les événements dont il nous retrace l’histoire ; la croisade et le poëme doivent se développer parallèlement, simultanément; chaque fait qui se produit doit immédiatement refléter son image dans le poëme; c’est un journal-poëme écrit au jour le jour, M. Fauriel n’hésite pas à le déclarer. « Il est certain que notre poëte commença son histoire bientôt après la mort de Pierre de Castelnau et la poursuivit au fur et à mesure que se développèrent les événements dont cette mort fut le signal, le récit du poëte suivant toujours et de très-près les faits qu’il devait embrasser. » Sans cette supposition, en effet, comment admettre que le poëte ait été aussi complètement surpris, abusé par des événements dont il ne comprend ni le sens ni la portée? Pour réfléchir ainsi dans son poëme tous les changements de ses appréciations, toutes les évolutions de ses idées, il fallait qu’il écrivît son histoire au fur et à mesure que se déroulaient les événements, dont il nous a conservé le récit. Il eût été autrement impossible de n’en pas apercevoir la direction, la tendance, et, si l’on peut ainsi parler, le courant.

Le fait en lui-même n’a rien d’invraisemblable ; il est cependant peu en harmonie avec les lois de la composition historique et littéraire ; on ne se décide guère à raconter un événement que lorsque l’on peut, pour ainsi dire, en saisir les destinées ; on veut l’embrasser dans son ensemble, dans ses rapports avec les faits qui le précèdent ou avec les faits qui le suivent ; à moins d’être un simple chroniqueur ou un auteur de mémoires fixant au jour le jour ses fugitives impressions personnelles, on ne raconte guère des faits dont on ignore soi-même la plus grande partie ; car l’avenir d’un événement en est peut-être le côté le plus important. Il est d’ailleurs, au début de ce poëme, un passage qui n’a pas échappé à l’analyse attentive de M. Fauriel; c’est une allusion à la bataille de Las Navas de Tolosa. « Ainsi le raconte  maître Pons de Mêla ; il avait été envoyé à Rome par le roi, qui règne à Tudela, seigneur de Pampelune et du château de la Estella, le meilleur cavalier qui oncques monta en selle, et bien le sait l’émir Al-Moumenin. A cette journée furent présents le roi d’Aragon et le roi de Castille ; tous ensemble y frappèrent de leur lame tranchante, et je compte bien en faire une chanson nouvelle toute sur beau parchemin » [101]. Or, la bataille de Las Navas de Tolosa ou de Muradal fut livrée au mois de juillet de l’an 1212, un an seulement avant la bataille de Muret. Ces vers pourraient, il est vrai, être considérés comme une interpolation faite après coup par le poëte lui-même. Mais on comprend difficilement que le troubadour soit revenu sur ses pas, pour intercaler dans le commencement de son poëme une allusion, dont l’occasion se présentait naturellement aux approches de la bataille de Muret. Le nom seul de Pierre d’Aragon évoquait l’image de la grande victoire que l’Espagne chrétienne, réunie dans un suprême effort, venait de remporter sur l’invasion almohade. Il eût même été étrange que le poëte n’eût pas suspendu son récit pour recueillir les échos lointains de cette solennelle bataille gagnée sur les plateaux de la Sierra-Morena. On ne s’explique pas qu’il se fût contenté de cette parenthèse rétrospective.

Nous ne songeons pas assez à l’importance de cette victoire de la croisade espagnole, qui ressembla un moment à une croisade européenne ; nous ne nous faisons pas une idée des dangers dont la chrétienté se crut menacée ; le retentissement de ce triomphe fut aussi grand que les alarmes provoquées par l’invasion avaient été vives ; les terribles représailles de la croisade d’outre-mer étaient déjouées[102]. A l’approche de ce grand péril, le pape avait été profondément ému ; une procession solennelle avait appelé les bénédictions de Dieu sur les armes des chrétiens ; les prières du pontife furent exaucées. Sanche de Navarre, Alphonse de Castille, Pierre d’Aragon arrêtèrent une invasion musulmane qui semblait renouveler pour l’Europe les périls conjurés par l’épée de de Charles Martel. La victoire gagnée, toute la chrétienté tressaillit d’allégresse ; A Rome, Innocent III partagea la joie des Espagnols ; Alphonse de Castille lui adressa l’Alferez, la principale bannière des Maures, portée par un de leurs plus remarquables guerriers; Pierre d’Aragon lui envoya la tente toute en soie de l’émir Al-Moumenin. Longtemps après, on voyait suspendus dans l’église de Saint-Pierre ces monuments de la protection du Christ. Dès qu’il eut appris la nouvelle de ce triomphe des armes chrétiennes, Innocent III rassembla tout son clergé, ordonna une fête d’actions de grâces, fit lire et interpréta lui-même à tout le peuple les lettres d’Alphonse[103].

Lorsqu’on se rappelle les relations qui existaient alors entre l’Espagne et la France du sud, on se fait sans peine une idée des émotions qu’éprouvaient nos populations méridionales en attendant et en apprenant l’issue de cette lutte grandiose. Les désastres et les misères de la guerre des Albigeois n’empêchaient pas les vassaux des Raymonds de tourner leur attention sur des événements qui réveillaient dans leur esprit des souvenirs conservés par la tradition et embellis par la poésie. Le troubadour préparait déjà son inspiration et son parchemin pour écrire une belle chanson toute nouvelle, qui pourrait prendre place à côté de la geste de Guillaume au court nez. Aurait-il craint de s’arrêter un instant, dans son récit de la guerre religieuse des Français et des hommes de Raymond VI, pour saluer le glorieux exploit de Las Navas de Tolosa ? Se serait-il borné à ces quelques vers que nous avons cités, et qui, ajoutés après coup, ne sont qu’un insignifiant post-scriptum. Il est plus probable que le poëte, en commençant son œuvre, connaissait déjà la victoire de Muradal et qu’il n’a fait que glisser dans le courant de son récit une allusion provoquée par le premier nom de prince espagnol, que le courant de l’exposition a amené sous sa plume.

Un autre passage, que nous rencontrons quelques vers plus loin, semble indiquer que la rédaction du poëme n'est pas antérieure à l’an 1212 ; il est question de l’abbé de Cîteaux[104]:

Labas de Cistel, la ondrada persona

Qui poih fo eleish arsevesques de Narbona,

L’abbé de Cîteaux, l’honorable personnage

Qui fut ensuite élu archevêque de Narbonne.

Or, d’après dom Vaissette et la Gallia christiana, Arnauld de Citeaux fut promu à l’archevêché de Narbonne, le jour de la Saint-Grégoire (12 mars) 4212.

Après avoirx recueilli ces deux preuves en faveur d’une opinion qui nous semble vraie, nous n'hésiterions plus, si le poëme ne renfermait malheureusement une assertion qui paraît détruire toutes nos inductions : « Elle fut bien commencée, sans mot de mensonge, en cette année de l’incarnation de notre Seigneur Jésus-Christ, qu’il y avait 4210 ans qu’il vint dans ce monde » [105]. Peut-être ne faut-il pas attribuer à cette assertion une grande rigueur. Peut-être le poëte ne rappelle-t-il que la première apparition dans son esprit de la pensée d’écrire ce poëme ; peut-être, à partir de ce moment, prépare-t-il les matériaux de son œuvre ; s’occupe-t-il de suivre les événements, de rassembler les renseignements qui lui étaient nécessaires, et ne commencera-t-il qu’après 1212 la rédaction de son poëme ? Remarquons de plus que, dans le manuscrit, le chiffre de la daté est altéré. On lit MCCCX ; M. Fauriel a lu MCCX ; cette correction paraît juste ; néanmoins elle nous permet de conserver quelque doute sur le véritable nombre, que le copisté n’a pas su fidèlement transcrire.

Si donc, comme tout semble autoriser à le croire, le poëme n’a été réellement commencé qu’en 1242, comment penser que le poëte, pendant trois longues années, soit resté le partisan et le chanteur de la croisade, et ait éprouvé soudain, devantses iniquités et ses violences, un de ces éclairs d’indignation qui sont pour l’esprit des traits de lumière? Les spectacles dont il a été témoin, avant de prendre la plume, ne suffisent-ils pas à l’instruire et à l’éclairer ? La plupart des violences et des crimes de la croisade sont déjà consommés ; si Montfort n’est pas encore à ses yeux un spoliateur, un oppresseur, quand donc le deviendra-t-il ? Quand donc le poëte quittera-t-il le camp français et le comte de Leicester pour revenir aux Raymonds et aux hommes du midi ?

Pour répondre à la question, qui domine toute cette étude, nous nous sommes contentés d’interroger l’homme et le poëte, d’observer ses sentiments et ses idées, son talent et son inspiration ; nous avons laissé de côté toutes les indications biographiques ; elles sont, il est vrai j peu nombreuses, quelquefois dépourvues de clarté et de précision ; il en est pourtant qui méritent d’être relevées. Sans fournir des arguments décisifs par eux-mêmes, elles peuvent appuyer ceux qui ressortent du texte examiné attentivement. Il est dans la seconde partie des vers que M. Fauriel a notés avec soin ; le troubadour parle de ses relations avec le fils du comte de Foix, Roger Bernard ; « le preux Roger Bernard qui le dore et le met en splendeur » ( El pros Rotgiers Bematz quem daura et esclarzis) [106]. Ainsi donc le poëte fut le protégé de Roger Bernard, un des chefs les plus intrépides des hommes du midi, un des chevaliers qui eurent dans ce grand mouvement de la France du sud l’initiative la plus marquée et la plus active. Aurait-il pu accorder sa protection, sa faveur, ses dons à un troubadour qui aurait consacré son temps à suivre jour par jour les violences de la croisade, à mettre en vers tous les hauts faits de Simon de Montfort, qui pendant longtemps aurait appelé les Français notre gent, et aurait marché à leur suite, se serait fait l’ami des prêtres et des gens d’Eglise, et leur aurait emprunté les matériaux de son histoire ?

Sans doute le sentiment du patriotisme méridional, que cette guerre a dû fortement contribuer à développer, ne s’était pas encore accru avec toute la puissance que ferait soupçonner le poëme lui-même. Sans doute ce sentiment était encore bien incomplet, cette patrie, qui existait à peine encore, dut compter plus d’une défection, plus d’une trahison. Néanmoins, les troubadours qui passèrent à l’Eglise et aux Français furent mis au ban de la société féodale et chevaleresque du midi. Ils perdaient prix, honneur, avoir, comme ce Perdigon, qui, fils du pêcheur Lespero, bourgeois du Gévaudan, avait été armé chevalier parle dauphin d’Auvergne[107]. Il suivit à Rome Guillaume des Baux, prince d’Orange, Folquet de Marseille, l’abbé de Cîteaux ; il travailla à la dépossession du comte Raymond, et remercia Dieu de la défaite et de la mort de son bienfaiteur Pierre d’Aragon à Muret. Tous ceux qui l’avaient enrichi ne voulurent plus le voir ni l’entendre ; le dauphin d’Auvergne lui retira la terre et la rente qu’il lui avait donnée.

Recueilli par un gendre de Guillaume des Baux, il put, grâce à sa protection, trouver dans la maison d’Aiguebelle, de l’ordre de Cîteaux, un asile pour achever sa vie.

Certes, nous ne prétendons pas trouver dans Perdigon le poëte plus ou moins inconnu de la première partie de là chanson de la croisade ; nous ne croyons pas que la conduite de notre mystérieux troubadour ait présenté les mêmes caractères de trahison et d’ingratitude ; néanmoins, toute cette première partie du poëme n’annonce-t-elle pas cette humeur mécontente, inquiète, chagrine que nous sommes disposés à prêter à Perdigon, sur les indications de la biographie provençale ? Notre troubadour accuse en général l’avarice de tous les barons, de tous les hommes puissants. « Le siècle, nous le voyons, s’est tellement perverti en avarice, que les riches hommes mauvais, quand ils devraient être bienfaisants et généreux, ne veulent pasdonner la valeur d’un bouton, mais je ne leur demande pas la valeur d’un charbon de la plus vile cendre qui soit dans le foyer. Que le Seigneur Dieu les confonde, lui qui a fait le ciel et la terre, ainsi que sainte Marie, mère de Dieu ! »[108].

Nous avons indiqué ailleurs les circonstances dans lesquelles la misanthropie du poëte se déride et s’adoucit : partout ailleurs se trahissent l’inquiétude, le mécontentement, l’indifférence.

Les deux poëtes qui ont écrit le poëme de la croisade, sont-ils restés tous les deux aussi inconnus l’un que l’autre ? Cette chanson de gestes porte cependant un nom d’auteur ; il est placé en tête du premier couplet monorime de la première partie : « Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, commence la chanson que fit maître Wilhem, un clerc de Navarre, qui fut nourri à Tudela »[109]. M. Fauriel, qui attribue à un seul troubadour toute cette chronique poétique, éprouve sur la vérité historique du nom de Wilhem de Tudela, les plus graves défiances ; il est frappé des contradictions que présentent les indications biographiques que le poëte nous donne sur lui-même. Qu’est-ce donc que ce clerc que l’on trouve répétant, comme un homme du métier, les plaintes d’un troubadour, cet Espagnol de Tudela qui parle de Toulouse comme s’il y était né, de Raymond VI comme s’il était un de ses vassaux ou de ses bourgeois, ce nécromancien qui a prévu tous les événements de la guerre et qui attend au moins l’an 1210 pour en commencer le récit ? M. Fauriel démontre, d’une manière qui peut sembler péremptoire, que ce prétendu clerc n’est qu’un troubadour de profession, dont le nom est resté inconnu. Ne voyons-nous pas le poëte accuser l’avarice des grands, regretter les sisclatons, les habits de soie, et les palefrois bretons ? Ces plaintes ne sont-elles pas comme la livrée du troubadour ? Ne le trouvons-nous pas aux fêtes du mariage de Raymond VI avec Eléonore d’Aragon ? N’est-ce pas dans cette circonstance solennelle que ce troubadour a connu ce jeune et brave vicomte de Béziers, dont le sort immérité troublera quelques instants la froide et régulière sévérité de l’historien ? Ce troubadour inconnu n’est pas né à Tudela, mais dans la France du midi, non loin de la grande cité des Raymonds qu’il semble aimer et admirer. M. Fauriel ignore la langue que l’on parlait à Tudela en 1210, mais il est certain que ce n’était pas le provençal.

Enfin un argument, que le savant éditeur n’exprime pas dans sa préface, avait acquis sur son esprit une puissance irrésistible. M. Fauriel se demandait si le troubadour aurait pu se nommer et n’hésitait pas à se prononcer pour la négative[110]. Pour apprécier toute la force de cet argument, il faut jeter un regard sur l’état moral du midi. — Les terreurs de l’inquisition planaient déjà sur ces malheureuses contrées. Ordinairement on ne fait commencer cette odieuse institution qu’avec l’année 1229 et les décrets du concile de Toulouse[111]; en 1232, la bulle du pape Grégoire IX confère aux frères inquisiteurs le privilège de diriger les procédures inquisitoriales; en 1236, l’évêque de Vienne, légat apostolique, adjoint à Guiliaume-Arnaud un frère mineur, pour tempérer la rigueur des jugements du dominicain; mais après l’assassinat des frères prêcheurs à Àvignonet (1242), l’inquisition ne fut plus dans le pays de Toulouse exercée que par des dominicains. — Plus d’un historien a pris la première de ces dates comme le point de départ de l’inquisition et les trois autres époques que nous venons de rappeler ont, suivant eux, marqué les premières transformations d’un fait apparaissant pour la première dans l’histoire. Il est des écrivains, qui, pour justifier la mémoire de saint Dominique de toute participation aux iniquités inquisitoriales, ont invoqué triomphalement la date de 1229, et, rappelant que l’ancien chanoine d’Osma était mort le 6 août 1221, ont cru trouver une apologie sans réplique, en faveur de leur héros : apologie qui, aux yeux d’un Percinaurait enlevé au saint fondateur de l’ordre des Frères prêcheurs son plus beau titre de gloire: justification qui eût semblé sacrilège aux vieux Dominicains. Ils n’auraient certes pas eu beaucoup de peine à réfuter ces innovations peu historiques. On peut essayer de mettre d’accord avec les idées du jour les institutions du passé, qui ne sauraient subsister qu’en acceptant leur irrésistible influence ; mais on ne peut pas de même blanchir et replâtrer l’histoire : on n’y touche point sans la défigurer. Aux panégyristes de saint Dominique, qui n’osent point l’admirer tel que l’histoire le leur présente, il suffit de rappeler les pénitences qu’il inflige en 1206 à l’hérétique Pons Roger. Ces humiliations, ces coups de verge qui tombent sur les membres nus de l’hérétique traîné par le prêtre, à trois dimanches consécutifs, depuis les portes de la ville jusqu’à celle de l’église, ce jeûne impitoyable qui lui est imposé, ce triple carême dont il devra chaque année supporter les rigueurs, ces habits particuliers, ces croix cousues à chacune de ses boutonnières, la machinale régularité avec laquelle il assistera à tous les services religieux et répétera le pater dix-sept fois le jour, et vingt fois la nuit, laissent à l’imagination des inquisiteurs peu de chose à inventer.

En reculant jusqu’en 1229 les premiers actes de l’inquisition, on commet une erreur fréquente dans l’histoire. On prend d’ordinaire pour le moment où un fait commence, celui où il a déjà acquis un certain développement et s’impose, par son importance, à l’attention de l’historien ; la paresse, une certaine indolence d’esprit favorisent cette confusion commode; il est difficile de remonter jusqu’aux sources premières d’un fait ; il est plus aisé d’en suivre le cours, lorsqu’il s’est frayé un large passage dans le champ de l’histoire; c’est à découvrir ces commencements obscurs, mais féconds, d’un fait ou d’un ensemble de faits que s’est surtout appliquée la critique de nos jours ; c’est ainsi que M. Fauriel cherche à retrouver bien avant Guillaume de Poitiers, vulgairement appelé le premier troubadour, les premiers accents de la poésie provençale perdus dans le lointain du dixième et du onzième siècle. La tâche est plus facile, lorsqu’il ne faut que montrer les premiers efforts de l’inquisition pour prendre possession de la France du sud. En 1229, elle attire les regards par la puissance qu'elle emprunte à l’Eglise, dès lors victorieuse et établie en conquérante dans le midi ; mais bien avant cette triste époque, elle avait déjà répandu l’effroi et fait des victimes. Le caractère propre de l’histoire de ce malheureux pays, pendant les trente premières années du treizième siècle, c’est l’inconcevable mélange des faits les plus opposés, les plus contradictoires, qui se produisent simultanément à quelques pas les uns des autres : ici l’Eglise combat, là elle triomphe ; ici elle opprimelà elle est opprimée; ici l’hérésie affronte impunément le grand jour; là elle se soustrait à peine aux délations des agents et des affidés de l’inquisition [112]. Le grand concile de Latran de 1179, réuni et présidé par Alexandre III, prononce l’anathème contre les hérétiques et leurs fauteurs. Le concile d’Avignon, en 1209, ne fait que déterminer d’une manière nette et précise les moyens de mettre à exécution la proscription prononcée contre les hérétiques[113] : le concile organise une inquisition permanente : l’évêque devra, dans chacune des paroisses urbaines ou rurales de son diocèse, désigner deux ou trois laïques pensant bien, un plus grand nombre, s’il est nécessaire ; il leur fera jurer de dénoncer aux seigneurs ou aux consuls les hérétiques, les croyants, les fauteurs ou receleurs d’hérétiques. Il devra de plus faire prendre sous serment, à tous ses diocésains, comtes, chevaliers, châtelains et autres, l’engagement d’exterminer les hérétiques excommuniés. La désobéissance à cette injonction entraîne l’excommunication pour les personnes, l’interdit pour les biens. A partir de ce moment, les bases de l’inquisition étaient posées, et presque tous les conciles tenus dans le midi, jusqu’à celui de Toulouse, répètent textuellement le canon du concile d’Avignon.

Ce serait une erreur de penser que ces décrets ont été inutilement promulgués à partir de l’an 1209, et qu’ils n’ont commencé à être réellement mis en vigueur que vingt ans plus tard ; des textes positifs démontrent le contraire. L’un d’eux nous est fourni par le poëme de la croisade ; ce passage, que nous avons déjà cité ailleurs et à un autre titre, ce sont les trois vers que le poëte consacre à raconter la ruine de Bernitz, le massacre des bons hommes et des chevaliers du château :

Et maints bons chevaliers qui n’avaient pas été condamnés,

Et mot bon cavaer que no eran dampnat.

Condamnés par qui ? Par qui pouvaient-ils être jugés, si ce n’est par la cour de l’évêque assisté de la commission inquisitoriale ?

Nous empruntons l’autre texte aux archives de l’inquisition dans la collection Doat. C’est la déposition de Pons Carbonel de Fayet ; elle nous rapporte au temps du siège de Lavaur, et nous montre le seigneur féodal inquiété, épié, menacé par le prêtre de la paroisse. « Le comte de Toulouse, Raymond VI, avait mandé au témoin qu’il voulait prendre son albergue dans la maison de son vassal dans le château de Fayet ; le témoin, à cette nouvelle, rentre chez lui pour se préparer à la réception du comte ; il trouve sur sa porte les hérétiques Giraud de Gordon et Bonfils qui nettoyaient leurs chaussures. En les reconnaissant, le témoin demanda aux deux hérétiques ce qu’ils faisaient là, — Vous le verrez bien, répondirent les hérétiques ; — et alors le témoin les engagea à se retirer, car il avait peur du prêtre de la ville » [114].

Ainsi donc, même au moment où le comte de Toulouse semblait prendre, en face de, la croisade, l’attitude qu’il aurait dû avoir dès les premiers pas de l’armée catholique dans le midi, l’on tremblait devant les regards scrutateurs du chapelain de la ville. Ne sommes-nous pas ici en présence de l’inquisition ? Ne sent-on pas à travers ce vulgaire procès-verbal sa terrifiante influence? Comprendrions-nous que le poëte qui écrivit la chanson de la croisade eût osé signer son œuvre? Qui sait si un vers chaleureux, échappé mal à propos, une sympathie mal déguisée, une émotion malencontreuse, ne vont pas éveiller les ombrageuses défiances de l’Eglise. L’anonyme est plus sûr ; il ne suffit pas de taire son nom, il faut dérouter ceux qui chercheraient à le deviner ; de là ce nom de Wilhem de Tudela, pur artifice inventé par la prudence du poëte. Les indications biographiques, qu’il nous donne, ne semblent avoir d’autre but que de tromper ceux qui auraient voulu le connaître ou le dénoncer. S’il recule jusque dans les montagnes de la Navarre, c’est pour se dérober aux enquêtes dont il pourrait être l’objet ; il va plus loin, il veut se réfugier sur un terrain où il soit encore plus difficile à l’atteindre ; il se jette en plein merveilleux ; clerc et magicien, il n’écrit pas l’histoire, il raconte sa vision ; il a vu d’avance toute la suite des événements se dérouler devant lui.

Cette induction, qui repose sur l’état de la société au commencement du treizième siècle, semble prêter une singulière force à l’opinion que défend M. Fauriel ; des textes rassemblés avec soin et groupés avec art par le savant critique, leur donnent une sérieuse autorité ; néanmoins, sur le point d’accorder notre adhésion aux conclusions de l’illustre éditeur, un doute reste encore à notre esprit, un scrupule tient encore notre pensée en suspens. Si nous avons de la peine, à reconnaître, au milieu de la brillante cour féodale et chevaleresque des Raymonds, le clerc tonsuré de Navarre, d’autre part nous sommes surpris de l’étroite amitié qui lie ce troubadour avec des moines et des clercs. Comment ce poëte, auquel on ne peut guère reprocher le fanatisme, a-t-il pu former de tels liens ? Il a, avec maître Nicolas qui marche à la suite de l’armée des croisés, les rapports les plus intimes. — Il bénit Dieu de ce que le saint homme n’a laissé aux mains des routiers que ses mulets ambiants et le valet qui les conduisait ; c’est le même maître Nicolas qui lui a plus d’une fois fourni ses renseignements ; c’est le moine Izarn qui lui raconte les incidents de la prise de Caser. Ces relations intimes, publiquement avouées, ne semblent-elles pas prouver que, si le poëte est attiré par la féodalité, s’il en chante les représentants, il est aussi attaché à l’Eglise par des liens plus ou moins étroits ? Il flotte entre clergie et chevalerie. Ce fut la destinée de plus d’un troubadour ; plus d’un quitta l’Eglise, se lança dans l’orageuse mêlée du monde féodal, en épuisa les joies, les voluptés, les amertumes, et revint à l’Eglise ; quelquefois même ils réunissaient sur leurs personnes les insignes du prêtre et du chevalier, et dans leur existence, les plaisirs de la vie laïque et les devoirs de la vie ecclésiastique.

Un des abus que les conciles poursuivent dans la société du midi avec le plus de persistance et de justice, c’est la tendance des clercs à se dérober aux exigences de leur ministère, en mêlant à leurs saintes fonctions des préoccupations qui les en détournent et portent atteinte à l’austère gravité de leur caractère. Exclus du monde féodal, ils ne se résignent pas à voir se fermer devant eux les brillantes perspectives de la vie mondaine et chevaleresque ; la poésie des troubadours, avec tout ce qu’elle avait de subtil, de savant, de régulier, d’apprêté, convenait à des esprits qui avaient reçu une certaine culture, et avaient été assouplis par la dialectique des écoles du moyen âge. Cette poésie ne se distingue pas par l’inspiration la vie qui circule à travers ces strophes artificielles, n’est qu’un maigre filet, habilement ménagé, et ces vers ont leurs arguties; c’est la scolastique de la poésie. — Aussi les clercs n’hésitent pas à entrer dans une carrière, où ils espèrent rivaliser heureusement avec les laïques, les vaincre, les dépasser. Nous avons déjà rappelé comment, se sentant gai, jeune et beau, Pierre Cardinal abandonna son canonicat du Puy, et courut le monde, attaquant, par ses sirventes, les vices qu’il n’aurait peut-être pas flétris avec la même liberté du haut d’une chaire. L’archevêque d’Auch, Bernard de la Barthe, l’évêque de Clermont, si vertement chansonné par son cousin, le dauphin d’Auvergne, portèrent sur leur siège épiscopal les goûts et les talents des troubadours. Pierre d’Auvergne était un ancien clerc, Arnaud de Marueil était un clerc.

Une vie qui présenteau plus haut degré cette étrange confusion des plaisirs du monde, poussés jusqu’aux plus grossiers excès, et des sévérités du cloître, singulièrement adoucies, c’est celle du moine de Montaudon, figure étrange, originale et bizarre, qui a déjà quelques traits de Rabelais[115]. Né dans l’Auvergne, dans un château qui est près d’Orlac, et qui est appelé Vic, il était gentilhomme; il entra, comme moine, dans l’abbaye d’Orlac ; l’abbé lui donna le prieuré de Montaudon ; il sut doter cette maison d’une grande prospérité ; il faisait des couplets tout en étant moine, et composait des sirventes sur les bruits qui couraient dans la contrée. Les chevaliers et les barons l’affranchirent des sévérités de la vie monacale ; on lui fît grand honneur; on lui donna tout ce qu’il voulut; il rapportait tout à son prieuré de Montaudon ; il accrut et enrichit beaucoup cette maison. Il s’en alla à Orlac, vers son abbé, lui remontra toute la prospérité qu’il avait ménagée au prieuré de Montaudon ; il le pria de lui donner la grâce de se gouverner au gré d’Alphonse d’Aragon ; l’abbé la lui accorda, et le roi lui ordonna de manger viandes, de faire galanteries et de trouver : il fit ainsi. Il fut créé seigneur de la cour du Puy, et eut le privilège de donner l’épervier ; il eut la seigneurie de cette cour, jusqu’à ce que cette cour se perdît. Il passa ensuite en Espagne, où il fut comblé d’honneurs par les rois, barons et vaillants hommes. Il reçut, en Espagne, un prieuré appelé Villefranche, qui était sous la dépendance de l’abbaye d’Orlac ; l’abbé le lui donna; il l’agrandit, l’enrichit, l’améliora et y mourut.

Après ce singulier exemple que nous offre la biographie du moine de Montaudon, à la faveur de ce mélange de toutes les classes, qui donnait à la société du midi cet aspect si original, si brillant, si désordonné, ne comprendrons-nous pas un clerc prenant, malgré sa tonsure, les idées, les mœurs d’un troubadour, se mêlant à la foule des poëtes qui se pressaient dans les cours féodales et attendant, au milieu de la poésie et des fêtes, le moment de s’exiler dans un prieuré ou de se retirer dans un canonicat? L’état social du midi, au commencement du treizième siècle, déroute toutes les inductions que l’on peut fonder sur la manière de parler et d’agir qui semble d’ordinaire réservée particulièrement à telle ou telle classe d’hommes.

De même, en songeant à l’état de diffusion de la langue romane à cette époque, nous nous demandons pourquoi M. Fauriel prétend l’exclure des montagnes de la Navarre. Que la langue romane ou plutôt la langue lémosine, la langue des troubadours, ne fût pas la langue populaire, employée dans les relations de la vie de tous les jours, rien de plus vraisemblable, rien de plus certain; la Navarre devait avoir son dialecte, comme la Catalogne, comme l’Aragon, comme les différentes parties de la France du sud ; mais on connaît trop les rapports étroits des pays de la Garonne et du Rhône avec ceux de l’Ebre, pour admettre que le langage savant des troubadours accueillis aux cours de Castille et d’Aragon, ne pût pas être compris dans la Navarre. Il n’y aurait pour nous rien d’étrange à entendre les événements de la guerre des Albigeois racontés, chantés, célébrés par un poëte d’au delà des Pyrénées ; il ne pouvait les chanter que dans la langue provençale, qui dans tout le midi de l’Europe était consacrée à la poésie épique ou lyrique, comme le latin était voué à la science, à la chronique, à la scolastique. Née du latin, déjà devenue langue savante, bientôt langue morte, étendant sa correcte uniformité au-dessus de la vivante diversité des dialectes populaires, elle était apprise, étudiée, employée dans l’Italie du nord, dans l’Espagne, dans la plus grande partie de la France, dans la Normandie, peut-être même en Angleterre, où elle avait été transportée par Eléonor d’Aquitaine ; elle étendait ses rameaux au delà des Alpes et des Pyrénées. Le roman provençal de Jauffre commence par un splendide éloge du roi d’Aragon, Pierre II ; et Frédéric II lui-même, le protecteur des troubadours dispersés par la guerre et l’inquisition, commet quelques vers provençaux.

Pourquoi donc fermer la Navarre à cette langue lémosine qui était la langue universelle du midi de l’Europe ?

D’ailleurs, si le poëte de la chanson de la croisade était né en Navarre, ce ne serait pas le seul troubadour que ce petit royaume eût fourni au mouvement littéraire brusquement interrompu dans la France du sud. Ce fut à Viana, dans la Navarre, que naquit Pierre Brémond ; il appartient à la fin du douzième siècle. Pierre d’Auvergne, mort en 1195, fait mention de ce troubadour navarrais, qui, du reste, n’a pas passé sa vie en Navarre : il semble avoir accompagné Richard Cœur-de-Lion en Palestine.

L’historien poëte de la croisade connaît l’Espagne. Il déplore le mauvais gouvernement des royaumes de Castilleet de Léon, il se prépare à chanter les héroïques exploits de la croisade espagnole après ceux de la croisade française, la victoire de Las Navas de Tolosa après le massacre de Béziers ! On dirait que, placé sur les cimes des Pyrénées, il étend au loin ses regards sur les deux versants de la chaîne et recueille tous les bruits qui montent jusqu’à lui. Frappé sans doute par ces considérations, M. Henri Martin cherche à concilierdansl’auteur anonyme ce double caractère de poëte espagnol et de troubadour provençal ; il suppose que Wilhem de Tudela est né dans la Navarre ; il y a vécu quelque temps, puis, emportant avec lui des souvenirs de son pays, il s’est établi à Toulouse ou dans les environs, et l’ancien sujet de Sanche de Navarre est devenu le bourgeois de Raymond VI.

Cette supposition de M. Henri Martin est pleinement justifiée, si l’on admet une variante au texte du premier couplet monorime proposée par M. Raynouard. Cette variante dissipe quelques-unes des obscurités, explique les contradictions apparentes que présentent les indications biographiques données par le poëte ; elle leur prête plus d’ordre, de suite et d’enchaînement. Dans le manuscrit de Lavallière et dans le texte de M. Fauriel, le poëte indique d’abord son nom, son origine et sa qualité, puis il se donne à lui-même les éloges les plus vulgaires et les plus retentissants : « Moult est-il sage et preux, ainsi que dit l’histoire ; des clercs et des laïques il fut fortement aimé, agréé, aimé et écouté des comtes et des vicomtés, à cause de la grande destruction qu’il avait prévue dans la géomancie, longtemps étudiée par lui. Ce défaut de modestie ne doit ni nous surprendre ni nous choquer ; dans la leçon empruntée par M. Raynouard à un fragment inédit, le poëte est beaucoup plus réservé : au lieu de ces vagues et pompeuses louanges, nous trouvons un fait biographique net et précis ; puis il vint à Montlauban, comme dit l’histoire, il y resta onze ans, au douzième, il en sortit à cause de la grande destruction qu’il avait prévue» [116]. En sortant de Montauban, il se rend auprès de Baudoin, le frère du comte de Toulouse, qui était châtelain de Bruniquel et commandait à Saint-Antonin. Saint-Antonin était une ancienne abbaye de Saint-Benoît, possédée alors par des chanoines : le poëte y reçut un canonicat grâce à l’influence de son nouveau protecteur

Cette variante, qui renferme un détail biographique neuf, plein d’intérêt, présente malheureusement un texte très-mauvais et très-altéré ; il est à peu près impossible de le traduire entièrement. « C’est pourquoi il en sortit comme vous l’avez ouï, et s’en alla vers le comte Baudoin, que Jésus garde et dirige : il vint à Bruniquel, où le comte l’accueillit avec grande joie ; puis, sans aucune opposition, il le fit faire chanoine du bourg Saint-Antonin qu’il était chargé de défendre. Maître Wilhem s’y trouva avec maître Tecin et maître Jauffroy de Poitiers »[117].

Cette existence, dont letexte de Lavallière ne nous montre que des parties dispersées et incohérentes, prend maintenant une sorte d’unité et d’harmonie. Le poëte est né en Espagne ; il a été élevé dans la Navarre, il y a reçu la tonsure, puis il est passé en France ; il a vécu à Montauban qui, grâce à sa forte position, jusqu’aux derniers moments échappe aux violernces de la conquête : plus tard, quand le voisinage de la guerre, dont l’étreinte, tous les jours plus étroite, enlaçait Toulouse et Montauban, lui parut inquiétant, le troubadour se réfugia auprès du comte Baudoin. L’historien, qui a mis sa plume au service de la croisade, a un protecteur tout naturel dans le chevalier méridional, qui a prêté aux Français le secours de son épée, dans le frère de Raymond VI, qui s’est déclaré le vassal de Simon de Montfort : la protection de ce comte lui assure un refuge au milieu des chanoines de Saint-Antonin, comme Perdigon dut au gendre de Guillaume des Beaux, l’asile, que lui ouvrit l’abbaye d’Aiguebelle. Tous ces détails s’appuient, se justifient l’un l’autre : ils forment comme une espèce de chaîne continue. Les contradictions que l’on peut relever encore dans la biographie du poëte, ne sont que les contradictions mêmes de la société du midi. Elles ne doivent pas nous faire rejeter, comme suspect d’erreur, le fond même de ces renseignements.

Le poëte semble avoir répondu, d’une manière assez satisfaisante, à toutes les questions que nous lui avons adressées sur sa vie et sur sa destinée. Pouvons-nous croire à la sincérité de ses réponses? Lui-même pouvait-il se nommer? Non, s’il a écrit toute la chanson de la croisade. Comment se serait-il dénoncé lui-même à l’inquisition, lui apostat, lui qui aurait quitté la bannière de Simon de Montfort pour celle de Raymond VI, la croix rouge des croisés pour la croix patriotique du drapeau de Toulouse, lui qui aurait jugé ses juges, qui les aurait condamnés en désertant leur cause ! Ce ne serait pas du courage, ce serait de la témérité. Mais si Wilhem de Tudela n’a composé que la première partie de la geste, pourquoi ne se serait-il pas fait connaître? Son esprit timide, docile, prudent, qui accepte, sans discussion, tous les arrêts des légats, toutes les violences de la croisade, son admiration feinte ou réelle pour les chefs spirituels et temporels de cette armée des hommes du nord n’auraient-ils pas fait excuser les défaillances de son fanatisme et les quelques accents pleins de sympathie et d’émotion, qui viennent de loin en loin relever son terne et pâle récit? Le clerc de Navarre pouvait se nommer. S’il n’a pas la foi enthousiaste de Pierre de Vaux-Cerrnay, il est tout aussi irréprochable dans son catholicisme que le sera plus tard Guillaume de Puylaurens.

De même, toutes les indications biographiques que nous avons recueillies, ne peuvent s’appliquer qu’à l’auteur de la première partie. Dans le poëte qui a écrit la seconde, on retrouve les traces d’un esprit religieux, vif, ardent, sincère, mais rien ne montre plus en lui l’homme qui est encore attaché à l’Eglise par les liens spirituels et temporels ; rien ne révèle non plus l’homme qui les a brisés. Il est tout entier à son culte pour les idées et les gloires de la chevalerie. Ce culte n’est égalé que par son admiration et son amour pour Toulouse. Sans doute, son origine étrangère ne suffit pas pour justifier le poëte de la première partie de son indifférence, de sa félonie à l’égard d’un pays qui l’avait adopté et qui était presque le sien ; mais elle peut, moins encore, s’accorder avec le patriotique enthousiasme qui rayonne à travers la seconde partie. Là le troubadour apparaît surtout comme un citoyen de Toulouse ; parle-t-il de Folquet? il l’appelle notre évêque. Rien de ce qui touche la grande cité du midi n’est étranger à notre poëte.

Si nous interrogeons la variante proposée par M. Raynouard, les inductions que nous en tirons, appuient et complètent celles que nous suggère le texte du manuscrit Lavallière sévèrement examiné. Est-ce le chanoine de Saint-Antonin qui oserait ainsi regarder l’Eglise en face et condamner la croisade ? Serait-ce au moment où il vient de recevoir les bienfaits de l’allié des croisés qu’il les abandonnerait ? Il aurait joui des faveurs du comte Baudoin, il aurait dû sa prébende à la protection du frère de Raymond VI, aussi malheureux que coupable, et serait ensuite allé se faire dorer et mettre en splendeur par le fils du comte de Foix, un des juges et des bourreaux de son protecteur !

Ce n’est pas du fond d’un couvent que le poëte a assisté aux glorieux événements du second acte de la guerre ; il les. a vus de ses propres yeux : on sent, à travers ses récits, cette émotion qu’éprouvent seuls les témoins d’une grande scène. Le clerc de Tudela peut bien, avec le secours et les indications des autres chanoines, avoir composé la première partie, mais la seconde est écrite par un troubadour, un chevalier, un citoyen de Toulouse, un sujet des Raymonds. Wilhem de Tuleda est l’auteur de la première partie de la geste ; la seconde est l’œuvre d’un peuple entier, faisant passer ses propres émotions dans l’âme d’un poëte inspiré. Pour M. Fauriel il n’y a qu’un seul poëte, et ce poëte a caché son nom ; nous croyons, au contraire, voir, dans cette épopée historique, l’ouvrage de deux troubadours : l’un deux seul s’est nommé, et son nom, sa prudente orthodoxie, sa qualité d’homme d’église, couvrent, comme d’un bouclier, la hardiesse et l’enthousiasme chevaleresques du troubadour anonyme qui a continué son œuvre. La chronique a protégé le poëme.

DEUXIÈME PARTIE

Le poëme de la croisade au point de vue historique, — Les événements et les hommes de la guerre albigeoise dans le poëme de la croisade.

CHAPITRE PREMIER.

Renseignements fournis par le poëme sur les principales phases de la croisade. — Vérité historique des appréciations et des récits de ce poëme.

Ce poëme, dit M. Raynouard, est à la fois un monument littéraire et un monument historique : il peut donc être l’objet d'un double examen.

Nous avons étudié le monument littéraire. Ne négligeons pas le monument historique. A proprement parler, tout poëme est plus ou moins un monument historique. L’action a beau se dérouler dans le domaine de la fiction ; le fond même du poëme s’appuie sur l’histoire et la réalité ; il porte toujours plus ou moins l’empreinte de la société pour laquelle il a été écrit et de l’époque dont il est une production. Presque toujours il donné quelques renseignements précieux à recueillir sur les.idées, les mœurs, les usages de la vie sociale ou politique des hommes dont il a charmé les loisirs ou exalté l’imagination ; prenons le roman de Jauffre, nous y verrons l’histoire côtoyer la fantaisie ; et si nous ne nous intéressons guère plus aux fantastiques aventures du héros de la table ronde, nous nous plaisons à étudier, sous ses divers aspects, l’image de cette société féodale et chevaleresque, avec ses fêtes, ses plaisirs, ses superstitions, ses violences, ses dévouements.

Comme toute autre épopée, plus que toute autre épopée, celle de la croisade présente ce fond historique ; de plus, l’action même appartient à l’histoire. De là un double sujet d’étude : d’une part, il faut prendre l’action du poëme, démêler parmi les événements, racontés par le troubadour, ceux qui offrent quelque nouveauté et qui, par la manière dont ils sont présentés, peuvent éclairer d’une lueur inattendue toute une phase peu connue ou mal appréciée ; il faut emprunter au poëte tous les traits qui modifient ou complètent la physionomie des personnages mis en scène ; il faut s’attacher à vérifier la fidélité des récits, la ressemblance des portraits. Cette première étude ne nous conduit qu’à la moitié du chemin que nous devons parcourir ; il faut ensuite interroger l’histoire de la croisade, comme nous interrogerions tout autre poëme, qui porterait fortement imprimé le cachet du temps dans lequel il a été composé. Il ficiut en pénétrer le fond même; il faut des indications qu’il présente, des allusions qu’il renferme, faire jaillir une lumière propre à éclairer les institutions de la société et les principaux aspects de la civilisation méridionale. Souvent, des faits qui ont leur intérêt dans le courant même de la narration, en offrent un plus grand encore lorsqu’on cherche en eux des signes, des indices d’un état social jusqu’alors mal observé ; aussi plusieurs de ceux que nous passerons sous silence, en examinant le récit du troubadour, dont une longue analyse pourrait devenir fastidieuse, se retrouveront sous notre plume, lorsque, prenant les données du poëme pour centre de nos observations, nous nous efforcerons de dégager et de mettre en relief les principaux faits sociaux, politiques, moraux et religieux qui donnent à là société du midi sa plus vivante originalité. Mais avant de pénétrer ainsi dans les profondeurs de la geste, arrêtons-nous à la surface. Une première étude doit avoir pour objet le récit même du poëme, l’action, le drame ; nous l’avons déjà apprécié au point de vue littéraire : apprécions-le maintenant au point de vue historique.

La remarquable préface de M. Fauriel a déjà singulièrement facilité la tâche que nous nous proposons de remplir ; dans le champ qu’il a moissonné, il n’y a guère plus qu’à glaner; parmi les épis négligés, il en est cependant qui méritent encore d’être recueillis. Il est un fait important sur lequel ni la chronique de Pierre de Vaux-Cernay, ni celle de Guillaume de Puylaurens ne satisfont notre curiosité : c’est l'évolution du comte de Toulouse quittant enfin le parti de la croisade, pour se mettre à la tête des champions du midi; Le moment de la rupture de Raymond VI avec Montfort et les légats n’est guère précisé que par le poëme de la croisade. C’est aux portes du concile. d’Arles qu’elle s’accomplit [118]. A peine la charte, qui renferme les injonctions duconcile, lui a-t-elle été lue, il s’élance à cheval et, la charte au poing, sans prendre congé, il court tout d’un trait à Montauban, à Moissac, à Agen. Les populations comprennent cet appel ; elles se soulèvent, elles, protestent contre la servitude dont on les menace ; elles réchauffent de leur enthousiasme l’âme irritée de Raymond. De toutes parts les lettres du comte.de Toulouse appellent sous sa bannière ses t vassaux et ses alliés, là-haut dans l’Albigeois et deçà en Béarn ; il a mandé le comte de Comminges, le comte de Foix dans le Carcassais, et prie Savary de vouloir bien l’aider dans cette affaire. Le seigneur de Mauléon lui a promis qu’il lui aidera de bon vouloir et de cœur, réimporte à qui la chose plaira ou ne plaira pas. L’évêque Folquet veut en vain enlever au comte l’appui des habitants de Toulouse.

L’absolution, qu’il leur accorde, n’empêche pas toute la faction nationale et patriotique de se joindre à Raymond VI.

Après un tel éclat, les relations du comte avec l’Eglise et la croisade sont à jamais rompues ; s’il reparaît encore à côté des croisés, ce n’est pas comme un allié, mais comme un ennemi épiant l’occasion de fondre sur un .adversaire détesté. La déposition de Pons Carbonel de Fayet devant l’inquisition confirme le récit du poëme de la croisade[119]  ; elle nous retrace, nous le savons, un épisode, du siège de Lavaur ; Raymond VI marche vers cette ville. Dans quelle pensée ? L’histoire ne l’a jamais dit. La composition du cortège du comté nous fait pressentir ses véritables intentions. Raymond VI est entré au château de Fayet ; il y a pris son albergue ; après avoir terminé leur repas, Raymond et les hommes qui l’accompagnent se rendent sur la plate-forme du château, et là on passe la revue des chevaux ; Raymond de Rocaud, le bayle du comte de Toulouse, donne un cheval à chacun des hérétiques qui étaient venus à la place d’armes ; il les fait monter en selle, et aussitôt le comte et ses chevaliers et tous ceux qui étaient venus avec lui sortent du château et se mettent en marche sur Lavaur, qui était alors assiégé par les Français. Avec cette escorte, Raymond VI ne pouvait nourrir la moindre pensée d’accommodement avec Simon de Montfort : une haine à mort séparait dès lors le comte de Leicester et celui de Toulouse.

Dans la seconde partie de la geste, la seule vraiment poétique, le troubadour a une manière originale d’apprécier la grande protestation du midi contre la domination de Montfort et de l’Eglise. Elle a, à ses yeux, tous les caractères d’un mouvement féodal et chevalérésque. Jusqu’à quel point cette vue-du poëte èst-elle conforme à la réalité historique? Jusqu’à quel point les idées et les passions exprimées dans ce poëme .représentent-elles les idées et les passions .d’une société qui réunit toutes ses forces pour secouer le joug d’une oppression détestée ? L’historien n’est-il pas plus troubadour qu’historien? Peut-être; mais qu’importe? Qui pouvait, mieux qu’un troubadour, éprouver et comprendre les sentiments des hommes : du midi marchant au combat ? Car ces sentiments sont bien ceux qui inspirent les vers du poëte. Le dialogue de Gui de Cavaillon et du jeune comte, nous nous le rappelons, résume les idées, les aspirations, les alarmes, les espérances qui, s’il en faut croire le poëte, agitaient les cœurs des méridionaux. Or, si la mise en scène appartient au troubadour, s’il a placé dans un cadre, qui les rehausse, les fières et héroïques paroles de ces deux champions de là France du sud, le fond même de cet entretien se retrouve dans les deux strophes que Gui de Cavaillon et Raymond VII laissent tomber du haut de leurs chevaux de bataille, en courant aux armes. « Seigneur comte, disait Gui de Cavaillon, je voudrais bien savoir ce que vous tiendriez pour meilleur : recevoir votre terre de l’affection de l’Eglise ou la conquérir avec honneur, par la chevalerie, souffrant le froid et le chaud ? Je sais bien ce que j’aimerais mieux, si j’étais un homme puissant, capable de changer l’adversité en joie. — Par Dieu, Gui, répondait le jeune comte, mieux aimerais-je conquérir prix et valeur que nul autre bien qui me tournât à déshonneur; je ne le dis point en haine du clergé et je ne m’en dédis pas par peur. Je ne veux ni château ni tour, si je n’en fais pas moi-même la conquête, et que mes honorables auxiliaires sachent que le gain leur appartient » [120].

Ces quelques vers que les deux chevaliers échangent, comme un mot d’ordre, ne sont-ils pas l’expression sincère des sentiments, qui animent les vassaux des Raymonds ? Il en est une cependant encore plus directe et spontanée : c’est une chanson populaire de Toulouse sur la mort de Montfort : c’est une courte improvisation ; ce n’est qu’un cri de joie et de triomphe, mais il renferme les idées et les émotions qui sont l’âme du poëme de la croisade. « Montfort est mort, est mort, est mort! Vive Toulouse, cité glorieuse et puissante ! Le parage et l’honneur reviennent. Monfort est mort, est mort ! est mort ! »[121]

CHAPITRE II.

Fidélité des portraits dessinés par le poëte.

Les accents mâles et guerriers, que le jeune Raymond VII jette aux rivages de la Provence, expriment les instincts héroïques de cette jeune et ardente nature ; c’est un courage intrépide et confiant, une libéralité sans bornes, un enthousiasme sans réserve pour les idées, les mœurs, les plaisirs de la chevalerie : ces qualités, si appréciées par les hommes du midi, devaient exalter l’imagination et enflammer le cœur de ceux qui venaient se ranger sous la bannière du neveu de Jeanne d’Angleterre. Raymond VI avait vu naguère les populations se lever, dans un élan de colère patriotique, en entendant la charte du concile d’Arles. Les vers, adressés par Raymond VII à Gui de Cavaillon, retentirent comme un appel aux armes, et cet appel dut être entendu partout où battait un vrai cœur de chevalier. Toutes les haines qu’avait provoquées la tyrannie de Simon de Montfort, toutes les passions sanguinaires qui couvaient sourdement s’épanouirent en un immense enthousiasme, à la voix de ce fier et belliqueux enfant. « Un enfant, s’écrie le troubadour Guillaume Anelier, recouvre pouvoir, un enfant qui est à parage lumière et rayon ; sans lui parage ne pourrait valoir, mais serait en tout temps plus bas : l’enfant a recueilli un si grand honneur de ceux dont il a fait planche et pont ; il a donné un tel exemple, que les Français ont  le cœur tout en émoi d’être aussi près de lui »[122]. Les éloges donnés à Raymond VII par le troubadour de Toulouse achèvent de le peindre. Les sentiments, que l’on inspire aux autres, sont le reflet de ceux dont on est soi-même animé.

Tous ces traits n’offrent-ils pas une singulière ressemblance avec ceux qui composent la physionomie du jeune comte dans les grandes scènes dessinées par le poëte de la seconde partie de la geste? Ceux qui avaient connu Raymond VII dans son adolescence et dans sa jeunesse et qui lisaient le poëme de la croisade, devaient admirer la fidélité de cette vivante image. Dans les actes-, dans les paroles de Raymond VII, il n’y a pas un seul mouvement, un seul geste, un seul mot qui contredisent l’attitude et le rôle que le troubadour prête au jeune comte.

Un historien qui serait en même temps un moraliste pénétrant, se plairait peut-être à chercher dans l’intrépidedéfenseur de Beaucaire, dans le bouillant vainqueur de Baziège, les défaillances qui annoncent-le second Raymond VII, le signataire du traité de Meaux et le beau-père d’Alphonse de Poitiers. Ces recherches .seraient peut-être vaines et stériles; il est de ces moments où l’héroïsme envahit l’âme tout entière : on ne lui fait point sa part; comme un flot poussé par la marée, il vient couvrir les bords fangeux de notre nature ; tout dans notre âme présente le spectacle de la grandeur, de la force, de la profondeur.

Il y eut deux hommes dans le dernier des Raymonds ; le sang de Richard Coeur-de-Lion coulait dans ses veines ; mais ce sang de héros était mêlé au sang plus froid de Raymond VI. Ce qu’il y avait dans ce cœur, d’ardent, de généreux, monta tout d’abord à la surface, s’exhala, s’évapora, et il ne resta plus au fond du vase qu’une froide et plate liqueur. Tout l’esprit en avait disparu. Le fils de Jeanne d’Angleterre, le neveu de Richard Cœur-de-Lion, sembla d’abord ranimer les prouesses et la chevalerie dont son oncle était le chef; mais il ne survécut pas au traité de Meaux ; — Raymond VII ne montra plus en lui que le fils de Raymond VI. — Lorsqu’on le voit entrer dans Notre-Dame, en chemise et la corde au cou, non-seulement on partage la pitié du chroniqueur ecclésiastique, mais encore on évoque une douloureuse image : un triste rapprochement entre l’humiliation de Raymond VII et celle de son père, entre Notre-Dame et Saint-Gilles, se fait de lui-même dans notre esprit. La cérémonie de Notre-Dame est plus triste encore : elle nous révolte, comme une violence ; elle nous serre le cœur, comme une Cérémonie funebre : le fils de la reine Jeanne était mort ; le fils de Raymond VI allait végéter pendant vingt ans encore.

Souvent le drame historique se compose de lui-même avec une perfection qui désespère l’art du plus habile poëte ; les caractères s’y opposent par des contrastes qui en font ressortir les côtés les plus saillants ; les nuances sont fidèlement observées ; la plus grande harmonie règne entre les différents rôles du drame et les acteurs chargés de les remplir. Il en est ainsi pendant toute cette phase de la guerre, que nous retrace la seconde partie du poëme de la croisade. Il faut admirer le contraste, que le poëte a su rendre frappant, entre la sagesse grave et modérée du vieux comte et la fougue emportée du jeune Raymond VII. Ce contraste ressort des faits, et les traits augustes sous lesquels le troubadour nous dépeint Raymond VI vieilli et rétabli dans sa capitale par un retour miraculeux de la fortune, sont tous empruntés à la vérité historique. Cette piété reconnaissante, cette justice qui ne fait grâce à aucun excès, cette protection étendue sur l’Eglise par un homme que l’Eglise a proscrit, ne sont pas autant de mérites prêtés sans fondement au: vieux Raymond par l’imagination enthousiaste du troubadour. S’il eût écrit l’histoire non en poëte, mais en historien, il aurait pu citer les pièces à l’appui de ses assertions.

Des textes précieux, recueillis par Perçin, pourraient être écrits, comme un commentaire, au bas des pages du poëme ; ce sont les dépositions des témoins entendus lors de l’enquête posthume à laquelle le pape, sur la prière de Raymond VII, soumit la vie et les sentiments religieux de Raymond VI ; ces témoignages, renferment le cadre de quelques-unes des scènes de la geste.

Durant le temps de la guerre, le comte prit sous sa sauvegarde tous les clercs, religieux ou autres, qui voulurent rester dans la cité de Toulouse [123]. Bien certainement, si le comte l’eût permis, beaucoup de mal eût; été fait aux religieux, aux églises et aux ecclésiastiques. Souvent, disait un autre témoin, il entendit publiér à son de trompe, dans Toulouse, la défense d’attaquer, pendant la guerre, les maisons religieuses[124]. En entrant dans sa ville héréditaire Raymond VI vit venir à sa rencontre les nones de la Sainte-Croix; elles lui demandèrent l’aumône, se plaignant de n’avoir pas de quoi manger. Le comte se tourna vers son bayle Jourdain, lui ordonna de leur remettré toutes les choses nécessaires. « J’aimerais mieux, dit-il, mourir moi-même de faim que de laisser ainsi périr ces nones. Un comte faidit rentrant dans Toulouse avec une escorte dont l’orthodoxie est plus que suspecte, et faisant l’aumône à des nones qui meurent de faim sous la domination de Montfort et de Folquet, n’est-ce pas un étrange spectacle?

Ce n’est donc pas l’imagination, ce n’est pas la fantaisie qui ont dans le récit du poëte donné au comte ce rôle de conciliation, et à toute sa conduite cé caractère de modération, d’équité et de justice souveraines. C’est là la part, et  la part glorieuse, qui revient à Raymond VI dans cette grande oeuvre de l'affranchissement momentané du midi, dans le siège héroïque, soutenu par Toulouse. La liberté ne cesse de régner sans contrainte, sans entrave; comme un courant d’air pur et sans cesse renouvelé, elle excite et attise dans les âmes la flamme du patriotisme ; il ne faut pas la réprimer, il ne faut que l’empêcher de dégénérer en licence ; cette haute direction appartient au comte ; son action s’exerce dans une sphère très-élevée, trop élevée même pour quelle puisse beaucoup gêner le jeu des libertés municipales et féodales ; sa responsabilité est assez limitée ; il est ramené dans Toulouse, il y est défendu, il y est accueilli ; on agit pour lui encore plus qu’il n’agit lui-même.

Il suffit de lire attentivement le poëme de la croisade pour réduire à sa juste valeur le jugement classique que Langlois, dans son. Histoire des comtes de Toulouse, porte sur Raymond VI, et que dom Vaissète rappelle, en lui accordant une certaine confiance. « Raymond VI n’avait, dit Langlois, rien de médiocre dans ses bonnes ni dans ses mauvaises qualités ; il avait l’âme noble et le génie aisé ; il possédait l’art de tenir ses voisins attachés à ses intérêts ; l’adversité  ne l’abattit point; on eût dit que la fortune le rendait plus grand, à mesure qu’elle le persécutait davantage ; les sièges qu’il soutint dans Toulouse contre de puissantes armées, qui ne purent l’y forcer, sont des preuves certaines de son courage. La manière dont il reconquit la capitale de ses Etats, après l’avoir perdue, est encore plus glorieuse »[125].

Tous ces traits sont de la pure et simple rhétorique, et conviendraient beaucoup mieux à un héros académique de l’antiquité qu’ils ne conviennent au comte de Toulouse. Ces appréciations appartiennent à cette histoire fausse et par trop simplifiée qui ne voit que les faits et les gestes des rois et des princes, et confisque à leur profit la responsabilité et les mérites des actions des peuples. Le poëme de la croisade a rendu aux bourgeois, aux chevaliers de Toulouse et aux barons accourus du dehors dans l’enceinte municipale, la part qui leur était due. Il ne supprime pas le rôle du comte : ce n’est pas un prince fainéant, bien qu’il n’ait pas exercé sur le cours des événements une action aussi grande que celle qu’on lui voudrait prêter. La résistance de Toulouse se poursuit sous ses auspices plutôt que sous son commandement.

Le poëte de la seconde partie de la geste indique, avec la plus scrupuleuse exactitude, les noms et les mérites des chevaliers qui concourent à la défense de Raymond et de Toulouse. Les contemporains peuvent trouver de l’intérêt à ces énumérations ; elles le perdent complètement pour nous ; ces noms ont peut-être été entourés jadis d’un certain prestige ; ce prestige aujourd’hui a disparu ; l’histoire même ne peut guère s’arrêter autour de ces réputations éphémères. Cependant la plupart de ces chevaliers étaient, dans leur temps, élevés au-dessus de la foule ; leurs noms figurent en grand nombre dans les monuments de l’époque. Parmi les plus marquants se distinguent surtout ceux d’Alfaro, de Giraud de Gordon, des TJnauds, de Hugues Jean, de Pelfort, de Bernard de Casnac, de Bernard Othon, de Wilhem de Niort. Il est bon de connaître familièrement ces principaux personnages, si l’on ne veut pas rester étranger à la société méridionale du treizième siècle. Nous avons déjà, dans le courant de cette étude, rencontré la plupart d’entre eux : l’hérétique parfait Giraud de Gordon, les Unauds, Hugues d’Alfaro, le sénéchal de l’Agénois, dont le fils Raymond d’Alfaro, bailli du comte de Toulouse et complice du meurtre des inquisiteurs d’Avignonet, était, par cette complicité même, appelé à une sanglante renommée ; Pelfort, qui, avec les autres seigneurs et chevaliers de Rabastens, octroie aux habitants de ce château des libertés et des garanties consignées dans une charte de l’an 1210[126]. Le cartulaire de Raymond VII attire notre attention sur la famille des Jeans, famille moitié bourgeoise, moitié féodale, et Percin, au dix-septième siècle, voit dans l’église des Dominicains les tombeaux de ces patriciens de Toulouse[127]. Le moine de Vaux-Cernay a éclairé d’une sinistre lueur la physionomie de Bernard de Casnac. Enfin, les Bernard Othon et Wilhem de Niort ont une place importante dans l’histoire de l’hérésie. Une grande commission inquisitoriale, dont l’archevêque de Narbonne faisait partie, dut soumettre à une sévère enquête la conduite, les actes et la foi de ces seigneurs de Niort et de leur mère, qui était hérétique parfaite[128].

Tous ces noms avaient un véritable retentissement dans le midi ; le poëte, les rencontrant dans le courant de son exposition, n’a pas dû les passer sous silence. Nous sommes bien loin d’avoir épuisé la liste si longue des combattants, des barons, des chevaliers qui figurent tous dans cette grande épopée. Ces noms sont-ils plus obscurs que ceux que nous avons relevés? Ont-ils également mérité la mention que leur accorde le troubadour ? A la distance où nous sommes de cette époque, on ne saurait le dire. En citant l’un après l’autre tous ces noms, dont la plupart ne sont pour nous que des mots, l’historien a-t-il acquitté simplement une dette de reconnaissance contractée par le troubadour ? C’est l’opinion de M. Fauriel, et cette opinion a pour elle une grande vraisemblance. D'autres motifs ont pu cependant diriger le poëte. N’a-t-il pas voulu imiter les chansons de gestes, qui, à l’exemple des épopées antiques, se plaisent à faire retentir dans leurs vers un grand cliquetis de noms propres, de noms de héros, de noms de chevaliers ? Peut-être enfin le soin et la recherche de l’exactitude, qui distinguent l’auteur de la seconde partie de la geste, n’ont-ils pas été étrangers à ces longues et minutieuses énumérations.

L’histoire, écrite en présence même des événements dont elle doit perpétuer le souvenir, ne laisse pas échapper facilement un seul fait, un seul détail, un seul nom. Elle ne se doute pas qu’elle prépare une fastidieuse nomenclature à la mémoire des lecteurs assez patients pour s’y arrêter ; tout lui semble avoir de l’importance, de la grandeur, de l’intérêt ; ce ne sont pas seulement des chroniqueurs inexpérimentés, comme l’auteur du poëme de la croisade, ce sont aussi d’habiles historiens qui se laissent aller à cette illusion. Ils sont pris au piège que leur tend l’amour-propre de leur époque ; on oublie volontiers que les générations ont leur égoïsme; si elles ne sont pas indifférentes à celles qui les ont précédées, elles ne font pas abnégation d’elles-mêmes au point de s’absorber dans l’histoire «de celles qui ne sont plus. C’est une tendance de l’esprit humain qui n’a peut-être pas été assez présente à la pensée de l’historien du Consulat et de l’Empire ; une des critiques les plus justes et les mieux fondées que l’on puisse adresser à son grand ouvrage porte sur un véritable abus de détails, qui traversent l’esprit et ne s’y arrêtent pas. Tout, dans cet ample et large récit, est rappelé, expliqué, développé. L’historien ne s’est peut-être pas placé au point de vue de l’histoire ; le tableau est très-grand, très-étendu, très-fidèle; mais la perspective ne fait-elle pas un peu défaut?[129]. Il faut toute la vigueur et la netteté d’esprit de l’auteur pour préserver de la diffusion une analyse trop détaillée. Sa main ferme sait au besoin rassembler, resserrer les mailles trop lâches de son récit. Un résumé net et précis facilite la tâche du lecteur qui veut retirer des fruits de sa lecture et corrige l’excès de cette dispersion forcée de l’esprit sur de nombreux détails ; il ne faut demander rien de semblable à notre poëme de la croisade ; il lui est arrivé ce qui nécessairement arrivera à toute histoire écrite avec les mêmes illusions, ce qui arrivera au bel ouvrage historique dont nous admirons aujourd’hui le majestueux ensemble ; quelques parties sont mortes ; quelques rameaux trop éloignés du tronc se sont desséchés ; la séve a cessé d’y circuler. Le temps, comme un crible, sépare les événements importants de ceux qui ne le sont pas et les livre tout choisis à l’historien, que plusieurs âges séparent de celui qui est l’objet de ses études. Il faut que les récits analytiques des histoires contemporaines passent à ce même crible ; une seule partie des faits, que leurs auteurs ont cru devoir sauver de l’oubli, est conservée. Il serait imprudent de ne pas accepter les résultats d’un triage qui est le plus souvent judicieux, bien qu’il semble abandonné au hasard ; il est inutile de chercher à répandre un peu de vie et de lumière autour de ces noms que l’oubli a enveloppés ; il suffit de connaître les personnages qui ont joué les premiers rôles dans ce drame sanglant ; ce sont du reste ces physionomies seules qui ont de l’originalité ; les traits, sous lesquels le poëte dépeint les chevaliers qui se sont tenus au second plan, sont trop vagues, trop généraux pour frapper l’attention. Le troubadour voit et admire surtout en eux de braves chevaliers. La critique ne peut pas s’exercer sur une pareille donnée ; qui oserait mettre en doute la vaillance de ces faidits, de ces barons qui défendirent Raymond et sauvèrent Toulouse? D’ailleurs la véracité du poëte, dont des preuves irréfutables ne nous permettent pas de douter, peut justifier la confiance que nous inspirent ses appréciations et ses jugements.

Lorsqu’il a fallu mettre en scène des Français, le troubadour a-t-il été aussi fidèle historien ? Il pouvait les moins connaître qu’il ne connaissait les hommes du midi ; il ne les. a pas entendus parler ; mais il n’a pas ignoré leur caractère, leurs passions, leur vie. Les discours, qu’il leur a prêtés, ont une étroite harmonie avec la conduite qu’ils ont tenue sur la terre conquise. Dans le poëme de la croisade, Foucauld de Brézy est un chevalier libre penseur ; sa raison, son bon sens protestent contre les absolutions que le clergé prodigue, comme un ferment de fanatisme. Au siège de Beaucaire, un chevalier de l’armée catholique a été pendu : « C’est un martyr. » L’évêque de Nîmes n’hésite pas à lui accorder une sorte de canonisation provisoire et anticipée. Il déclare que ceux qui sont morts ont obtenu leur pardon. « Par Dieu, seigneur évêque, s’écrie Foucauld de Brézy, vous parlez de la sorte, parce que notre bien décroît et notre mal redouble ; et c’est une grande merveille de vous voir, vous autres lettrés, absoudre et pardonner. Si le mal est le bien, si le mensonge est la vérité, là où est l’orgueil, là aussi sera l’humilité. Par Dieu, seigneur évêque, pour chose que vous disiez, vous ne me persuaderez point que Jésus-Christ, pour nos prédications et nos péchés, ne soit pas irrité et fâché contre nous. Ce qui m’ôte tout espoir, c’est de voir changer notre fortune et notre bravoure en  guerre. Car si la chrétienté eût été tout entière en armes dans un camp et nous de l’autre côté, je ne crois pas que  nous eussions été honnis et vaincus » [130].

Peu superstitieux, Foucauld de Brézy ne se laisse pas aveugler par les espérances que les clercs font briller aux yeux des croisés ; la croisade a été sans doute pour lui plus un chemin vers la fortune qu’une voie vers le salut. Brave, intrépide, obstiné comme Montfort dont il n’a point la piété enthousiaste et aveugle, il est animé de cette fierté qui fait la force des chevaliers français et que justifie un courage partout reconnu, partout admiré. Après la croisade de Philippe-Auguste, dont le caractère politique choqua l’imagination des troubadours, B.aymond Vidal s’écriait : « L’effroi part de France, de ceux qui avaient coutume d’être les plus braves »[131]. Cette bravoure et l’orgueil, qu’elle inspire, animent lè cœur de Foucauld de Brézy ; c’était un homme de guerre intelligent, libre, fier, peu touché de la religion, défiant envers les prêtres, et dans ses passions de guerrier et de tyran féodal, il ne trouve pas des inspirations moins âpres, moins violentes que celles que Montfort puise dans une foi exaltée et fanatique, surexcitée par l’ambition d’une âme hautaine. Tandis qu’Alain de Roucy incline le cœur de Montfort à la paix, Foucauld, sans partager la confiance enthousiaste du légat, tout en tremblant pour l’avenir de la conquête, suggère à Montfort des projets dont l’audace et l’énergie séduisent le comte de Leicester. Son esprit, dégagé de préjugés, sonde, sans faiblesse et sans pusillanimité, l’abîme qui se creuse devant les Français ; sans être saisi de vertige, il s’efforce de jeter un pont entre les deux bords qui s’éboulent. Au siège de Beaucaire, tandis que Montfort se heurte contré les murs de la ville avec l’impétuosité brutale d’un roc lancé par un mangonneau, tandis que Hugues de Lascy désespère, Foucauld de Brézy combine un plan d’attaque que l’héroïsme des défenseurs de Beaucaire et une fatalité providentielle peuvent seuls faire échouer. — A Toulouse, c’est Foucauld de Brézy qui suggère aux assiégés l’idée de bâtir une ville nouvelle à côté de la ville assiégée, d’attirer à eux toute la richesse, toute la vie, toute la substance même de l'antique cité ; le moyen est digne d’un esprit énergique, résolu, ne reculant devant aucune mesure extrême[132].

Au point de vue moral et littéraire, ce caractère est vrai ; au point de vue historique, il ne l’est.pas moins.

Le portrait, que Guillaume de Puylaurens a tracé de Foucauld de Brézy, prouve la ressemblance de celui dont nous trouvons les traits épars dans le poëme de la croisade. C’est bien le même personnage vu tour à tour par un homme d’église ou par un troubadour. C’est une âme fortement trempée ; dans une autre époque, elle aurait pu, en se développant, devenir une de ces natures supérieures qui ont le cœur aussi haut que l'intelligence large et puissante ; livrée au tourbillon des passions féodales, elle fut violente, cruelle, barbare même. L’indépendance de Foucauld de Brézy, sés doutes malséants, son peu de respect pour le clergé, devaient grossir, aux yeux d’un moine ou d’un chapelain, des vices, des excès, qui s’évanouissaient sous les rayons de l’auréole de sainteté, attachée au front de Simon de Montfort. L’Eglise n’a pas l’habitude de ménager ceux qui ne s’inclinent pas devant elle ; elle ne pardonne pas à ceux qui dépassent à son égard les bornes du droit et de la justice. Elle leur prête, avec le nom de tyran, toutes les violences de la tyrannie. Il est facile de reconnaître le Foucauld de Brézy du poëme de la croisade dans ce chef féodal que l’imagination irritée du chapelain de Raymond VII nous peint sous des couleurs si noires. « Foucauld, nous dit-il, était un homme plein d’orgueil et de cruauté. II avait, dit-on, établi comme une loi, que tout prisonnier, qui ne donnerait pas cent sous, serait livré à la mort ; il retenait ses prisonniers dans une basse fosse sous terre, et leur faisait souffrir tous les tourments de la faim ; quand on les emportait, morts ou à demi morts, on les jetait sur le fumier. Le bruit même courut qu’en partant pour cette expédition, dont il ne devait pas revenir, il fit conduire au supplice deux malheureux, qu’il gardait dans les fers : c’était le père et son fils ; il força le fils à pendre son père. Ensuite il partit pour le coup de main qu’il s’était proposé ; mais Dieu avait marqué le terme de ses excès et de ceux que commettaient ses gens; ils entretenaient publiquement des concubines et arrachaient violemment les épouses des bras de leurs maris. Tels étaient, avec bien d’autres encore, les désordres auxquels ils s’abandonnaient ; ils n’agissaient plus en vue du but qu’ils étaient venus poursuivre ; la suite ne répondait pas au commencement »[133].

On voit que Guillaume de Puylaurens hait Foucauld de Brézy ; toutes les accusations, qu’il accumule sur sa tête, sont de ces bruits odieux que la colère invente et que la haine accrédite. En adoucissant l’exagération de quelques-uns de ces traits, en leur rendant leur véritable expression, on a devant soi l’image d’un chef féodal, brave, hardi, violent, peu aimé de l’Eglise, indépendant en présence des prêtres ; et cette image est précisément celle que nous trouvons dans le poëme de la croisade. Le troubadour nous a montré, avec une fidélité d’historien, dans Foucauld de Brézy, un des représentants de cette classe d’hommes qui allaient demander à la croisade des richesses, du butin, des terres et du pouvoir. Foucauld de Brézy est, à côté de Montfort, un type d’une vivante originalité.

C’est aussi le poëme de la croisade qui donne à la physionomie de Montfort son expression historique la plus vraie, la plus complète. Dans le moine de Vaux-Cernay, Simon combat en héros et meurt en saint. Dans la chronique de Guillaume de Puylaurens, Montfort est découragé, attristé, abattu. « Le comte était accablé de fatigue et de dégoût ; ses finances s’épuisaient ; il supportait avec peine les aiguillons dont le prélat pressait ce qu’il appelait la lâcheté et le laisser-aller de Montfort ; aussi, disait-on, priait-il le Seigneur de lui laisser trouver le repos dans le sein de la mort » [134]. — Soit que vous lisiez Pierre de Vaux-Cernay, soit que vous suiviez Guillaume de Puylaurens dans cette révélation et cette confidence des douleurs de Montfort, vous sentez que vous avez devant vous un côté du caractère du héros de la croisade; mais ce n’est là qu’un côté, qu’un aspect; c’est la vérité, mais la vérité incomplète; elle deviendrait facilement l’erreur; il suffirait de généraliser ce qui ne-doit être pris que dans un sens tout restreint, tout partiel.

Le poëme de la croisade a fondu ensemble le Montfort de Pierre de Vaux-Cernay et le Montfort de Guillaume de Puylaurens. Il réunit les traits de vérité épars dans ces deux écrivains. Impossible de ne pas reconnaître que ce Montfort de la geste est le Montfort de l’histoire. Il a l’obstination héroïque, la fierté d’âme, la farouche énergie que Pierre de Vaux-Cernay admiré en lui ; il a aussi quelques moments de défaillance, de lassitude : dans le silence et la solitude de sa tente, on comprend qu’il ait pu implorer la mort, comme un refuge pour son âme blessée ; tous ces contrastes se réunissent dans ce héros. Ils s’y réunissent et s’y opposent, comme ils le peuvent faire dans le domaine de la vivante réalité. Montfort est découragé, mais il ne cède pas ; ses plaintes sont envenimées de colère, d’irritation, de ressentiment : a-t-il un moment courbé son front, il le redresse plus menaçant, plus irrité ; il est de ces fortes natures chez lesquelles le découragement ne suspend pas l’action il mourra ; mais jusqu’au moment, où la pierre fatale tombera sur son casque, il luttera, il combattra ; indomptable dans la mêlée, il ne faiblira que dans le conseil. L’homme est ici complet avec ses grandeurs et ses faiblesses. Dans les autres historiens nous n’avions que des silhouettes, ici nous avons un portrait.

C’est surtout dans le caractère d’innocent III que le poëme de la croisade nous découvre des côtés nouveaux inattendus. — Innocent III est regardé d’ordinaire comme une des plus inflexibles personnifications du despotisme pontifical ; c’est une grande figure qui se dresse dans l’histoire à côté de celle de Grégoire VII. Nul n’a affirmé avec plus de netteté la supériorité du sacerdoce sur l’Empire. Jeune encore, à peine assis sur la chaire de Saint-Pierre, il fit sa profession de foi en plein consistoire et en présence des délégués de Philippe de Souabe : empruntant ses arguments au Vieux Testament, dont les sombres inspirations s’accordent mieux que l’esprit de l’Evangile, avec les rêves de l’ambition théocratique, il remonta jusqu’à Melchisédech et Abraham[135] ; celui qui consacre est plus grand que celui qui est consacré : de là la supériorité du prêtre, qui bénit, sur le roi qui est béni 5 le sacerdoce est de plus vieille date que l’Empire ; il est d’origine plus divine encore. Dieu, au temps de Jéroboam, a permis le schisme dans la royauté ; il ne l’a pas souffert dans le sacerdoce ; il ne l’a pas plus permis sous la nouvelle alliance, au temps de « Lothaire et d'innocent II. » Cette conviction hautaine, qui fait la force du pontife, est exprimée d’une manière plus éclatante dans une lettre adressée en 1201 à Othon de Brunswick ; et l’orgueil de la pensée se réfléchit dans la métaphore prétentieuse qui l’exprime. De même que l’Eternel, grand dans les grandes choses et admirable dans les petites, a établi, à la création et au commencement des temps, deux grandes lumières, de sorte que l’une brille le jour et que l’autre éclaire la nuit, de même, dans le cours des temps et au firmament de l’Eglise, qui est désigné symboliquement par le ciel, il a établi deux grandes dignités l’une afin qu’elle brille le jour, c’est-à-dire qu’elle façonne l’esprit aux choses saintes, et qu’elle délivre les âmes captives dans les liens de l'erreur ; l’autre afin quelle luise durant la nuit, principalement aux yeux des hérétiques, dont la pensée est ténébreuse, des ennemis de la foi, que la lumière d’en haut n’éclaire pas, qu’elle venge les hontes de Christ et de son peuple, et qu’elle tienne en main le glaive matériel pour punir les criminels et récompenser les gens pieux » [136]. La conduite d’innocent III s’inspire de ces croyances fortement arrêtées ; elles communiquent à tous ses actes un caractère de rigide inflexibilité. Son regard ferme et dominateur plane sur tout le monde chrétien, en dépasse même les limites. — De Rome, où il supprime les dernières libertés communales, et affermit son autorité malgré les constantes réactions de l’esprit municipal, excité par des haines et des rivalités aristocratiques ; du domaine de Saint-Pierre, de la Romagne et des Marches, où il fait partout reconnaître et accepter la domination temporelle des pontifes [137]; de la Toscane, où, secondant le mouvement national contre les Allemands, il tend la main à la ligue des villes de ce pays ; de la Lombardie, où il voit les cités guelfes resserrer leur alliance, sous la, présidence de Milan ; du royaume des Deux-Siciles, qu’il s’efforce d’arracher aux Allemands et de gouverner sous le nom du jeune Frédéric II, son pupille, il étend au loin sa puissante intervention : en Allemagne, il soutient Othon de Brunswick contre Philippe de Souabe, puis élève Frédéric II contre Othon devenu rebelle ; en France, il protège Ingeburge de Danemark contre les caprices volages et l’aversion de Philippe-Auguste, et poursuit dans le sud de ce royaume la grande révolution politique, sociale et religieuse, qui eut pour instrument l’épée de Simon de Montfort ; en Angleterre, il brave la colère de Jean Sans-Terre, et tandis que ce prince, grossière caricature de Richard Cœur-de-Lion, dont il a tous les défauts et tous les vices, jure par les dents de Dieu [138] qu’au premier interdit lancé sur scs terres, il chassera tous les clercs et les renverra à la cour de Rome, Innocent III dédaigne ses menaces, et les foudres pontificales grondent sur l’Angleterre jusqu’au moment où Etienne Langton a pu prendre possession du siège archiépiscopal de Cantorbery : plus tard, c’est le roi son vassal que le pape soutiendra contre Etienne Langton et les barons confédérés qui ont signé la grande charte ; en Espagne, il soumet à l’interdit les terres des rois de Castille et de Léon, qui ont essayé de mettre un terme à leurs différends par un mariage que les lois de l’Eglise interdisent entre parents si rapprochés. Quelques années après, Pierre II d’Aragon vient solennellement à Rome, malgré les répugnances de ses vassaux, faire hommage au pontife et recevoir de ses mains la couronne de roi. De Rome, Innocent III porte ses regards sur les sommets lointains de la Sierra-Morena, et la croisade contre les Almohades s’accomplit, pour ainsi dire, sous ses yeux.

Toutes ces œuvres diverses ne suffisent point à l’activité d’innocent III : son autorité se fait sentir jusque dans les parties de l’Europe, qui étaient en ce moment le plus en dehors des relations sociales et politiques de ce qu’on aurait pu appeler alors le monde civilisé. La Norwége, le Danemark n’échappent point à sa surveillance. Aux extrémités de l’Europe chrétienne, sur les bords de la Baltique, il continue cette propagande de la civilisation et de la foi chrétienne que Charlemagne et les Othons, héritiers de la tradition du grand empereur franc, ont poursuivie en Allemagne et dans les pays limitrophes. Il fait savoir aux laïques de l’archevêché de Brème que tous ceux qui ont pris la croix et ne se sentent pas la force d’accomplir le voyage en Palestine, peuvent aller acquitter leur dette en combattant contre les païens. L’ordre des chevaliers porte-glaive reçoit du pape une approbation complète[139].

Mais la pensée dominante du pontife est la croisade. Réunir, comme au temps d’Urbain II, toute l’Europe chrétienne dans un sublime élan d’enthousiasme et de foi, arrêter les Etats chrétiens d’Orient sur la pente de leur rapide déclin, sauver ce royaume de Jérusalem tous les jours menacé d’être jeté à la mer, tel était le but auquel le pape semblait ramener tous ses efforts. Cette pensée était déjà une chimère avec les changements profonds qu’un siècle avait suffi pour amener dans toute l’Europe ; mais c’est souvent à leur chimère que les grands esprits s’attachent le plus ; elle est comme l’invisible levier qui soulève toutes les puissances de leur âme. Le regard tourné vers l’Orient, Innocent III n’est rebuté ni par les obstacles, que lui oppose la force des choses, ni par les déceptions, que lui ménage l’esprit nouveau dont est pénétrée cette chevalerie du treizième siècle ; esprit bien moins religieux que politique, qui anime toute la belle histoire du Maréchaux de Champaigne, beaucoup plus moderne, que la chronique du bon sire de Joinville. Innocent III ne s’arrête pas avec les croisés sur les bords du Bosphore ; sa pensée ne se laisse pas absorber par tout ce que la constitution d’une Eglise latine dans l’empire d’Orient peut offrir de difficultés et de résistances. Constantinople n’est pour lui qu’une étape. Mais les armées féodales se meuvent plus lentement que sa pensée ; en vain il les presse de franchir le détroit ; ses exhortations sont vaines, les obstacles se multiplient ; la croisade contre les Albigeois détourne sur la France du sud, le courant tous les jours plus lent et plus fangeux qui s’écoulait vers l’Orient. Rien ne ralentit ses espérances, ne décourage son ardeur. Dans le sermon prêché à l’ouverture du concile de Latran (1215), au milieu d’interprétations puériles et forcées, qui ressemblent plutôt a des jeux de mots qu’à des commentaires sérieux du texte biblique ou évangélique, un passage éclate et se distingue par une grande et sincère éloquence : « Bien-aimés frères, s’écrie-t-il, je me confie à vous; je suis prêt, sur votre conseil, et si vous le trouvez bon, à affronter moi-même la fatigue, à passer vers les rois, les princes, les peuples et les nations, à tenter bien plus encore, pour les réveiller par mes cris, afin qu’ils se lèvent pour combattre le combat du Seigneur et pour venger l’injure du crucifix. » Cette héroïque persévérance d’un vieillard qui, sans se lasser jamais, cherche à ranimer au fond des coeurs des passions et des sentiments éteints, est digne d’admiration[140] . Si l’on pouvait mettre en doute quelques-unes des qualités que l’histoire prête à Innocent III, ce ne serait assurément pas l’énergie, l’esprit d’autorité, la puissance d’initiative. Rien ne semble plus étranger à son caractère que la faiblesse ; une inflexible volonté en est au contraire le trait dominant. L’âge n’en a point ralenti la fougue, n’en a point adouci l’âpreté. La persécution de l’hérésie et toutes les violences que ces persécutions entraînent sont hautement approuvées, justifiées dans le sermon que prononça Innocent III, à l’ouverture du concile de Latran. Autre ne peut être le sens de l’apologie apocalyptique qui occupe une si large place dans ce discours : « Le Seigneur dit à l’homme aux vêtements de lin ayant un écritoire au côté : Va à travers la ville et imprime un T sur le front de tous ceux qui se plaignent de l’abomination survenue dans cette ville. Ensuite il com manda à six hommes ayant des instruments de mort dans les mains : Allez à travers la ville, et tuez tous ceux sur lesquels vous ne verrez pas le signe ; n’épargnez personne, commencez par le sanctuaire. — Ainsi le pape, qui est placé, comme un surveillant, sur toute la maison d’Israël, doit aller à travers la ville qui est la ville du grand roi, la ville fondée sur la montagne; il doit chercher et examiner le mérite de chacun et, afin de distinguer les bons et les méchants, il doit marquer leur front. Vous, hommes de vertu, vous devez être les six hommes avec des instruments de mort dans les mains, il vous est aussi com mandé : Allez à travers la ville, suivez-le, suivez le souverain pontife comme votre conducteur, comme votre guide, afin que, selon la mesure de la faute, vous frappiez d’interdit, de suspension, de proscription, de déposition quiconque vous ne verrez pas marqué par celui qui a le pouvoir de fermer le ciel. A ceux qui sont marqués vous ne ferez aucun mal, comme dit le Seigneur : ne portez aucune atteinte, ni à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, jusqu’à ce que nous ayons marqué au front les serviteurs de Dieu. Des autres il est dit : Que votre oeil n’épargne aucun d’eux et que devant vous il n’y ait point acception de personnes. Frappez de manière à guérir, tuer, ressusciter, suivant l’exemple de celui qui dit : Je veux tuer et ressusciter, frapper et guérir. Commencez par mon sanctuaire ; voici le jour où, suivant la déclaration de l’apôtre, le jugement doit commencer par la maison du Seigneur »[141].

L’altitude du pape dans le poëme de la croisade est en contradiction flagrante avec le caractère que supposent de telles paroles et de tels actes ; ce n’est plus cette autorité souveraine, cette inflexible rigidité que nous sommes habitués à trouver dans la conduite de ce pontife; Jusqu’à quel point le poëtè est-il resté dans le champ de l’histoire ? Jusqu’à quel point s’est-il abandonné à ses impressions de méridional, à son imagination, à ses instincts de poëte dramatique? Il est difficile de le décider. Les procès-verbaux officiels se contentent de rappeler les décisions du concile sur le sort du comte de Toulouse      «Presque à l’unanimité le concile déclara le vieux comte de Toulouse dépouillé de ses états et lui assigna quatre cents livres pour son entretien, et cela seulement autant qu’il ne montrerait aucune indocilité. Sa femme put jouir de son douaire sans restriction ; toute la terre conquise échut au comte de Montfort »[142].

Ce simple énoncé est le seul document qui puisse servir de commentaire à la description du concile dans le poëme de la croisade. Hurter, qui a connu ce poëme, mais qui s’en est tenu à la chronique provençale en prose, se borne à un pâle résumé des scènes vivantes et dramatiques, que nous admirons dans la geste. Le pape, dans le récit de l’historien allemand, a toujours pour les proscrits cette bienveillance, qui contraste d’une manière si saisissante avec la haine farouche des légats ; mais son rôle personnel est bien effacé, son initiative; bien réduite; il parle comme le fait parler le troubadour, mais avec moins de .décision ; le panégyriste allemand a soin de mettre le pontife moins en avant, afin d’épargner à sa justice, à son équité, à sa fermeté le mortifiant échec qu’elles subissent dans le poëme de la croisade. S’est-il ainsi moins éloigné de la réalité historique? Dans l’absence complète de toute preuve justificative, il est à peu près impossible de le dire. Mais ce que l’on peut affirmer, c’est qu’il y a dans le poëme une bien plus grande somme de vérité que dans la terne et correcte paraphrase de Hurter. L’auteur allemand s’est emparé du lingot; la chronique provençale lui avait fait subir déjà un premier lavage ; il l’a encore nettoyé, épuré, mais peut-être n’a-t-il pas apporté dans cette opération tous les soins délicats qu’elle réclamait et, parmi les scories qu’il a rejetées, peut-on encore découvrir beaucoup d’or.

N’aurait-il pas une plus grande portée historique? Le récit du concile, dans le poëme de la croisade, aurait au moins le mérite de nous apprendre l’idée que les hommes du midi se faisaient d’innocent III, de son initiative, de sa responsabilité, de son rôle dans les grands événements qui s’accomplissaient dans la France du sud. Mais cette idée n’était pas seulement le fruit de l’imagination et de la fantaisie. Plus d’un baron féodal était allé à Rome ; plus d’un avait vu et connu le pape. À deux reprises. Raymond VI s’était rendu aux pieds du trône pontifical ; à son second voyage, tous |les plus hauts représentants de la féodalité méridionale l’avaient accompagné : c’était le comte de Foix, l’orateur du parti ; c’était Arnaud de Vilamur ; bien d’autres sans doute. De là des renseignements nombreux, des récits qui se répandirent rapidement dans le peuple et ne tardèrent pas à devenir légendaires. C’est à cette source que le troubadour a puisé ; il y a puisé, tandis qu’elle était encore pure de tout mélange introduit par l’imagination populaire ; il a puisé à l’endroit même où elle jaillissait. Favori et protégé de Roger Bernard, il avait pu recueillir, de la bouche même du père de son bienfaiteur, le récit de ces émouvantes scènes.

La vérité extérieure, ce que nous appellerions volontiers le costume historique, peut manquer à la vivante description du poëte ; l’imagination, au fond, est toujours un peu routinière ; elle ne sait guère se détacher des objets au milieu desquels elle s’est formée ; les images, qu’elle a longtemps réfléchies, font pour ainsi dire partie de son essence ; dans nos efforts pour nous représenter ce que l’on nous dépeint, nous sommes à la fois aidés et contrariés par le souvenir de ce que nous avons vu. Rien d’étonnant à ce que le poëte se soit fait de la grande cour romaine l’idée que lui donnaient les petites cours féodales ou municipales dont il avait plus d’une fois peut-être suivi les orageux débats. Tout en refusant la couleur locale au tableau tracé magistralement par le poëte, il ne faudrait pourtant pas exagérer cette lacune. Les modestes conciles provençaux, qui s’étaient rassemblés si souvent dans le midi durant les trente premières années du treizième siècle, n’étaient-ils pas une image rapetissée du grand concile écuménique de Latran ? Ne pourrait-on pas d’ailleurs supposer que les règles de l’étiquette romaine avaient un moment fléchi devant la gravité des intérêts à débattre et la vivacité de la discussion ? Quelquefois, pourtant, les paroles que le poëte prête au pontife présentent une contradiction trop amère pour avoir été prononcées par Innocent III. Le poëte, en les mettant dans la bouche du pape, a été plus moraliste qu’historien ; il ne s est point préoccupé des paroles qui s’échappaient des lèvres d’Innocent III ; il a voulu faire entendre le cri de la conscience pontificale.

Ces réserves faites, nous n’hésitons pas à accepter le récit du poëte comme une peinture fidèle du concile de Latran ; les dispositions, dont le pontife se montre animé, ne sont pas aussi dépourvues de vraisemblance qu’elles le semblent au premier abord ; son attitude au milieu des clameurs du concile n’est pas aussi ouvertement, qu’on pourrait le penser, en contradiction avec l’ensemble de son caractère et de sa, conduite ; au moins elle n’est pas inexplicable.

Le pape accueille le comte de Toulouse, son fils, le comte de Foix avec des sentiments de sympathie, de pitié, de bienveillance. Ces sentiments ne sont-ils pas admissibles dans le cœur d’innocent III ? Faut-il croire que le pontife, accusant les légats d’avoir dépassé ses ordres, faisant luire l’espérance aux yeux des comtes proscrits, poursuivait encore le jeu et les feintes d’une politique aussi habile que peu loyale ? Etait-il animé par ce même esprit d’astuce et de ruse qui lui avait dicté cette lettre restée tristement célèbre, où il ordonnait d’éluder le comte de Toulouse par l’art d’une prudente dissimulation [143]. La colère pouvait bien, au lendemain du meurtre de Pierre de Castelnau, avoir suggéré au pontife cette perfide habileté ; rien ne prouve que ce fût un de ces faux plis que les cœurs conservent toujours. Déjà plus d’un avis avait été donné à Innocent III sur la conduite de Montfort et des légats. Raymond VI s’était une première fois prosterné devant lui, et le pape lui avait fait un accueil favorable, tout en renvoyant son absolution aux agents du pouvoir pontifical dans la France du sud. Plus tard, c’était son vassal, son fils aîné, Pierre d’Aragon, qui, dans tout l’éclat de la récente victoire de Las Navas de Tolosa, lui avait dénoncé les actes de violence et de cupidité de Montfort et des légats ; et le pontife avait même  soupçonné que le comte Simon travaillait bien plus pour ses propres .intérêts que pour la défense de la foi[144]. De tels soupçons une fois entrés dans l’esprit, s’aggravent, s’enveniment ; c’est un trait que l’on croit arracher de la blessure ; on ne fait que l’y briser. La voix des Pères du concile de Latran couvre bien celle de Pierre II ; et le roi d’Aragon, déjà à moitié brouillé avec le pape pour l’affaire de son divorce avec Marie de Montpellier, vient se faire tuer à Muret en combattant contre l’armée catholique. Le concile de Lavaur s’ouvre ; le comte de Toulouse, son fils, le comte de Foix s’y rendent. Le seul aspect des victimes d’une grande iniquité a quelquefois une singulière éloquence ; tous les soupçons du pape s’éveillent, et font naître dans son âme une généreuse pitié. D’ailleurs, le bon accord entre Montfort et l’Eglise semble sur le point de se rompre. Le pape a déjà dû adresser au comte de Leicester de sévères reproches : les deux apôtres de la croisade, Folquet et Arnauld de Cîteaux, sont divisés[145] ; Arnauld de Cîteaux, le plus .ancien dans cet apostolat fanatique, se dresse en face de Montfort et l’accuse ; il plaide en faveur du comte de Toulouse. Une telle évolution pouvait bien ébranler l’âme du pape ; et le blâme sévère, dont il frappe la conduite du chef temporel de la croisade, n’a plus lieu de nous surprendre. Cette antipathie, cette méfiance, cette irritation contre Montfort auraient suffi pour inspirer au pontife la pitié pour le comte de Toulouse, lors même que son âme n’eût pas été capable de l’éprouver spontanément.       

Si les sentiments que le poëte prête à Innocent III sont sincères, comment le pontife y renonce-t-il si facilement devant les réclamations fanatiques des prélats ? Cet abandon peut-il s’accorder avec l’inflexible fermeté qui semble le fonds même du caractère d’innocent III ? D’abord, il n’est pas de volonté si rigide qui n’ait ses heures d’hésitation, de tâtonnement ; les âmes les plus hautes et les plus superbes donnent souvent prise sur elles à des natures inférieures, mues par des passions plus violentes. Ce n’est pas la première fois qu’innocent III cède aux suggestions de ses légats : — au commencement de la croisade, en 1209, le pape songe à faire donner aux croisés une part des revenus ecclésiastiques de l’année ; cette part devra être déterminée par Milon et l’abbé de Cîteaux[146] . Il écrit aux prélats et les exhorte à ce sacrifice en faveur des hommes qui combattent pour l’Eglise et pour les gens d’Eglise. Une seconde lettre adressée aux légats sur le même sujet, précise le caractère de cette taxe, qui n’est autre que la dîme saladine; elle doit être exigée de tous les clercs ou laïques habitant les terres des nobles qui sont partis pour la croisade. Le pontife aurait voulu que la taxe fût libre ; les légats ont réclamé, il a cédé, il s’en est rapporté à leur décision. « Lever de force une contribution, que l’on aurait dû obtenir par des exhortations et des avertissements, paraissait à nos frères et à nous d’une excessive dureté : mais sur vos instances, que nous croyons venir de votre zèle et de votre ferveur à servvir Jésus-Christ, nous avons décidé de vous déléguer nos pouvoirs. Amenez ceux qui résisteront à payer non pas précisément la dîme, mais la somme qui vous paraîtra convenable. Déterminez-les par vos conseils ; n’employez la contrainte que comme un dernier recours et le moins possible ». Ainsi, ce même Innocent III, qui envoyait mourir de douleur, de regrets et de honte, au fond d’un cloître, dans une île de la Méditerranée, l’évêque de Sutri, coupable de trop de complaisance envers Philippe de Souabe et de désobéissance envers le pontife[147], subissait à son tour la pression de ses légats.

Il est d’ailleurs de ces idées et de ces sentiments qui sont encore, pour ainsi dire, à la surface de l’esprit et du cœur ; ils ne les ont pas pénétrés ; ils ne font pas encore partie de la manière de penser et de sentir de celui qui les conçoit ou les éprouve ; l’âme sur laquelle ils sont venus s’enter, ne leur a pas encore communiqué sa sév'e. Ainsi Innocent III, tendant la main à Raymond VI, ne pouvait pas avoir la fermeté inflexible, la rigidité hautaine qui distinguait sa conduite, lorsqu’il obéissait aux instincts de son ambition, à, un sentiment inné, à une pensée lentement mûrie, à une conviction longuement élaborée. Il y a peu de temps encore, il poursuivait Raymond VI de ses plus amers reproches, il déversait sur lui un torrent d’injures, il lançait contre ce comte rebelle toutes les foudres pontificales. Montfort était l’objet de ses louanges ; Montfort était le fils aîné de l’Eglise ; l’épée de Montfort avait été le docile instrument qui avait accompli, en l’exagérant, en la faussant, il est vrai, l’œuvre conçue par Sa Sainteté ; désavouer les violences de la croisade, c’était, en grande partie, faire rejaillir cette réprobation sur la croisade même ; secourir les Raymonds et abaisser Montfort, c’était renverser de sa propre main tout l’édifice lentement élevé sur tant de ruines ensanglantées.

La sympathie qu’innocent III témoignait aux anciens comtes de Toulouse, était une de ces inspirations droites, loyales, humaines, qui s’élèvent comme un brillant feu follet du fond de l’âme ; elle ne suffisait pas à enflammer son cœur, à le remplir d’une noble et infatigable ardeur. C’était une émotion généreuse, un appel de la conscience, un de ces premiers mouvements dont un grand diplomate moderne nous apprend à nous défier. La sécurité d’esprit du pontife en était toute troublée ; son âme, moins ferme, semblait chanceler sur ses bases ; sa conscience reproduisait dans ses profondeurs tout le drame dont était témoin le consistoire pontifical ; c’étaient sans doute les mêmes tiraillements, les mêmes luttes ; tantôt la voix d’Arnauld de Citeaux, celle du chantre de Lyon, de Raymond de Roquefeuille, de l’abbé de Baulieu dominaient ; tantôt c’était celle de Folquet et des autres prélatsobjectant avec une rare habileté que la terre, enlevée à Montfort et rendue aux Raymonds, était le plus outrageant démenti à toutes leurs prédications. Si jamais Innocent lit dut connaître l’hésitation, le trouble d’une âme privée de ses points d’appui habituels, ce fut dans ce moment. Si le fier Lothaire de Conti put subir l’action et l’influence des autres, ce fut dans cette circonstance. Longtemps son âme fut ballotée par un flux et un reflux d’idées, de sentiments et de passions contraires.

Examinons attentivement la figure d’innocent III, dans le portrait plein de vie et de mouvement que nous en retrace le poëte ; n’y retrouvons-nous pas les traits que nous connaissons déjà ? Seulement ils sont troublés, contractés ; ils portent la trace d’une émotion mal contenue, d’une irritation douloureuse ; la conduite du pontife nous a surpris, mais nous nous l’expliquons. Nous voyons enfin reparaître Innocent III, dans son entretien avec le comte de Toulouse ; ce colloque dut avoir lieu, suivant toute, probabilité. Quelles furent les paroles échangées dans ce moment solennel? Elles ont sans doute échappé à l’histoire ; Raymond VI néanmoins, n’a pas dû en garder tout le secret. La fierté humiliée du pontife, sa justice froissée, s’expriment dans un langage plein d’élévation et de hauteur. Plus l’on étudie le personnage d’innocent III dans ce concile de Latran, plus on acquiert la conviction que le pinceau du poëte a été fidèle. Innocent III est juste : mais sa droiture et son équité se déploient sur un fond de passion et de fanatisme ; l’action que le clergé exerce sur le pontife et que le pontife subit, n’est pas une capricieuse invention du poëte. Vrai, au point de vue dramatique, le rôle d’innocent III dans cette grave délibération est également vrai devant l’histoire. — Sans doute cet austère visage se montre sous un jour nouveau, étrange ; mais la circonstance était elle-même si exceptionnelle ; elle soulevait de si grands conflits dans l’Eglise et dans le cœur du pontife lui-même !

Il est inutile de multiplier ici les recherches critiques auxquelles peuvent donner lieu les récits du poëme de la croisade. Les sondages, que nous avons opérés, suffisent : partout où nous avons jeté la sonde, nous avons vu apparaître la vérité historique, comme une de ces nappes d’eau qui se cachent sous le sol à peu de profondeur.

TROISIÈME PARTIE.

Le poëme de la croisade au point de vue historique. La société méridionale d’après les indications de ce poëme.

CHAPITRE PREMIER.

Relations extérieures du midi avec l’Italie, l’Espagne et la France du nord. L’union de ces deux moitiés de la France est-elle l’oeuvre de la guerre des Albigeois ?

Une grande école historique qui compte Châteaubriand pour précurseur, Augustin Thierry pour chef, a fait comprendre, par de frappants exemples, toute l’importance de la couleur locale ; après ces grands maîtres, on en a usé et abusé ; tout historien a cru facilement en surprendre les secrets. On la confond souvent avec ce que nous appellerions volontiers le fard de l’histoire ; il faut aller ranimer la vie au fond même des événements, si l’on veut qu’elle s’épanouisse à la surface de l’histoire, en couleurs vraies et animées. Un visage ne recouvre les teintes qui le nuancent, que lorsque le cœur a recommencé de battre et de distribuer dans tous les membres le sang, la vie et la santé. L’histoire, telle que ses grands interprètes nous ont de nos jours appris à la connaître et à l’aimer, n’est devenue plus, vivante et plus poétique que parce que ces maîtres illustres ont été d’infatigables chercheurs, d’intrépides scrutateurs. — Cest dans d’obscures et laborieuses investigations qu’un Augustin Thierry, un Fauriel, un Michelet ont trouvé les mystères de cette vie qu’ils ont su rendre aux hommes et aux choses du passé. Ils ont demandé l’inspiration de leurs dramatiques tableaux, aux images grossières, confuses, cachées au fond de ces poudreux in-folio, devant lesquelles passait, avec un sourire de dédain, la spirituelle érudition du dix-huitième siècle. Sans doute, nous ne voulons pas rabaisser la grande école historique dont Voltaire fut le coryphée ; elle a émancipé l’histoire, elle lui a appris à regarder en face les, événements, et tandis que, au commencement du dix-huitième siècle, la critique allait expier à la Bastille le crime de lèse-majesté envers les Francs de Pharamond, elle osa, avant la fin de ce siècle même, juger, interroger, condamner, vouer au ridicule les personnages qui lui semblaient dignes de ce châtiment ; mais cette école, trop hâtée de juger les événements et les hommes, oublia qu’il fallait d’abord les étudier et les connaître. L’histoire devait devenir étroite et mesquine aux mains de ces hommes qui, épris des progrès, des lumières, des conquêtes de leur époque, n’avaient que du dédain, du mépris pour les temps qui les avaient précédés. Sur les fondements, jetés par l’école philosophique, ne pouvait s’élever aucun de ces monuments  historiques, que nous avons vu s’édifier de nos jours. Si l’on descendait jusqu’à leurs bases, on verrait qu’ils reposent sur les puissantes assises, posées par ces admirables Bénédictins, par ces ouvriers dévoués, ces travailleurs, dont le mérite était rehaussé par le désintéressement le plus difficile à notre nature, le désintéressement de l’esprit qui accumule, rassemble, classe, coordonne les faits et les textes, sans se donner à lui-même la satisfaction d’utiliser le fruit de ces patientes recherches, le plaisir de conclure, de juger, de faire une théorie ou de construire un système.

Un des représentants les plus méritants de la congrégation de Saint-Maur, a été notre dom Vaissète. Le texte de sa savante histoire, si consciencieusement rédigé, ces collections de preuves qui ont sauvé de la destruction un si grand nombre de pièces importantes, révèlent au lecteur attentif les principaux caractères de la société méridionale, et les conditions et les lois de son existence. C’est en parcourant ces volumineux in-folio que nous retrouvons, l’un après l’autre, ces traits généraux, qui donnent à un peuple ou à une société sa physionomie propre, en dominent toute la vie, et forment comme le fond sur lequel se détachent les principales scènes du drame historique. Malgré ces laborieuses recherches, bien des points de l’histoire du midi sont encore restés dans l’ombre ; nous connaissons assez bien les grands faits qui ont marqué la grande lutte de la France du nord et de la France du sud, de la France des Capets et de celle des Raymonds ; mais l’état du midi, ses relations avec les pays voisins, avec l’Espagne, avec l’Italie, avec la France du nord, la situation respective de la féodalité et des villes, de la noblesse et de la bourgeoisie, les rapports des Raymonds avec leurs vassaux et leurs sujets, donnent encore lieu à bien des questions, soulèvent bien des doutes que l’histoire n’a pas réussi à dissiper. L’ignorance où nous sommes de cette histoire intérieure du midi rejaillit sur l’histoire extérieure, à laquelle elle enlève une partie de sa clarté, de sa netteté, de son intérêt. C’est à faire pénétrer un peu de jour dans ces obscurités que l’on doit s’appliquer ; le poëme de la croisade, dont le savant bénédictin a ignoré l’existence, ou-méconnu la valeur, renferme, sur ce fond même de l’histoire de ce pays, des indications précieuses à recueillir. C’est à les rassembler que nous consacrerons cette troisième partie de notre étude. Souvent, au flanc d’une âpre montagne, on voit s’ouvrir une crevasse profonde ; c’est.une bonne fortuné pour le géologue ; la nature lui livre un de ses secrets ; les couches, qui composent le terrain de la contrée, apparaissent à l’oeil nu ; l’histoire elle aussi entr’ouvre parfois devant nous le sein des sociétés. En déchirant celui de la France du sud, le bouleversement de la guerre des Albigeois nous a permis d’observer les diverses couches d’hommes agitées convulsivement les unes au-dessus des autres, souvent mêlées et confondues par la violence même du choc ; c’est le poëme de la croisade qui nous donne l’image fidèle de ces profondeurs béantes devant nous. Nous n’avons donc qu’à observer, étudier, examiner.

Quelques indications rares, assez précises néanmoins, nous permettront de saisir les liens qui rattachent la France du midi à la France du nord, à l’Italie, à l’Espagne. Nous nous renfermerons ensuite dans le midi. Si nous observons de près cette société, telle que nous la dépeint le poëte, un trait dominant fixe tout d’abord notre attention ; c’est la diffusion des idées chevaleresques, l’empire qu’elles exercent, la popularité dont elles jouissent. Une étude attentive des conditions dans lesquelles s’est développée la féodalité méridionale, pourra seule nous donner l’explication de cette anomalie sociale. Les liens de la hiérarchie féodale nous apparaîtront bien plus lâches, bien plus flottants dans le midi que dans le nord ; nous ne verrons pas la féodalité méridionale former un tout compacte et homogène ; elle aliène librement ses terres, elle laisse se répandre dans le peuple les idées et les passions dont elle est auimée ; les châteaux, qui renferment d’ordinaire, au lieu d’un seul seigneur, une véritable tribu de châtelains ou chevaliers, vivant dans la même enceinte, avec des bourgeois ou des vilains, perdent de plus en plus l’aspect féodal et se constituent sur le modèle des grandes cités communales ; la féodalité se rapproche des populations qu’elle domine ; bientôt, elle traitera avec elles sur le pied de l’égalité. Enfin, dans la plupart des puissantes communes, les chevaliers et les bourgeois se partagent les charges et les dignités municipales et font un échange mutuel et constant d’idées et de sentiments. Cette étude d’histoire féodale est indispensable pour la pleine et entière intelligence du poëme de la croisade ; ce poëme en fournit-il tous les éléments ? Suffit-il à se commenter lui-même ? Sur plus d’un point les indications qu’il nous donne sont exactes, détaillées; elles vivifient, complètent, coordonnent et justifient les inductions tirées de documents déjà connus, lorsqu’elles ne répandent pas une lueur nouvelle sur les problèmes qui entourent l’histoire intérieure du midi. Les relations des vassaux avec leurs seigneurs, la présence des chevaliers dans les villes, la puissance et l’esprit de liberté des cités du Rhône, le gouvernement municipal de Toulouse, le concours des chevaliers et des bourgeois  unis dans la défense des mêmes intérêts et des mêmes libertés, s’offrent à nous, dans le poëme, sous un jour qui nous permet de les étudier de près ; mais tous ces faits sociaux ont leurs racines dans les profondeurs historiques du passé, ou dans le vieux fond des coutumes et des traditions locales. Pour les y suivre, il faut quitter le poëme de la croisade, et chercher dans, d’autres documents le commentaire des assertions de ce poëme.

Resteront ensuite à examiner l’Eglise à peu près étrangère à cette civilisation, et le peuple placé si bas au-dessous de son brillant niveau; l’Eglise appauvrie, dépouillée de ses plus augustes caractères ; le peuple foulé, opprimé Vont-ils s’unir et réagir ensemble contre un état social, dont ils sont comme les parias ? L’Eglise n’a pas assez de dévouement ou de force pour saisir ce rôle, et le peuple est abandonné à lui-même ; l’hérésie lui tend la main, elle le console, elle le relève, elle est à l’origine toute populaire ; le poëte nous montre les doctrines albigeoises ou vaudoises comme la religion des petites gens ; peu à peu elles font de rapides conquêtes parmi les représentants de la féodalité inférieure, les simples chevaliers ; elles sont introduites au sein des plus grandes familles par les femmes, dont le troubadour ne nous laisse pas ignorer l’esprit de prosélytisme, et dont l’ardeur apostolique s’explique par la position sociale que leur font les coutumes et les mœurs du midi.

Réaction spontanée et populaire contre la vie et les idées féodales, l’hérésie monte de degré en degré jusqu’au sommet de la hiérarchie sociale ; et chez les méridionaux de tout rang et de toute classe, l’Eglise ne trouve plus qu’indifférence ou hostilité ; mais elle sait bien qui doit être responsable de la condition misérable à laquelle elle est réduite. C’est cette chevalerie qui s’est développée en dehors de son influence, qui la dédaigne, lorsqu’elle ne l’opprime pas, qui trouble l’exercice régulier des droits et des fonctions ecclésiastiques, qui répand des idées et des passions étrangères ou contraires à l’esprit catholique ou théocratique, qui attire à elle les défenseurs du sanctuaire, leur enlève leurs biens, leur dignité, leur influence ; c’est cette chevalerie qui a eu le tort de provoquer, par ses excès, une réaction hérétique, et le tort plus grave encore d’en faciliter les progrès par la faveur dont elle l’a entourée. — Après ces observations préliminaires, nous comprendrons bien la pensée du poëte lorsque nous l’entendrons ramener tous les événements de la guerre à une lutte entre l’Eglise d’une part, et parage de l’autre, entre clergie et chevalerie. Nous ne raconterons pas la guerre, le poëte l’a chantée ; mais nous relèverons les incidents les plus propres à faire ressortir cette lutte particulière que nous signale le troubadour : c’est un de ces faits qui s’effacent dans le lointain du passé ; les événements se simplifient à mesure qu’ils s’éloignent de nous : l’histoire doit les rétablir dans toute leur intégrité. — Sans répandre lin jour complètement neuf sur les faits qu’il raconte, le poëte a une manière originale de les comprendre et de les juger ; nous devons à notre tour nous rendre compte de son appréciation, nous expliquer son jugement.

Les événements, qui composent cette douloureuse époque de la guerre albigeoise, n’ont eu qu’un théâtre assez restreint, borné d’un côté par le Rhône, de l’autre par la Garonne. Les pays de Béziers et de Carcassonne, les montagnes qui, sous les noms divers de Corbières orientales, Corbières occidentales, montagne Noire, entouraient le Carcassais d’une sorte d’enceinte fortifiée, hérissée de châteaux, foyers de la féodalité méridionale, les défilés de Castelnaudary., les environs de Toulouse, la vallée de la Garonne jusqu’à Moissac, Agen et Marmande, puis, en remontant vers le nord-est, l’Albigeois et le Rouergue, les vallées du Tarn et de l’Aveyron, enfin, les régions du Quercy et du Périgord, un moment épouvantées par l’arrivée des croisés et de l’implacable justicier, qui les commandait, ont seuls été témoins des violences d’une guerre dont le souvenir confus inspire encore aux hommes du midi un sentiment d’effroi et d’horreur. Le regard du poëte ne devait guère sortir de ces étroites limites ; son attention était sans cesse fixée sur les poignantes péripéties du drame qui se déroulait au sein de sa patrie naturelle ou d’adoption. En ne tenant pas ici compte des nuances réelles, que nous avons observées entre la première et la seconde partie, nous pourrons dire que ce poëme est une histoire intérieure du midi pendant la croisade ; c’est là son caractère propre, c’est son originalité ; s’il est si précieux pour l’historien, c’est à cause des perspectives qu’il lui ouvre sur le fond même de la société méridionale : en le suivant, nos regards peuvent plonger dans les profondeurs de la vie morale, politique et religieuse de ces contrées ; mais en revanche, le troubadour répond, d’une manière plus brève et beaucoup moins satisfaisante, aux questions que nous lui adressons sur les relations extérieures du midi. Ces questions ne nous sont pas cependant dictées par une vaine curiosité ; une solution nette et précise sur ces points douteux nous permettrait d’exprimer sur cette: guerre un jugement plus sûr, plus équitable. Il faut donc ne pas négliger les moindres indices qui peuvent nous guider dans cette région historique encore peu explorée.

. Au premier coup d’œil jeté sur la France du midi au commencement du treizième siècle, on reconnaît que de toutes les contrées de l’Europe il n’y en avait pas qui fût alors en relations avec un plus grand nombre de pays et de peuples. Presque toutes les nations, qui jouaient alors un rôle politique dans notre vieil Occident, se pressaient sur les frontières indécises du midi de la France. C’était l’Espagne chrétienne qui franchissait alors les Pyrénées, régnait en Provence et à Montpellier, étendait sa suzeraineté sur le comté de Foix, les vicomtés de Béziers et de Garcassonne ; c’était l’Espagne musulmane que la mer rapprochait des rivages de l’ancienné Septimanie ; c’était l’Italie dont les grandes cités marchandes, Gênes et Pise, avaient des alliées dans les grandes villes du littoral méditerranéen français; la Provence d’ailleurs était comme le commencement de l’Italie. C’était la Provence encore qui mettait en contact la France du sud avec l’Empire, héritier des royaumes de Bourgogne transjurane et de Bourgogne cisjurane ; et si les Césars germaniques faisaient rarement sentir leur autorité sur les bords du Rhône, s’ils abandonnaient, avec une étrange facilité, comme Henri VI à Richard d’Angleterre, des droits souvent contestés, parfois aussi ils se plaisaient à rappeler aux barons de Provence qu’ils étaient les successeurs des rois d’Arles. En 1162, les seigneurs provençaux durent passer en foule les Alpes et aller à Turin entendre les volontés souveraines de Frédéric de Hohenstaufen, vainqueur de Milan[148]. L'action, que les rois capétiens exerçaient sur la France du midi, n’était peut-être pas plus réelle que le pouvoir, dont les empereurs d’Allemagne jouissaient en Provence; néanmoins leur intervention, qui se faisait sentir dans l’Auvergne, dépassa plus d’une fois les montagnes qui servent de ceinture à cette contrée : et la grande voie fluviale du Rhône, continuée par la Saône, devait, malgré les barrières accumulées par une avare féodalité, rapprocher ces deux moitiés d’un même royaume. Enfin, sur les frontières nord-ouest de leur pays, les hommes du midi trouvaient devant eux les princes d’Angleterre, comtes de Poitiers, ducs d’Aquitaine, dont les noms furent si souvent mêlés à leur vie politique et littéraire. Si les méridionaux étaient sociables à l’égard les uns des autres, le peuple tout entier (si toutefois la France du midi formait un peuple distinct) devait être par sa situation, par ses contacts nombreux avec les différents Etats de l’Europe, porté à une sorte de sociabilité internationale : nul pays ne semblait moins propre à entretenir des haines de race. La littérature provençale, cette poésie des troubadours, qui est souvent l’interprète et l’organe de l’opinion publique, réfléchit ces dispositions naturelles, ces habitudes de l’esprit méridional. La pensée de ces poëtes ne se renferme pas dans l’étroit horizon d’un fief ou d’une cité ; leur regard s’étend souvent sur l’Europe chrétienne tout entière. A l’approche des Almohades, Gavaudan le Vieux appelle aux .armes l’Empereur, le roi de France et son cousin le roi d’Angleterre[149]. Dans son fameux sirvente sur la mort du chevalier de Blacas, Sordello, italien par sa naissance, provençal par ses poésies, fait successivement comparaître devant lui tous les rois et princes de l’Europe.

Les relations les plus étroites, que le midi ait formées avec les différents peuples européens, étaient celles qui l’unissaient à l’Italie, à l’Espagne, à la France du nord. Le poëme de la croisade appelle notre attention sur les rapports des méridionaux avec ces trois pays. Admirable position que celle de la France du sud, placée entre la France du nord féodale, chevaleresque et guerrière, l’Espagne chrétienne non moins chevaleresque, l’Espagne arabe civilisée et savante, l’Italie avec ses cités municipales et leur constitution républicaine.

L’influence des villes lombardes fut grande sur leurs soeurs, les puissantes communes de la France du sud. On peut croire, avec M. Charles Giraud, que le consulat ne fut pas, dans la Gaule méridionale, une importation ou une imitation de l’Italie ; on peut penser qu’il sortit spontanément des anciennes traditions municipales, conservées dans les Gaules aussi bien que dans la Lombardie [150] ; mais l’on ne saurait nier que la réputation des glorieuses cités lombardes ne développât, de l’autre côté des Alpes, un esprit fécond d’émulation et de rivalité, et que cet esprit, à son tour, ne donnât un puissant essor aux libertés municipales. Ecoutons le poëte lui-même. La première attaque de Montfort contre Toulouse vient d’échouerj les hommes du midi vont prendre leur revanche : ils menacent le comte de Montfort et tous ceux qui sont avec lui ; « ils l’assiégeront là-bas dans Carcassonne ; s’ils peuvent le prendre, ils l’écorcheront tout vif. Ils enlèveront Montréal et Fanjaux, iront chevauchant jusqu’à Montpellier, puis, s’en revenant, conquerront Lavaur et tout l’Albigeois »[151]. En présence de l’armée féodale et municipale qui sort de Toulouse et s’ébranle, appuyée par Savary de Mauléon, les guerriers de la Gascogne et de Puycerda, le troubadour ne peut, malgré sa partialité pour les Français, retenir un cri d’admiration: « Oh Dieu! s’écrie-t-il, Père très-glorieux, dame sainte Marie, qui vit jamais gent si nombreuse et si bien armée que celle de Toulouse ni si belle cavalerie? Vous auriez bien dit que ceux de Milan, de Rome et de Lombardie y étaient avec ceux de Pavie, lorsqu’ils furent dans la plaine» [152]. Sans doute, nous n’ignorons pas que l’Italie et la France du midi furent toujours unies par les liens les plus étroits. Ouvrons le recueil des préuves de dom Vaissète : nous voyons, en 1166, un traité d’alliance et de commerce conclu entre les villes de Gênes et de Narbonne[153] ; mais ce que nous ne savions pas aussi bien, c’est l’impression produite sur nos bourgeois du midi par le spectacle imposant de ces armées municipales italiennes, marchant à l’ombre du caroccio, et faisant reculer l’aigle impériale.

L’Italie n’inspirait pas seulement à nos cités ce sentiment de la grandeur et cet amour de l’indépendance municipale, elle n’offrait pas seulement à leur légitime ambition un modèle qu’elles travaillaient à imiter, un idéal qu’elles s’efforcaient d’atteindre ; elle leur envoyait cette science nouvelle, née dans le sein de ses villes, au souffle fécond des libertés communales, pour répondre aux besoins nouveaux, que développaient ces libertés mêmes. Elève de Martinus ou de Bulgarus, les deux principaux représentants de ce groupe de quatre docteurs, qui a joué un si grand rôle et joui d’upe si grande réputation sous le règne de Frédéric de Hohenstaufen, Placentinus vint fonder à Montpellier la première école de droit qui ail existé dans le midi[154]. II commença à enseigner vers l’an 1460, dans la ville seigneuriale des Guilbem. Quand ce jurisconsulte mourut, le très-haut et très-puissant seigneur Guilhem VIII voulut honorer ses funérailles de sa présence[155], et pas un docteur, durant des siècles, ne passa par Montpellier sans visiter pieusement son tombeau. Mais ce qui, pour la cité savante du midi, valut mieux eucore que cette tombe justement vénérée, ce fut cette grande et célèbre université, dont la constitution, suivant M. de Savigny, trahissait l’origine italienne[156].

De ce centre nouveau d’enseignement, établi à Montpellier, la science du droit s’étendit et se propagea rapidement dans le sud de la France; le poëme de la croisade confirme les inductions, que l’on peut tirer des faits trop peu nombreux relatifs à l’importance rapide qu’acquirent dans la France du sud ces hommes destinés à se faire bientôt une si grande place dans tout l’Occident, les légistes. Les juristes des écoles italiennes étaient souvent élevés aux plus hautes dignités municipales. A plusieurs reprises, on vit l’école de Bologne fournir des podestats aux républiques lombardes. En 1229, Jacobus Balduini interrompait ses leçons pour aller pendant deux ans exercer à Gênes les fonctions de podestat[157]. En 1252, Accurse devenait assesseur du podestat de Bologne. De même, dans la France du midi à Toullouse, les légistes revêlent les insignes de capitoul et semblent tenir le premier rang au milieu de leurs collègues. Ils conseillent non seulement la commune, les bourgeois, les chevaliers, mais le comte lui-même.

L’armée de Toulouse a marché contre les Français, enfermés dans Pujol; déjà elle les tient bloqués; soudain un légiste prend la parole; tous se rangent autour de lui; tous l’écoutent ; tous s’empressent d’obéir à ses injonctions : « Premièrement parla un légiste plein de sens ; il était du Capitole et parlait noblement : Seigneur, puissant comte, marquis, s’il vous plaît, écoutez, vous et tous les autres qui êtes ici réunis »[158]. Dans ces grandes assemblées, où comtes, barons, chevaliers, bourgeois, délibérant en commun pendant le siège de Toulouse, nous présentent la grande image d’un peuple entier, renfermé dans une étroite enceinte, libre et fort, libre et uni, ne sacrifiant ni la liberté au salut public ni le salut public à la liberté, ce sont toujours les légistes qui mêlent aux avis des barons les inspirations de leur sagesse expérimentée : « Au milieu des vaillants comtes s’est levé un bon légiste, savant docteur et bien parlant. La plupart l’appellent maître Bernard: il est né de Toulouse et répond avec douceur : Seigneur, grâces et merci du bien que vous dites de la ville et de l’honneur que vous lui faites »[159]. Ainsi, venus d’Italie et avant de se rendre à la cour des Capétiens, ces légistes se sont arrêtés dans la France du sud, et ils ont mis au service des libertés municipales ces talents et cette science qui seconderont bientôt les légitimes progrès et les arbitraires usurpations du pouvoir royal. Ainsi l’Italie, d’où partira bientôt le signal de la croisade, avait secondé, par sa féconde influence, les développements d’une civilisation qu’elle allait bientôt arrêter dans son épanouissement. Après les juristes, elle devait envoyer les légats à la France du sud, c’est-à-dire la force après le droit, l’oppression après la liberté.

Néanmoins, bien que des dangers communs, les idées larges, les aspirations patriotiques des grands pontifes eussent plus d’une fois réuni dans un même effort et sous les mêmes  drapeaux le pape et les Italiens, l’Eglise et la ligue lombarde cet accord cessait avec les périls mêmes qui l’avaient provoqué. Les menaces qu' Innocent III eut plus d’une fois à lancer contre les républiques de l’Italie du nord, prouvent assez que dès les premières années du treizième siècle, l’union n’existe plus entre ces puissantes cités et le souverain pontife; aussi ne confondons pas l’Eglise et l’Italie; l’une doit porter la responsabilité des iniquités et des .violences de la guerre albigeoise : l’autre en est exempte. L’Italie fit de loin rayonner sur la France du sud son influence libérale ; elle exerça son action à distance; mais jamais elle ne s’établit au cœur du pays, en maîtresse ou en dominatrice ; il n’en fut pas de même de l’Espagne, de l’Aragon surtout ; et M. de Sismondi a pu presque à bon droit appeler France aragonaise cette partie de la France qui s’étend des Pyrénées aux limites septentrionales du bassin de la Garonne et du Rhône à l’Océan.

De bonne heure, la maison d’Aragon-Barcelone étendit sa domination sur les deux versants des Pyrénées. Les Pyrénées ne limitaient pas ses Etats; elles les partageaient. Des mariages heureux et habiles attirèrent à la famille des comtes de Barcelone une puissance qui fait songer aux pacifiques conquêtes de la maison dë Hapsbourg et rappelle à M. Germain les vers attribués à Mathias Corvin (Bella gerant alii) « La maison d’Aragon-Barcelone, dit le savant historien de la commune de Montpellier, apparut bientôt comme le centre des divers Etats du midi. Les princes, au com mencement du treizième siècle, semblaient imposer leur suprématie à tous nos seigneurs; ils jouaient parmi nous un rôle analogue, sous beaucoup de rapports, à celui des Capétiens dans la France septentrionale »[160]. Maîtres du comté de Provence, de celui d’Urgel, du Roussillon, de la Cerdagne et de Montpellier, ils étaient de plus suzerains du Béarn, du Bigorre, de l’Armagnac et du Carcassais.

Ces relations des rois d’Aragon avec nos populations méridionales sont mises en relief parle poëme de la croisade. Dévoué au pontife, qu’il va, malgré les fières protestations de l’Ara- gon, reconnaître comme son suzerain [161], Pierre II prend, dans la France du midi, le rôle que la papauté aurait voulu imposer plus tard à l’habile Philippe-Auguste. Un concile ou plutôt une conférence se réunit à Carcassonne, sous la présidence de l’évêque d’Osma. « Le roi d’Aragon, nous dit le poëte, y était avec ses barons ; il en sortit dès qu’il eut entendu la cause et connu le fait de l’hérésie ; il envoya ses lettres à Rome et à la Lombardie » [162]. Le poëte n’aurait pu nous donner une explication plus satisfaisante qu’en traduisant la lettre même de Pierre II ; nous la connaissons aujourd’hui ; elle a été retrouvée récemment sur la couverture d’un manuscrit, et publiée par M, Compayré, dans ses Etudes historiques sur l’Albigeois : elle est le commentaire naturel du passage trop laconique de notre troubadour [163]. Elle montre l’attitude du vassal du pape dans la France du sud. L’expédition dirigée contre Lescure et la destruction de ce château la font encore plus nettement ressortir.

Plus tard les rôles changent : le roi Pierre d’Aragon ne se fait pas le champion de l’hérésie, il reste toujours catholique, mais il prend en main la cause de Raymond et de ses vassaux, rejetés vers l’Espagne par la violence de l’invasion française. Le comte de Toulouse se déclare son vassal ; des intérêts communs réunissent ces deux représentants de deux maisons ennemies et rivales jusqu’à ce jour; l’un a son comté héréditaire à défendre, l’autre doit chasser de ses terres un feudataire odieux, que la force lui a imposé, mais avant de se lever en armes en face de l’Eglise et de la croisade, le roi d’Aragon s’interpose comme médiateur; beau-frère de Raymond VII, il s’efforce de le réconcilier avec le pape ou tout au moins d’amortir le choc de leurs haines. — Au concile d’Arles, il a suivi le comte de Toulouse; les légats ne semblent pas avoir tenu compte de son intervention; ils l’ont laissé sur la porte au froid et au vent, comme jadis Henri IV attendant, dans les fosses de Canossa, l’audience du saint-père [164]. La charte est rédigée : le comité de Toulouse la fait lire au roi d’Aragon. Raymond VI a le cœur gonflé d’indignation et de colère. Pierre II reste froid et calme. — « Bien y a-t-il lieu de faire améliorer ces conditions par le père tout-puissant, se contente-t-il de répondre ; et dans cette réponse, où semble au premier abord se trahir une certaine indifférence, Raymond, plus maître de lui-même, aurait vu une promesse qui pouvait le rassurer. Le roi d’Aragon a la tranquillité d’un homme qui sait le remède des maux que l’on déplore autour de lui ; il a été sans influence auprès des Pères du concile ; il sera plus puissant auprès du pape.

Le roi de Navarre lui-même, dans son étroit royaume, ne restait ni étranger, ni indifférent aux mouvements qui se produisaient de l’autre côté des Pyrénées. Au conseil pontifical, où fut décidée la croisade, on voyait un envoyé de Sanche de Navarre : c était Pons de Mêla, qui devait raconter au troubadour, son compatriote, les délibérations de cette assemblée [165].

Ce n’étaient pas seulement le roi d’Aragon et les autres princes d’au delà des Pyrénées qui exerçaient ainsi cette tutelle sur les Français du midi ; c’était le clergé espagnol, qui prenait une initiative abandonnée par les archevêques et évêques de la France du sud. Ses principaux représentants siégeaient à ce conseil, auquel assistait Pons de Mêla. Les délibérations viennent d’être closes : la croisade est décidée ; Pierre de Castelnau sera vengé ; Raymond VI expiera sa faiblesse, son impuissance, plus encore peut-être que son hérésie. Arnauld de Citeaux, qui semble lui-même, à l’abbaye de Poblet, avoir retrempé son fanatisme dans le fanatisme espagnol, est sorti de Rome, emportant l’ordre de faire prêcher et de diriger lui-même la croisade. « Avec l’abbé Arnauld chevauchent l’archevêque de Tarragone, celui de Lérida, celui de Barcelone et devers Montpellier celui de Maguelone, et d’autres d’outre les ports d’Espagne » [166]. A l’exception d’un seul, tous ces prélats sont espagnols. Le sombre génie catholique de l’Espagne pèse sur la France du midi et en réprime les tendances hérésiarques : les évêques d’Espagne ont décidé la croisade ; un moine espagnol dirigera l’inquisition. L’Espagne nous envoie les prêtres de la Castille, les inquisiteurs de la Catalogne et de l’Aragon. C’est l’illustre saint Dominique, grande figure dont on a eu successivement le tort d’exagérer l’expression sinistre ou de trop adoucir les traits[167]. Cest l’inquisiteur catalan Ferrier, qui fut le digne successeur de Guillaume Arnauld, le martyr d’Avignonet, né lui-même à Montpellier, c’est-à-dire un peu espagnol et aragonais, «Ferrier, dit frère Bernard Guy, cité par Percin, fut inquisiteur et persécuteur des hérétiques, constant et magnanime ; sa verge de fer les broyait, comme un maillet, eux et leurs-croyants ; aussi son nom retentit, comme un glaive, à leurs oreilles »[168].

En échange de ces implacables destructeurs de sa civilisation, la France du sud donnait à l’Espagne les poétiques représentants de cette civilisation même. Les liens qui rattachaient les uns aux autres les Français méridionaux et les Espagnols du nord, avaient été déjà formés depuis des siècles. La même cause avait plus d’une fois réuni leurs drapeaux et leur héroïsme. La France du midi avait longtemps lutté contre les Maures ; cette guerre avait été, aux huitième et neuvième siècles, sa guerre nationale et religieuse. Dans cette grande armée chrétienne, dont les lignes s’avançant ou se repliant sans cesse, s’échelonnaient des bords de la Garonne aux pentes de la Sierra-Morena et aux rives du Guadalquivir, la France du sud était une valeureuse arrière-garde ; et quand l’armée tout entière eût été écrasée, foulée, dispersée, l’arrière-garde, tour à tour avec Eudes d’Aquitaine, avec saint Guillaume, le fondateur de Saint-Wilhem du Désert, avec Louis le Débonnaire, qui aurait dû également finir sa vie dans un cloître, soutint vaillamment le choc des armes musulmanes.

Peu à peu, l’Espagne ralliée par don Pelayo, dans les rochers des Asturies, appuyée par quelques comtés francs, que Charlemagne avait jetés au delà des Pyrénées, put rentrer en ligne et commencer contre les Arabes sa croisade de huit siècles. L’arrière-garde alors eut le loisir de respirer ; protégée par les Pyrénées et par l’héroïsme de l’Espagne, elle oublia peu à peu les âpres passions religieuses, qui inspirent toute croisade sincère. Assez voisine des Arabes pour recevoir les influences bienfaisantes de leur civilisation, assez éloignée pour ne pas ressentir un fanatisme héroïque sans doute, mais contraire au progrès social, à l’épanouissement d’une vie facile et heureuse, la France du midi envoyait à l’Espagne quelques reflets de ses mœurs brillantes, quelques échos de sa poésie. Mais, même après avoir désarmé, les Français méridionaux n’avaient cessé de suivre, avec un intérêt passionné, les péripéties de cette lutte séculaire, dont le théâtre reculait sans cesse vers le sud de la péninsule. Ils n’avaient pas oublié que cette guerre avait été autrefois soutenue par leurs aïeux. L’Espagne semblait-elle menacée? le midi de la France se rappelait le rôle, qu’il avait autrefois rempli avec tant de gloire. Lorsque l’invasion almohade vint de l’Afrique ranimer les forces de la domination arabe et souffler un nouvel esprit de conquête dans les cœurs énervés des maîtres de Séville et de Grenade, la voix des troubadours ne resta pas muette. Gavaudan le Vieux exprima les alarmes des hommes du midi. « France, fait-il dire aux conquérants africains, à nous appartiennent la Provence et tous le pays jusqu’aux Alpes. Empereur, entendez, et vous roi de France et son cousin, vous le roi d’Angleterre, comte de Poitiers, venez au secours du roi d’Espagne. Nous qui sommes fermes dans la grande foi, n’abandonnons pas nos héritages à quelques noirs d’outre mer; que chacun y songe, avant que le mal nous ait atteints »[169].

Dans une pièce, dont le ton, le sentiment, les idées ont une vérité et une émotion qui manquent souvent aux poésies consacrées à la croisade, le troubadour passionné, Folquet de Marseille, appelait les chevaliers provençaux sous la bannière des rois d’Aragon et de Castille. S’ils ne répondirent qu’en petit nombre aux appels de la poésie et de la religion, s’ils n’eurent pas à la défaite de l’émir Al-Moumenin toute la part que leur passé les obligeait d’y prendre, il en faut chercher la cause dans les graves événements qui se passaient en deçà des Pyrénées ; la bataille de Muradal précède d’un an à peine le sanglant désastre de Muret ; mais si ces graves préoccupations retenaient dans leurs manoirs et dans leurs villes les vassaux des Raymonds et les populations de la France du sud, elles n’empêchaient pas leur sympathie de franchir les monts ; c’était tout un passé glorieux environné de poésies et de légendes, qui semblait, avec cette grande victoire, évoqué devant les hommes du midi, au moment où leur vie indépendante et distincte allait être étouffée. Il n’est pas nécessaire de donner au poëte de la première partie de la croisade une origine espagnole, pour nous rendre compte de ces sentiments qui auraient pu convenir à un infanzone d’Aragon ou à un caballero de Castille. Ce poëme, écrit par un Espagnol vivant en France et partageant son attention entre les événements qui se passent tour à tour sur les deux versants des Pyrénées, est lui-même un témoignage vivant des relations qui existaient entre les deux pays.

Ce n’étaient pas seulement le secours de ses armes, les chants de ses troubadours, les sympathies de son zèle religieux que la France du midi donnait à l’Espagne du nord ; l’hérésie s’étendait aussi au delà des Pyrénées. La Catalogne et l’Aragon, la patrie de Servet, étaient agités et traversés par le même courant d’idées que la France du midi. Les lois terribles de Pierre d’Aragon n’avaient pas refréné l’esprit de résistance et de révolte contre Rome. En 4244, comparaissait comme témoin, devant l’inquisition, l’hérétique parfait Arnaud de Bretos, catalan d’origine[170] ; il était allé à Montségur, le refuge des hérétiques ; il y avait vu Bertrand Martin, leur évêque ; il y avait été consolé par ce même Bertrand Martin et par ses compagnons hérétiques ; il alla ensuite prêcher et se faire adorer dans la Catalogue ; Bernard Narbonnès reçut plusieurs fois le témoin dans sa maison auprès de Tarragone.

Au commencement du treizième siècle, l’Aragon et les pays, qui formèrent plus tard le Languedoc, présentaient un aspect uniforme ; les historiens espagnols Lucas, diacre de Tuy, Tarifa, Roderic, archevêque de Tolède, et même Raphaël Volaterran, ne se trompaient qu’à demi, lorsqu’ils rattachaient le Languedoc à l’Espagne appelée Citérieure. Il faut, pour combattre leurs prétentions, tout le zèle du patriotisme monarchique de Catel[171]. Mais avant de s’élever dans le champ de l’érudition et de l’histoire, la question de savoir si le Languedoc devait être espagnol ou français s’était déjà posée dans le domaine des faits et de la réalité. On est, au premier abord, porté à voir dans la solution de cette grave question un des résultats de la guerre des Albigeois, une des conséquences heureuses d’un fait désastreux. Il semble que ce soient les violences de cette inique croisade qui aient rattaché à la France du nord la France du sud, qui flottait entre les Etats de la maison de Barcelone et ceux des Capétiens ; espagnole par les idées, les sentiments, les traditions, les souvenirs ; française par la position géographique. Ne serait-ce pas la main brutale de Simon de Montfort qui aurait violemment rattaché au pouvoir royal ces parties du royaume, trop éloignées du centre pour en subir l’attraction ? Faut-il, sinon amnistier, du moins excuser les excès de la croisade, en songeant qu’elle a hâté, facilité l’unité de la nation française ? C’est un grave problème ; nous ne prétendons pas le résoudre ; recueillons seulement les éclaircissements que peut, sur cette question, nous donner le poëme de la croisade ; rapprochons-les des principaux faits qui, empruntés à d’autres sources, marquent les relations de la France du sud avec la France du nord, et commentons-les réciproquement les uns par les autres.

Une remarque doit précéder ces investigations. —L’influence du fait géographique ira toujours croissant, à mesure que les barrières artificielles, élevées par la féodalité le long des grandes et belles voies de communication entre les deux moitiés de la France, s’abaisseront sous l’action du pouvoir royal plus fort et mieux obéi. Dans ces temps de morcellement, de division, d’anarchie, ces frontières naturelles, ces murailles élevées par la Providence, pour renfermer chaque nation dans la place qui lui est assignée, n’ont pas, dans l’histoire des peuples, l’importance qu’elles acquièrent à des époques de civilisation plus avancée ; partout il n’y a que frontière, barrière, obstacle; ainsi isolées les unes des autres par l’avarice et l’égoïsme des seigneurs, les populations n’entrent en relations qu’avec celles qui les avoisinent ; la seule considération qui détermine ces rapports, c’est celle du voisinage. Qu’importe aux habitants du midi la nécessité de franchir les ports des Pyrénées pour faire le commerce avec la Catalogne et l’Aragon ? N’est-ce pas encore plus facile que de se frayer un passage de Montpellier aux foires de Champagne, à travers tous les péages et toutes les exactions des burgraves du Rhône? Plus tard la royauté assurera, autant que possible, à ces routes suivies par le commerce, la liberté et la sécurité; les barrières intérieures tomberont, les frontières artificielles seront abaissées et l’on mesurera, avec découragement, les hauteurs à peine accessibles de ces grandes chaînes de montagne ; repoussé par cette digue, trouvant d’autre part une pente facile et sans obstacle, le courant des échanges portera les populations du midi de la France à la rencontre de celles du nord.

L’histoire du midi, telle que nous la retrouvons dans Catel et dom Vaissète, porte l’empreinte de l’époque, dans laquelle elle a été écrite, et reflète les idées et les opinions des hommes qui l’ont rédigée : on y trouve les inspirations de l’esprit unitaire et monarchique qui distingue la France de Louis XIV et de Louis XV ; la riche et profonde science du conseiller à Toulouse et du laborieux bénédictin ne les a peut-être pas toujours assez préservés de quelques vues difficiles à justifier, d’une certaine tendance à exagérer la part qui revient à la royauté française dans l’histoire du midi au douzième et au treizième siècle : leur zèle monarchique leur a peut-être fait illusion ; ils n’ont pas assez montré ce qu’il y avait dans la vie des hommes du midi, de distinct, de particulier, d’original. Une énergique réaction s’est manifestée, au commencement de ce siècle, contre l’histoire officielle, qui sacrifiait la vérité, la vie, la couleur à de certaines opinions arrêtées et convenues d’avance. Une libérale protestation contre les mensonges historiques, accumulés à plaisir dans la charte de 1814, fut le point de départ des beaux travaux d’Augustin Thierry sur le tiers état et les communes. S’étendant de proche en proche, la réaction s’est attaquée à des ouvrages qui étaient avant tout l’œuvre d’une savante et laborieuse patience ; on a cru retrouver un caractère officiel à l’histoire de Languedoc ; on ne s’est pas assez rappelé que la vraie science ne peut pas plus être officielle que la vraie littérature. Prenant pour épigraphe une pensée d’Augustin Thierry : « La France n’a pas d’histoire nationale,  M. Mary-Lafon a vu dans l’histoire du midi celle d’un peuple entièrement distinct de la France du nord ; peu s’en est fallu qu’il ne l’ait appelé aux armes pour recouvrer une autonomie indignement ravie.

Sans doute, lorsque l’unité absolue plane, comme elle fait de nos jours, dans le domaine des faits politiques, effaçant devant elle toutes les pittoresques nuances de la vie locale, c’est un devoir de l’historien de rechercher les traces de cette antique diversité de mœurs, de coutumes, de traditions. Il est presque permis d’exagérer un peu les traits de cette image qui ne doit être vue qu’à distance; mais il ne faut pas non plus négliger les faits qui nous montrent l’unité à côté de la diversité ou plutôt la diversité au sein de l’unité.

Dom Vaissète a beaucoup moins exagéré dans son sens que M. Mary-Lafon dans le sens contraire et au fond peut-être l’opinion du vieil historien est-elle plus libérale et contient-elle implicitement un blâme sévère pour la croisade, qu’elle prive de sa seule excuse ?

En arrivant dans la France du sud, cette croisade affiche hautement rintention de rendre dans ce pays la domination de la royauté plus étroite et plus forte : le poëme, qui raconte ses exploits, nous fait connaître sa pensée à cet égard. Parmi les conditions que l’Eglise impose dans le concile d’Arles à la société méridionale et à son chef, une des plus expresses est la soumission absolue aux volontés et décrets du roi de France : « Sur tous points, disent les Pères du concile, ils en passeront par le bon plaisir du roi de France » (Pel lau del rei de Fransa de trastot passaran) [172]. On sait quel accueil cette charte reçut des populations. Le comte de Toulouse n’eut qu’à la leur présenter pour leur mettre les armes à la main. Dans ce soulèvement universel des hommes du midi, pour combien faut-il compter la crainte de se voir livrés à la merci du roi de France et l’indignation que provoquait la seule pensée d’un pareil traitement? Après avoir, quelque temps, lutté en champ clos, l’Eglise et la société du midi essayaient de vider leurs différends à l’amiable ; cette tentative donna lieu à une étrange méprise : ce fut son seul résultat. L’Eglise voulut traiter son adversaire comme un adversaire vaincu et désarmé; elle lui offrit les conditions les plus dures et le renvoya ensuite aux pieds du roi de France, comme les chevaliers de la Table Ronde imposaient aux ennemis, dont ils avaient triomphe, l’obligation de se rendre à la cour du roi Arthus et de se soumettre à ses arrêts souverains.

C’était une cruelle humiliation ; ne devait-elle pas rendre à la chevalerie méridionale le courage avec le sentiment de sa force et de sa dignité? Néanmoins, à consulter le poëme de la croisade lui-même, ce ne fut pas la condition qui blessa plus vivement la fierté et l’indépendance des méridionaux. Ils repoussaient plus énergiquement l’oppression de l’Eglise que la domination des rois de France ; d’ailleurs, s’ils rejetaient loin d’eux le pouvoir royal, absolu, despotique, tel que l’Eglise le concevait, tel que la société féodale ne pouvait l’accepter, s’ensuit-il qu’ils fussent également opposés à ce même p.ouvoir modéré, tempéré, dans les mains d’un suzerain faisant respecter ses droits et respectant ceux de ses vassaux et de ses sujets ? Ce n’était pas la royauté française qui était odieuse au midi ; c’était son entrée dans le pays à la suite de la croisade ; c’était l’attitude oppressive et tyrannique que l’Eglise aurait voulu lui faire prendre dans ces contrées qu’elle lui livrait. « Le roi, disait le comte, à l’approche de Louis VIII, serait mon seigneur s’il était juste pour moi, et je lui serais à jamais loyal et fidèle » [173]. S’autoriser de l’irritation, que cette condition, mêlée à bien d’autres, excite dans la France du sud, pour conclure la répulsion que cette France pouvait éprouver à l’égard de celle du nord, à l’égard du roi lui-même, ce serait tirer de notre poëme une fausse induction, ce serait faire dire au poëte ce qu’il ne dit pas : — on ne peut bien le commenter qu’en se rappelant les relations-, que la suite des événements avait formées entre les deux moitiés de la France. Si le midi n’avait pas encore été obligé d’en passer par le bon plaisir des rois capétiens, plus d’une fois pourtant ces princes avaient fait sentir leur action dans le sud de leur royaume.

De profondes différences existaient entre le midi et le nord de la France ; mais de ce fait évident, certain, a-t-on le droit de conclure qu’il n’y avait aucun point de contact, et que des liens ne tendaient pas à se former entre .ces deux pays? Pour exprimer l’antagonisme de ces deux moitiés de la France, on a souvent répété une phrase de l’hagiographe du roi Robert ; on connaît la stupeur du moine Radulphus Glaber[174], en présence des hommes du midi, qui avaient accompagné Constance, fille du comte de Toulouse, la nouvelle épouse du saint roi, et les plaintes du pieux et austère chroniqueur sont restées presque aussi célèbres que les paroles de Charles le Chauve, établissant, dans le concile de Piste, la distinction des pays de droit écrit et des pays destinés à être régis par le droit coutumier[175]. Il ne faudrait pourtant pas exagérer la portée de ce texte d’une chronique : peut-être ne doit-on pas y chercher l’expression de l’antipathie du nord contre le midi ; dans Radulphus Glaber, je vois bien plutôt un moine scandalisé qu’un homme du nord indigné : le sentiment de ses compatriotes fut tout différent du sien : « A ces exemples pervers, nous dit-il lui-même, la nation des Francs, honnête entre toutes, s’attache avec une ardeur dévorante. » Quoi qu’il en soit d’ailleurs, nous sommes ici vers le milieu du onzième siècle ; nous sortons à peine de l’époque la plus sombre, la plus barbare du moyen âge ; les relations entre la France méridionale et la France du nord, dans cette triste période, ne permettent pas de préjuger celles qui existeront entre les deux mêmes pays, plus d’un siècle et demi plus tard.

A la fin du douzième siècle et au commencement du treizième ces deux moitiés du royaume se sont déjà bien rapprochées l’une de l’autre ; le mariage a réuni les deux puissantes maisons, qui régnent sur chacune d’elles. Vers 4140, la force et un droit contesté furent sur le point de soumettre à une seule et même domination, la France du nord et la France du midi[176]. La tentative de Louis VII, qui avait épousé la petite-fille de Guillaume IX, échoua devant l’habileté d’Alphonse et le dévouement que le comte de Toulouse sut inspirer à son peuple ; mais le temps, des intérêts communs, des relations continues, empreintes de’bienveillance et d’amitié, semblaient devoir mener à bien une œuvre, dont la violence n’avait pas su venir à bout. Malgré l’hommage rendu, en 1173, à Henri II et à Richard son fils, comme ducs d’Aquitaine, Raymond V et plus tard son fils Raymond VI restent presque toujours les alliés des rois de France. Ils ont, les uns et les autres, un même ennemi, le roi d’Angleterre. Henri Plantagenet épouse Eléonore d’Aquitaine, et vient, en 1159, faire valoir, les armes à la main, les droits que, dix-neuf ans auparavant, revendiquait le roi de France[177]. Sous ses drapeaux, les routiers, dont les ravages allaient, pendant tout le cours de ce siècle, désoler ces malheureuses contrées, entrent pour la première fois dans le midi ; grand était le nombre de ces soldats mercenaires ; Cahors fut enlevé ; déjà presque tout le comté de Toulouse était au pouvoir du duc d’Aquitaine; « mais, nous dit le chroniqueur, il ne voulut point assiéger Toulouse, par respect pour le roi de France qui avait fortifié cette ville contre le roi Henri d’Angleterre, et qui la gardait nuit et jour, voulant porter secours à son beau-frère. »

Raymond V avait, en effet, épousé la sœur de Louis VII, Constance, dès l’année 1154[178] ; et à partir de cette époque, la maison de Toulouse apparaît presque toujours unie à la maison de France. Les Etats de Raymond V étaient, de toutes parts, menacés par deux puissantes familles, qui unissaient contre lui leurs armes et leurs efforts. C’était d’abord la maison de Barcelone, récemment appelée à régner sur l’Aragon, par le mariage de Raymond Béranger IV avec la fille du roi moine Ramire[179]. La possession de la Provence mit aux prises son fils Alphonse avec Raymond V, qui avait inutilement épousé la veuve de Raymond Béranger de Provence, Richilde. A cette lutte, entre l’Aragon et Toulouse, se mêlait la vieille querelle jamais vidée, toujours renouvelée, entre Toulouse et Poitiers. Les périls de Raymond V ramenaient une seconde fois, en 1179, le roi Louis VII sous les murs.de Toulouse.    .

Toute la féodalité de cette contrée était elle-même profondément agitée par ces guerres qui ne laissaient en paix aucun coin du midi et troublaient vivement l’imagination populaire. Lors de la première expédition d’Henri II dans le domaine de Raymond V, tous les principaux seigneurs du midi s’étaient joints à lui : c’était Raymond Béranger, comte de Barcelone, c’était le vicomte de Trencavel, c'était Guillaume de Montpellier qui s’armaient à la fois contre Raymond V[180].

Bien des éléments de guerre existaient dans ce pays. Flottant entre la suzeraineté de l’Aragon et celle de Toulouse, le vicomte de Béziers soutenait volontiers la cause du suzerain qui était le moins rapproché de ses domaines et le .moins inquiétant pour sa puissance ; peut-être même l’irritation du comte de Toulouse contre un vassal qui avait abandonné sa bannière et violé un serment, prêté quelques années auparavant, ne fut-elle pas étrangère au meurtre, de Raymond Trencavel dans l’église de la Madeleine (1166). Le récit du prieur du Vigeois laisse planer de graves soupçons sur la complicité de Raymond : les habitants de Béziers avaient juré de lui livrer un seigneur qui les opprimait[181].

Menacé par l’Aragon, inquiété par l’Angleterre, entouré d’un cercle de fer par les barons du midi, ligués contre sa puissance, Raymond V avait son recours naturel auprès du roi de France : il était dans le midi le représentant des intérêts et le champion du parti français contre la maison de Barcelone et contre celle des Planlagenets. L’intervention de Louis VII avait, à deux reprises, sauvé le comte de Toulouse des mains d’Henri II : en 1163, elle forçait Trencavel à faire la paix avec Raymond V.[182]

Ces relations de Toulouse avec Paris ne cessèrent pas avec la vie des princes qui avaient formé ces liens. Tandis que le comté de Barcelone rompait définitivement avec la France[183], celui de Toulouse était par la force des choses maintenu plus étroitement tous les jours sous la suzeraineté protectrice des Capétiens. En 1188, violant le traité qui venait d’être conclu entre les rois de France et d’Angleterre, Philippe et Henri II, Richard avait envahi les terres de Raymond V, et lui avait pris Moissac et plusieurs autres châteaux[184]. A cette nouvelle, le comte de Toulouse envoie ses messagers au roi très-chrétien Philippe. Aussitôt le roi de France fond sur les terres des ducs d’Aquitaine et.ramène la guerre en Normandie.

Il ne se borne pas à secourir le comte de Toulouse, il lui fait des largesses ; il étend son pouvoir ; il lui donne, à lui et à ses héritiers nés et à naître, la garde du château de Figeac avec tous les droits et tout le domaine qu’il y possède[185]. L’affection, que Pbilippe-Auguste portait à son très cher et féal cousin, ne fut pas le seul mobile qui le décida à accroître la puissance de l’illustre comte de Saint-Gilles. La politique ne dut pas avoir une moindre part à cette libéralité ; l’habile souverain n’aurait pas confié son château à un vassal dont des intérêts communs ne lui auraient pas garanti la fidélité. Quoi qu’il en soit, les rapports entre les rois de France et les Raymonds se resserrent encore, et le testament de Raymond VI, déposé à l’abbaye de Saint-Denis, au moment même où s’ouvre la guerre des Albigeois (1209), prouve que les voies pacifiques pouvaient insensiblement aboutir à l’union de la France du midi et de la France du nord[186].

Le poëme de la croisade complète, étend et justifie les inductions, qui ressortent de ces faits; Pour obtenir justice contre les attaques de Montfort, le comte de Toulouse s’adresse au roi de France, comme à son seigneur légitime et à son ancien protecteur. Le roi lui fait bon accueil, et toute la féodalité du nord montre, à l’égard du malheureux chef de la féodalité méridionale, des dispositions qui ne ressemblent point à ces haines de race, dont on a fait, à tort peut-être, le mobile dominant des croisés armés contre les Albigeois. Elles s’étaient singulièrement affaiblies : témoin la sympathie dont Raymond VI fut l’objet aux cours de Champagne, de Bourgogne et de Nevers. « La comtesse de Champagne, au cœur courtois et preux, le reçut bien, ainsi que moult autres barons, tels que le preux duc de Bourgogne, qui lui offrit de nombreux présents ; et le comte de Nevers lui montra beaucoup d’affection et lui fit maint bon accueil »[187]. L’abîme n’était donc pas aussi profond qu’on se plaît à le croire entre la France du midi et la France du nord, et pour le combler, il n’était pas nécessaire d’y précipiter tant de ruines. Déjà d’un bord à l’autre il avait été jeté plus d’une planche fragile, qui pouvait, avec le temps, devenir un pont indestructible.

Ce n’était pas avec le seul comte de Toulouse que les rois de France avaient des relations dans le midi : les autres représentants de la féodalité ne pouvaient pas mettre, en tête de leurs chartes, comme vers la fin du dixième siècle, ces mots si dédaigneux pour la naissante royauté des Capets : en attendant un roi. En 1171, le vicomte de Béziers épouse Adélaïde, fille de Raymond V et de Constance[188]. Comme cadeau de noces, le roi lui donne la mouvance du château de Minerve. Ainsi, non-seulement la royauté apparaît dans le midi, mais son action pénètre jusqu’aux degrés inférieurs de la féodalité ; le roi de France a pour vassaux directs de simples châtelains, les seigneurs de Minerve. Ce n’était pas uniquement par des donations que la royauté rappelait son existence aux méridionaux. Elle avait des droits réels et tendait à augmenter les points d’appui de son autorité dans la France du sud. Un instrument de l’an 1198 contient le dénombrement des droits de juridiction que le roi possède au lieu de Floran[189]. En juillet 1206, Philippe-Auguste se fait céder en échange, par Jourdain de Cabaret, le château de Sallèles[190].

Déjà l’idée de l’unité du royaume est présente à l’esprit des rois de France ; ils veulent étendre au midi et au nord les mêmes lois et les mêmes coutumes. Cette pensée anime toute la lettre que Louis VII adresse, en 1163, à la vicomtesse Ermengarde de Narbonne il lui accorde le droit de rendre la justice que lui refusent les lois romaines en usage dans la Provence impériale[191].

Le roi parle en maître aux hommes du midi ; et, comme le remarque M. Bouttaric[192], on retrouve chez eux un certain respect pour la royauté capétienne, qui paraissait, à leurs yeux, environnée d’un prestige, dont elle ne jouissait pas dans les pays plus rapprochés du centre de sa puissance. Ecoutons Sicard de Puylaurens et les deux seigneurs de Saint-Paul, faisant leur soumission au roi Louis VIII, qui approche à la tête d’une nouvelle croisade ; et, quand nous aurons tenu compte de la crainte inspirée par cette grande armée, qui se presse sur les bords du Rhône, de l’abaissement des caractères, suite inévitable des souffrances, des misères et des terreurs du midi, sous les coups de cette perpétuelle croisade de vingt années, quand nous aurons reconnu l’inspiration cléricale de ces humbles protestations de dévouement, nous retrouverons ce fonds de respect et cette vénération, que M. Bouttaric prête aux barons du midi.

Mais dans ces contrées de la France du sud, c’était surtout le clergé qui tournait souvent ses regards vers ces rois de France, protecteurs naturels de l’Eglise, lorsque leur intérêt ou les exigences de leurs finances ne les poussaient pas à la persécuter. Les archevêques, évêques, abbés, ne cessent d’appeler l’intervention royale de leurs prières et de leurs vœux. En 1173, c’est l’archevêque de Narbonne qui implore la protection de Louis VII dans une lettre des plus pressantes [193]. Au milieu des tempêtes qui agitent la nacelle de saint Pierre, il n’a d’autre recours que le roi de France. II faut que le pieux souverain s’arme du glaive de la foi et du, bouclier de la justice ; lui seul peut conjurer le double péril qui alarme l’archevêque : l’hérésie et les mouvements que le duc de Normandie se donne pour gagner les peuples à force d’argent.

Le clergé est français, il veille comme une sentinelle dévouée sur les intérêts de la royauté capétienne, menacée dans le midi par l’ambition des Plantagenets. A leur tour, les rois de France se déclarent institués par Dieu pour protéger les églises, les maintenir dans leurs dignités, et réprimer l’impiété des tyrans. De sérieuses libéralités appuient ces belles paroles. Il serait long de rappeler ici les bienfaits de Louis VII et de ses successeurs. Il faudrait dérouler toute une série de diplômes, entre autres ceux de l’année 1156 en faveur de l’égîise de Maguelone, en faveur de l’église d’Uzès, et de Raymond, son évêque, en faveur des églises de Nîmes, de Narbonne, de Lodève, dont l’évêque reçut, dit-on, du roi, les droits régaliens sur son diocèse[194]. Aussi, dans l’esprit des hommes d’Eglise, se développe de bonne heure, dans le midi, l’idée d’une France considérée comme un même royaume, presque comme une patrie commune. Des chartes qui dataient soit du temps des Carolingiens, soit de cette époque de transition entre la royauté tous les jours plus allemande des descendants de Karl le Grand et la royauté nationale et française des Capet, rappelaient sans cesse au clergé méridional une unité qui, factice et artificielle autrefois, allait renaître aujourd’hui réelle et vivante. Les abbés de la Grasse[195] avaient, au fond de leur cartulaire, une charte octroyée, en 890, par le roi Eudes à l’abbé Sunifried de Sainte-Marie de l’Orbieu, et une charte de Charles le Simple, en 899, qui confirmait à l’abbaye la possession de ses biens et le privilège d’élire son abbé. Ne pensons pas que ces parchemins restassent ensevelis dans le cartulaire des abbayes, et que ces vieux souvenirs ne fussent plus conservés, dans l’esprit des abbés et des moines, que par une vaniteuse érudition.

Les dangers dont les maisons religieuses furent menacées, à la fin du douzième et au commencement du treizième siècle, les usurpations qu’elles eurent à répousser, les empiétements dont il fallut se défendre, rajeunirent ces titres poudreux ; les puissants de l’Eglise du midi y trouvaient comme un engagement réciproque contracté entre les rois de France et les monastères ou chapitres ; les uns promettent protection et sécurité, les autres reconnaissance et dévouement. Le monastère de Moissac n’avait pas eu à se louer de la conduite des croisés ; l’abbé écrivit à Philippe-Auguste ; il commença par rappeler au roi régnant la fondation de l’abbaye par ses ancêtres [196]. « Nous lisons que vos aïeux ont fondé ce très-antique monastère qui a nom Moissac ; ils l’ont de toutes parts environné d’un large cercle de possessions. Du reste, le couvent acquitte sa dette de reconnaissance envers ses bienfaiteurs. Que votre sublimité sache que nous  prions constamment le dispensateur de toutes choses pour votre salut et pour la prospérité du royaume, et particulièrement en votre honneur et en celui des vôtres brûlent sans relâche deux cierges devant le grand autel. » L’Eglise ne se contentait pas d’appeler de ses vœux le pouvoir royal dans le midi, elle prétendait l’y installer par la force et la violence ; témoin le poëme de la croisade, témoin le vers que nous avons cité plus haut, et qui rappelle un des artides de la charte présentée à Raymond au nom des prélats du concile d’Arles.

Mais le clergé avait-il dans le sud de la France une grande influence ? et ses idées inspirées par des intérêts d’ordre et de caste, pouvaient-elles se répandre en dehors de L’Eglise? Sans doute, si l’on consulte Guillaume de Puylaurens, si l’on interroge les archives de l’abbaye de Montolieu, si l’on en croit les sirventes des troubadours, on voit le clergé méprisé et se méprisant lui-même au point de cacher ses insignes; mais un fait général n’a jamais dans l’histoire une rigueur exclusive et absolue ; c’est une vérité qui souffre de nombreuses exceptions ; étudiée de près,  la société du midi, à la fin du douzième siècle, nous montre encore un clergé actif, influent, balançant, en plus d’un endroit, la puissance féodale et dirigeant celle des communes. En 1209 Nîmes se soulève[197] ; les habitants se lient par serment, en dépit de la défense du comte, de Guiraud Ami, son connétable, et d’Etienne Audemart, viguier de Nîmes. Ce malheureux viguier est massacré, le palais comtal pillé, les gens du comte repoussés, et l’entrée de la ville refusée au comte lui-même, tandis qu’on y introduit ses ennèmis. L’initiative de ce soulèvement appartient-elle à l’évêque? L’histoire ne saurait l’affirmer, mais c’est du moins dans le palais et sous la présidence de l’évêque qu’est proposée, arrêtée, rédigée, en présence de tous les consuls, de tous les conseillers etd’une foule immense de chevaliers et de bourgeois, la nouvelle constitution communale, qui réunit dans un seul etmême consulat celui de la ville et celui du château des Arènes[198]. Une assez grande part était faite à l’évêque dans ces institutions municipales étendues, élargies, renouvelées. Les huit consuls de la cité et du bourg ne peuvent être élus sans son assentiment.

A Toulouse se passaient ou allaient se passer des événements qui rappellent ceux dont Nîmes vient d’être le théâtre. Le clergé est l’instigateur de la lutte civile qui déchire la cité des Raymonds, partagée entre la confrérie blanche et la confrérie noire. Le poëme de la croisade nous permet d’apprécier le rôle de l’évêque, de l’abbé dans le conflit de ces factions, armées l’une contre l’autre par le fanatisme religieux et le zèle patriotique : « les croyants des hérétiques vont répétant que l’évêque, l’abbé et le clergé les mettent aux prises entre eux, pour que l’un follement détruise l’autre ; car s’ils se tenaient ensemble, tous les croisés du monde ne leur pourraient causer de dommage »[199].

Ce fut également à la voix des clercs que la Provence tout entière se leva contre Toulouse, ceignit ses reins, et dressa ses doigts à la bataille. C’est encore le poëme de la croisade qui nous fait connaître le retentissement des prédications du clergé au sein de la Provence, lorsque plus tard, sondant les consciences des Provençaux, le poëte nous montre les regrets, presque les remords de ces vassaux du comté de Toulouse, abusés par des sermons, dont la perfidie égalait le fanatisme. A en juger par les indications de la geste, la Provence était alors, comme elle l’a toujours été, comme elle l’est encore aujourd’hui, dévouée, jusqu’au fanatisme, à la religion et au clergé catholiques [200]. Les statuts municipaux des villes d’Avignon et d’Arles attestent la puissance de l’influence cléricale. Ceux d’Arles, qui donnaient à l’archevêque d’assez vastes prérogatives[201], entre autres celle de prendre part aux délibérations des consuls et du petit conseil sur les changements à faire, les améliorations à introduire dans la constitution municipale, sur les guerres à décider, les impôts à lever, sur la monnaie dont il fallait autoriser le cours, sont empreints d’une juste sévérité morale et d’un rigorisme d’orthodoxie, dont ne pourrait pas s’accommoder la conscience moderne : toute femme de mauvaises mœurs était chassée de la ville; toute épouse qui abandonnait son mari et s’attachait à un autre homme, était frappée de la même peine ; un hérétique et un vaudois étaient mis sur le même rang qu’un voleur ou un brigand. Tout blasphème contre Dieu, la bienheureuse Marie et contre les saints qui avait pu échapper dans un jeu, était passible d’une punition. Le seul témoignage de l’accusateur, appuyé de celui du partenaire, suffit pour entraîner la condamnation du prévenu. N’est-ce pas là une inquisition en germe ? Ces dispositions ne sont-elles pas l’œuvre du clergé ? N’a-t-il pas marqué de son sceau cette charte organique de la cité d’Arles ?

L’intérêt, l’espoir d’échapper aux mains longues et avides de la féodalité, groupaient souvent autour des monastères des populations amphibies, qui appartenaient à  la fois au clergé et à la société laïque. Ecclésiastiques par la tonsure, laïques par le genre de vie qu’elles menaient, livrées au commerce et aux occupations mécaniques, elles s’abritaient contre l’impôt derrière les privilèges des maisons religieuses. Les rois de France durent prendre plus d’une mesure contre cet abus. Une enquête, faite par Raymond d’Alsonne, sur les clercs artisans, en 1283, établit que dans les seuls lieux de Montolieu et de Sainte-Eulalie on en comptait plus de deux cent seize qui essayaient de frustrer le fisc royal[202]. Sous la domination féodale, les artisans ne se rassemblaient pas sans doute en nombre moins considérable à l’ombre de ces abbayes dont ils prenaient la livrée? Les exigences du roi n’étaient pas plus vexatoires à coup sûr que celles des seigneurs, armés de leurs droits de justice dont le savant travail de M. Championnière (sur les cours d’eau) nous a fait connaître la nature et la portée. Ainsi les abbayes qui, au point de vue temporel, gravitaient autour du trône des rois de France, entraînaient après elles, comme autant de satellites, ces populations qui, au milieu de la tourmente féodale, trouvaient auprès d’elles ordre, sécurité, protection.

Ce n’étaient pas seulement les hauts représentants de la féodalité méridionale, ce n’était pas seulement le clergé qui avaient noué des relations avec le roi de France ; c’étaient les communes elles-mêmes, c’étaient les membres du conseil de la ville et des faubourgs de Toulouse, qui, écrivant à Louis VII, l’appelaient leur seigneur, leur défenseur et leur libérateur [203].

Le poëme de la croisade fait faire un pas de plus à celle grave question. Les textes que nous avons assemblés jusqu’à présent, nous ont montré des rapports plus ou moins étroits entre la royauté et les hommes du midi ; d’un côté le roi, de l’autre tout un pays. Un passage curieux de notre épopée historique nous fait pressentir la rencontre des populations du nord et de celles du midi sur la grande voie fluviale du Rhône et de la Saône. Les villes des bords du Rhône, Tarascon, Beaucaire, Avignon apparaissent, dans le récit du poëte, entourées d’une splendeur et d’une puissance, qu’elles doivent à leur commerce et à leur marine fluviale sans doute. Du concours qu’elles prêteront au jeune Raymond dépendra le succès de la lutte qu’il va entreprendre pour arracher la Provence à Simon de Montfort. Tel est le sens des conseils que Raymond VI, partant pour l’Espagne, adresse à son fils : « Vous aimerez de tout temps les barons d’Avignon et vous leur donnerez largement l’amour et la richesse, et si vous avez la Provence, c’est avec leur secours que vous en ferez la conquête ; aux hommes de Marseille vous rendrez grand merci. A ceux de Tarascon vous obéirez de tout temps, et si vous recouvrez Beaucaire, vous leur devrez cette conquête ; au pied du rocher se tiendront les vaisseaux » [204].

On comprend, du reste, tous les ménagements et les égards que le comte de Toulouse conseille à son fils à l’égard de ces puissantes villes du Rhône, lorsqu’on a entendu les promesses, qu’Avignon a faites à Raymond et qu’elle se dispose à tenir avec un héroïque dévouement. « Nous occuperons tous les passages du Rhône et nous mettrons tout le pays à feu et à sang, jusqu’à ce que vous ayez recouvré Toulouse »[205] . De tels engagements ne pouvaient être pris que par une cité qui avait véritablement conscience de sa force. Toute cette marine si importante, ces vaisseaux qui étendront sur tout le cours du Rhône une sorte de blocus, n’indiquent-ils pas un grand mouvement commercial, qui remontait jusqu’à Lyon, peut-être même pénétrait dans la Saône et atteignait de proche en proche les grands centres commerciaux du nord, les foires de la Champagne et de la Brie ?

Ces échanges, ce commerce, ces rapports devenus plus nombreux et plus étroits avec les progrès de la civilisation dans les deux moitiés du royaume, plus faciles avec les conquêtes de l’autorité royale, auraient, peut-être mieux que la guerre la plus sanglante, préparé et hâté la fusion du midi et du nord de la France. Trois traités signés successivement par les consuls de Montpellier avec Arles (18 novembre 1237), avec Avignon (24 octobre 1273), avec les seigneurs de Montélimar (1265)[206], marquent le passage du commerce montpellierain sur cette grande route du midi vers le nord de la France. Il est même probable que ce ne sont pas là ses pre miers pas sur cette longue et belle voie de communication. Cette cité, où, dès le milieu du douzième siècle, le rabbin juif Benjamin de Tudela trouvait des hommes de tout pays et de toute race[207], depuis les Arabes du Garb et les marchands de la Syrie et de l’Egypte jusqu’à ceux de la Lombardie, de Rortie, de Gênes et de Pise, jusqu’à ceux de l’Espagne et de l’Angleterre, n’attendit sans doute pas le milieu du treizième siècle pour prolonger les ramifications de son commerce jusqu’au fond du nord. Avant la fin du siècle précédent, la richesse de Montpellier était déjà proverbiale dans le nord de la France. Le roman de Raoul de Cambray, l’épopée historique publiée sous le nom de Chanson d’Antioche, parlent maintes fois de l’or de Montpellier[208].

Au commencement du treizième siècle, l’Eglise veille sur la sécurité de la navigation du Rhône. Le concile d’Arles (1210) et l’abbé de Citeaux avaient lancé une sentence d’excommunication contre Silvius de la Crète, Alasias de la Roche, le prévôt de Valence, Artaud de Roussillon, son frère, à cause des péages injustes qu’ils osaient lever, des exactions et autres iniquités, qu’ils commettaient sur les fleuves et les voies publiques. Une lettre d’innocent III, adressée à Arnaud de Cîteaux et à l’évêque d’Uzès, confirme cette sentence et ordonne de la faire exécuter sans appel[209].

Placés sur les bords du Rhône, nous assistons à ce grand va-et-vient d’hommes et de marchandises sur les eaux de ce fleuve. Transportons-nous à l’une ou à l’autre des deux extrémités de cette longue ligne ; nous y verrons arriver les hommes et les choses, partis de l’extrémité contraire. — Les idées ne s’échangeaient pas moins que les denrées entre le nord et le midi de la France.   .

Il y. a deux façons de s’expliquer la propagation des doctrines cathares ; on trace de deux manières non-seulement différentes, mais opposées, l’itinéraire qu’elles ont suivi. — L’opinion la plus ancienne, adoptée par M. Schmidt, fait naître cette hérésie, dans la Bulgarie et la Croatie, d’un mélange des anciennes superstitions païennes avec un christianisme corrompu : de ces pays elle est descendue peu à peu sur les rivages de l’Adriatique ; elle est arrivée en Lombardie ; de là, franchissant les Alpes, elle s’est disséminée dans la France du sud, a remonté dans le nord, a surtout dominé dans la Champagne, où un de ses principaux foyers a été le château de Montwimer, dans le diocèse de Châlons-sur-Marne[210] . Cette grande communauté a subsisté jusqu’en 1239, où l’inquisiteur général pour la France, le dominicain frère Robert, la découvrit, malgré la prudente obscurité dont elle s’était environnée : en présence des prélats, des abbés du diocèse de Reims, du comte Thibaut et d’une foule de chevaliers de la Champagne et de la France, cent quatre-vingt-trois hérétiques montèrent sur les bûchers dressés au pied du château de Montwimer [211]. Peut-on supposer que cette société hérétique, si violemment détruite, soit restée sans relations avec la France du sud? N’est-elle pas, au contraire, comme un rejeton du grand arbre, de l’hérésie méridionale transplanté dans le nord? Ne suivons-nous pas, comme à la trace, aux idées anti-catholiques qu’ils sèment'sur leur passage, la marche des hommes du midi vers les contrées septentrionales de la France?

Eu présence de l’hypothèse de M. Schmidt, s’est placée une conjecture nouvelle, tout aussi acceptable, si elle n’est pas plus voisine de la vérité. Dans un article publié dans la Bibliothèque de l’école des chartes, M. Cucheval-Clarigny déplace le berceau de la secte cathare, et donne à l’hérésie une origine française et champenoise[212]. Le château de Montwimer, de l’aveu même de M. Schmidt, est son plus ancien siège et foyer dans la France ; c’est de là qu’elle aurait gagné de proche en proche les contrées méridionales. L’ancien point d’arrivée des idées cathares devient ainsi leur point de départ; mais leur propagation ne prouve que plus nettement les relations de la France du nord et de la France du midi. En descendant vers le sud, ce courant de croyances hérétiques se grossit, à la hauteur de Lyon, d’un nouveau courant d’idées anti-catholiques, qui coula sans cesse parallèlement au premier ; leurs eaux ne devaient se confondre que bien plus tard ; les doctrines vaudoises accrurent encore les rapports de la Bourgogne avec les pays qui, au siècle suivant, s’appelleront le Languedoc.

Nous ne connaissons pas de textes qui nous permettent d’établir, au commencement du treizième siècle, l’existence de ces rapports; nous conjecturons seulement, mais nos conjectures peuvent, sur ce sujet, avoir la force de véritables preuves, et ce n’est pas céder complaisamment à une erreur volontaire que de prêter une valeur rétrospective à un curieux passage des archives de l'inquisition de Toulouse, recueillies par Limborch[213]. C’est la singulière histoire d’un prêtre bourguignon, Jean Philibert, traîné, en 1349, devant l’inquisition de Toulouse, qui devait le condamner comme relaps.

Né à. la Chapelle, il était resté quelque temps auprès de Saint-Laurent du Rocher, dans le diocèse de Besançon ; il s’était ensuite établi à Castelnau de Barbazens, près de Mazères, dans le diocèse d’Auch ; c’est là que vint le surprendre, en 1311, l’ordre de comparaître devant l’inquisition : vingt-huit ans auparavant, il avait été envoyé de Bourgogne, avec des lettres de l’inquisiteur, à la recherche d’un vaudois fugitif appelé Ruste Jaubert ; il vint dons le diocèse d’Auch. Ensuite il retourna en Bourgogne, vers ceux qui l’avaient envoyé; peu de temps après, de son propre mouvement, il revenait en Gascogne ; il resta plusieurs années dans le diocèse d’Auch ; quelques Bourguignons, qu’il nomme, le mirent en rapport avec des Vaudois, dont il ne tarda pas à devenir l’ami intime ; bientôt après, il était promu dans la secte au rang de parfait. Ainsi, voilà un prêtre bourguignon qui arrive dans la Gascoigne à la poursuite d’un hérétique bourguignon et trouve, dans le pays, des Bourguignons pour le convertir aux idées vaudoises. Une destinée aussi étrange pouvait bien n’avoir pas eu de nombreux précédents ; mais les rapports de la France de la Garonne avec celle de la Saône, n’avaient sans doute pas attendu, pour naître, la fin du treizième siècle et le commencement du quatorzième siècle.

Bien avant les doctrines religieuses, sans doute, la poésie avait établi entre le midi et le nord des relations intellectuelles : c’étaient les mêmes types, les mêmes héros, les mêmes souvenirs, les mêmes légendes. M. Fauriel a voulu trouver, dans la France du sud, le germe et les premiers épanouissements des grandes chansons de gestes du cycle carolingien et du cycle d’Arthus. Les inductions de sa subtile sagacité, appuyées sur un fonds inépuisable de science, pouvaient faire illusion ; mais des travaux récents ont démontré, d’une manière péremptoire, que les Provençaux devaient renoncer à cette prétention[214]. D’ailleurs, plus modeste au treizième siècle que de nos jours, le midi n’hésitait pas à reconnaître la supériorité du roman du nord pour la composition de ces rudes épopées. « La langue française, dit le troubadour Raymond Vidal, dans son art de trouver (la dreita maniera de trovar), vaut mieux pour faire romans et pastorales ; mais celle du Limousin est préférable  pour faire vers, chansons et sirventes »[215]. Le poëme de la croisade, surtout dans la première partie, peut servir de commentaire à cette assertion si précise du grammairien limousin. La langue de cette chronique rimée reproduit les formes grammaticales, les expressions, les termes même, légèrement modifiés, des chansons de gestes du nord. Le roman du midi, appliqué à ces récits épiques, imite et calque le roman d’outre-Loire.

Si la France du sud n’a pas vu naître ces poëmes, elle ne les a pas .moins connus et étudiés. La geste de la croisade nous montre la poésie provençale empruntant à la littérature du nord ses créations les plus originales et se les appropriant autant que possible. Il est certaines épopées dont l’origine ne peut pas être douteuse : tel est l’âpre roman de Raoul de Cambray. C’est un roman du nord : le théâtre des événements, le fond historique de la fiction, la violence d’une inspiration toute féodale, l’absence de toute galanterie, surtout dans la première partie, indiquent assez qu’il n’a pas été composé dans la patrie des troubadours ; néanmoins, il n’y resta, pas inconnu ; il semble même y avoir été admiré ; le poëme de la croisade fait allusion à l’une des scènes les plus dramatiques de cette farouche chanson de gestes. En présence de Béziers s’abîmant dans les flammes, le poëte songe à l’incendie qu’allume Raoul de Cambray : « Ainsi Raoul, celui de Cambray, brûla et incendia une riche cité qui est près de Douay ; puis sa mère Adelaïde l’en blâma fort; aussi pensa-t-il la frapper au visage »[216]. — Une citation aussi brève ne pouvait faire impression que sur des lecteurs ou des auditeurs qui connaissaient Raoul de Cambray ? Ce roman devait être devenu classique dans le midi. Les violences de ce baron du nord figuraient sans doute parmi les dits et gestes des hommes illustres du temps présent et du temps passé, dont la connaissance était indispensable à l’éducation d’un troubadour. La réputation, dont jouit dans le midi ce roman du nord, pourra plus tard nous guider dans l’étude des mœurs de ce pays. Qu’il nous suffise, pour le moment, d’en retirer la démonstration évidente du fait qui nous préoccupe : les relations étroites de la poésie du nord et de celle du midi et les emprunts que l’une faisait à l’autre.

Ces emprunts étaient rendus plus faciles par les ressemblances de la langue du midi avec celle du nord. C’étaient plutôt deux dialectes que deux langues. Qui entendait l’un devait avoir facilement l’intelligence de l’autre. Les limites respectives de la langue française et de la langue lémosine n’étaient pas nettement tracées. Malgré les péages des riverains du Rhône, les hommes du nord allaient au-devant de ceux du midi, et ceux du midi au-devant de ceux du nord.

Les barrières que la nature, les habitudes de la vie sociale et politique avaient élevées entre la pensée de la France du nord et celle de la France du sud, s’abaissaient sous la communauté des traditions et des souvenirs : de même les règles, arrêtées par le purisme grammatical, n’empêchaient pas les mots de la langue française de passer sur le domaine de la langue lémosine, et un Français aurait sans doute, à la même époque, accusé, en sens inverse, les empiétements dont se plaint Raymond Vidal. « Tous ceux qui disent amis pour amies et moi pour met, se trompent : se trompent de même tous ceux qui disent retenir, maintenir, contenir : ces mots sont français, et on ne les doit pas mêler avec ceux de la langue lémosine, ni ceux-là ni aucun mot qui soit équivoque »[217]. Ne croyons pas que les troubadours de la seconde partie du treizième siècle fussent seuls à commettre cette confusion. Raymond Vidal la reprend chez Pierre Vidal. Ici le grammairien commente le poëte ; il est dans son rôle, et le fait qu’il signale est la conséquence naturelle de ce rapprochement des deux pays, de ce mélange des deux littératures, sur lequel le poëme de la croisade a attiré notre attention.

Les indications du poëte, les faits et les textes qui lui ont servi de commentaires, ne sont ni assez nombreux ni assez significatifs pour autoriser une conclusion absolue et rigoureuse : elle ne s’appuierait peut-être pas sur des arguments assez forts pour heurter en face les opinions généralement acceptées, qui peuvent bien après tout n’être que des préjugés : toujours croyons-nous avoir acquis le droit de ne pas les accepter comme des axiomes, qui s’imposent par leur évidence : il est permis de les soumettre à l’examen, à la critique. Sans doute la France du midi n’était pas la France du nord ; elle avait sa puissante et vigoureuse originalité ; les hommes du midi n’étaient pas encore prêts à vivre d’une vie commune avec ceux du nord ; néanmoins des points de contact existaient entre ces deux pays ; des liens commençaient à se former, et auraient été chaque jour plus étroitement serrés ; l’idée d’une seule et même France féodale sous un seul et même suzerain suprême, n’était pas étrangère aux vassaux des Raymonds, même aux barons qui, en deçà des Pyrénées et sur la rive droite du Rhône, faisaient hommage aux princes de la maison d’Àragon-Barcelone. C’est une chimère que de refaire l’histoire après coup ; mais on a le droit de se demander si l’unité de la France ne pouvait sortir que de l’horrible bouleversement qui porta à ces contrées du sud un coup dont elles ont mis si longtemps a se relever. Un mariage, ou toute autre combinaison politique, aurait pu rattacher au trône des Capets la France du midi, qui s’avancait au-devant d’eux ; elle aurait été française, sans perdre sa vie personnelle, originale ; elle eût, comme la Bretagne, avec ses libertés locales, échappé aux abus de cette concentration excessive de pouvoir qui, même sous l’ancien régime, fut un des malheurs de notre pays, et dont M. de Tocqueville a dénoncé les abus avec la sobre précision d’un style qui rappelle celui de Montesquieu.

Si l’on veut trouver une des premières causes de ce mal, dont la science cherche encore aujourd’hui le remède, il faut remonter jusqu’au treizième siècle ; il faut en grande partie en faire retomber la responsabilité sur la guerre des Albigeois ; au cours lent et régulier des choses, elle a substitué la violence et la force ; elle a, sans doute, abouti à l’unité de la France: mais de toutes les voies qui pouvaient conduire à ce grand résultat, elle a été la plus mauvaise. Si la croisade a brutalement brisé quelques-uns des obstacles qui séparaient l’une de l’autre des deux moitiés de la France, elle en a fait naître de nouveaux, de plus difficiles à surmonter. Elle a mis au cœur des Français du midi une haine   profonde pour ceux du nord. Il faut voir les qualifications  injurieuses que, dans le poëme de la croisade, les-méridionaux appliquent aux Français oppresseurs de leurs cités, spoliateurs de leur noblesse. — Leur conduite, leurs fautes, leurs excès sont jugés sans pitié, condamnés sans merci. Le grand héros du cycle carolingien, dont les salles des châteaux féodaux avaient plus d’une fois entendu, dans le midi même, retentir les louanges, apparaît sous un aspect tout nouveau aux regards irrités des vassaux des Raymonds ; il leur est odieux comme un homme du nord ; il a les vices d’un conquérant français ; ce sont ses excès et non les perfidies de Ganelon, qui ont causé sa perte en Espagne ; une sorte de patriotisme méridional, qui ne semble dater que des horreurs mêmes de la guerre albigeoise, s’est emparé du cœur des défenseurs du midi ; ils acceptent la solidarité des massacres accomplis.par les Sarrasins et les Vascons dans les ports des Pyrénées ; ils semblent continuer leurs sanglantes représailles. « Le Français, par nature, commence par conquérir, et il conquiert tant qu’il monte plus haut qu’un épervier ; et quand il est au sommet de la roue, il est si plein d’outrecuidance, qu’il détruit, brise, et renverse l’escalier sous lui ; et il tombe et trébuche, redevient ce qu’il était, et il perd ce qu’il gagne ; car il n’est pas bon terrier ; et pour leur orgueil et leurs chétifs déportements périrent, en Espagne, Olivier et Roland [218]».

Ce texte emprunte à ceux que nous avons déjà rappelés une haute et pleine signification et projette lui-même une singulière lumière sur cette révolution opérée dans les idées et les sentiments des méridionaux, à la suite de la conquête française et catholique. — La France du sud est violemment rejetée vers l’Espagne.

Suivre ce mouvement des esprits à travers tout le treizième et jusque dans les premières années du quatorzième siècle, ce serait écrire un des plus curieux chapitres de l’histoire du midi ; ce serait, en même temps, faire le seul commentaire complet et satisfaisant de ces vers du poëme de la croisade.

Il faudrait interroger les interprètes naturels des idées et des passions du midi, les troubadours ; tels que ce Bertrand de Rovenac, qui fait, à deux reprises, appel aux rois d’Angleterre et d’Aragon, Henri VIII et Jayme Ier [219]. Il faudrait, dans les accusations calomnieuses, dirigées contre Bernard de Saisset, chercher un indice des sentiments et des passions qui agitaient sans doute l’âme des méridionaux, dans le temps où l’on croyait perdre l’évêque de Pamiers, en les lui prêtant. Il faudrait enfin étudier de près le curieux procès de frère Bernard Délicieux [220], ce courageux franciscain, ce tribun héroïque, qui déclara ouvertement que les bienheureux Pierre et Paul ne pourraient pas se défendre d’une imputation d’hérésie, se fit le protecteur et l’avocat de ces malheureuses populations, foulées par l’oppression religieuse, porta leurs plaintes devant le trône de France, devant le. saint-père, renouvela soixante et dix fois de suite, à la cour de Rome, ses accusations contre les inquisiteurs, brava toutes les excommunications, dédaigna toutes les calomnies, s’efforça de soulever contre la domination française les communes d’Alby et de Carcassonne, négocia avec Fernand, le roi de Majorque, de concert avec les consuls, fut sur le point de lui livrer le bourg de Carcassonne, et commit un de ces actes de haute trahison, qui sont inspirés par de trop généreuses passions, pour que l’histoire puisse les juger sévèrement. Il faudrait apprécier ce mouvement dont ce moine fut l’âme, et, sans reconnaître dans cette agitation toute locale une manifestation d’esprit national, sans y voir, comme M. Schmidt, l'effet d’un dernier appel à une nationalité presque éteinte [221], nous pourrions au moins constater cette tendance à se rejeter vers l’Espagne, à demander aux rois d’au delà des monts une justice et une protection qui ne descendaient pas du haut du trône de France. Peut-être serions-nous amenés à cette conclusion, que les excès de la guerre albigeoise et ceux de l’inquisition, plus odieux encore, ne détruisirent pas une nationalité qui semble n’avoir jamais existé ; ils firent naître contre les oppresseurs un sentiment d’antipathie et de haine qui eut quelques-uns des traits et des caractères du sentiment national. Mais cette étude serait beaucoup trop vaste ; hous sortirions du cadre, que nous nous sommes tracé et qui ne cède que trop sous la pression des idées et des faits.

CHAPITRE II.

L'esprit national dans le midi, avant, pendant et après la croisade.

Avant la guerre des Albigeois, le midi se laisse assez facilement pénétrer par l’action de la royauté et ne semble pas éprouver pour les hommes du nord cette aversion qu’on lui a peut-être prêtée trop gratuitement. Au lendemain de cette conquête, au milieu de ses efforts pour repousser de son sein des étrangers et des spoliateurs, il est saisi d’une de ces répulsions profondes, dont le temps n’amortit que peu à peu la douloureuse énergie. A ces deux faits moraux de l’histoire de la France du sud correspondent deux autres faits qui se rattachent aux premiers par les liens d’une étroite corrélation. Avant la guerre, on chercherait, en vain dans le midi les traces d’esprit national ; tout est morcelé, divisé, local ; l’antipathie n’est peut-être pas moins vive d’un bourgeois de Toulouse à un citoyen d’Avignon que de ce même bourgeois des Raymonds à un habitant de Paris ; c’est là, suivant M. Bouttaric, une des causes qui se sont le plus activement opposées à la formation d’une royauté méridionale, sous le sceptre des Raymonds[222]. — Peu à peu cependant, le besoin de la défense, des souffrances communes, un même ennemi à combattre, une même oppression à secouer, rapprochèrent les unes des autres les populations échelonnées des bords du Rhône à ceux de la Garonne; une sorte de patrie méridionale commença à se former vaguement, au moment même où l'existence indépendante et distincte des hommes du sud allait être anéantie, à la suite d’un suprême et glorieux effort. C’est le poëme de la croisade qui nous fait assister aux diverses phases de cette révolution morale, inévitable contre-partie de celle que nous venons d’étudier.

Rappelons ici, avec le troubadour de la première partie, la composition de la grande armée croisée qui vint, en 1209, fondre sur le midi. « Il y eut, dit le poëte, des hommes de tout le monde, du Poitou, de la Gascogne, du Rouergue, de la Saintonge ; là est toute la Provence et tout le pays de Vienne avec tous les hommes des contrées qui s’étendent des ports de Lombardie jusque là-bas à Rodez; ils vinrent tous ensemble, à cause du grand pardon qui leur était promis »[223]. La moitié du midi conquiert, pille, saccage et détruit l’autre ; l’une va, aux dépens de l’autre, s’assurer les biens de la terre et le salut dans le ciel. Le fanatisme religieux suffit-il à rendre compte d’un fait aussi grave? Oui, si l’on en croit le poëme de la croisade. Ne nous dit-il pas que toutes ces populations s’ébranlent pour avoir leur part du pardon promis à tous les romieux? Peut-être cependant y aurait-il quelque danger à accepter ainsi les assertions du poëte ; la vérité historique est souvent, surtout dans les récits contemporains, cachée sous un certain tissu de faits, d’événements, d’idées, qui ne sert qu’à la voiler ; c’est comme un rideau de théâtre, richement peint et décoré, qui resterait baissé, tandis que derrière se jouerait le drame auquel nous sommes venus assister. Il ne faut pas s’arrêter à la surface de ces indications : les renseignements qu’elles nous donnent sont comme une porte entrebâillée ; ouvrons-la toute grande et franchissons le seuil. — Sans doute, dans cette lamentable époque, nous ferons au fanatisme toute la part qui lui est due : et malheureusement elle n’est que trop grande ; mais aurait-il eu la même prise sur un pays, où les esprits auraient été fortement unis les uns aux autres par un puissant instinct de patriotisme? Dans ce sinistre ébranlement de peuples du midi, se levant en armes les uns contre les autres, ne faut-il pas, à côté de l’inspiration des passions religieuses, reconnaître l’effet de profondes antipathies locales ?

Pour se les expliquer, il suffit de promener les yeux sur l’aspect géographique du midi. De toutes les parties de la France, il n’en est pas de plus variée, de plus accidentée; les contrastes y sont brusques, les transitions n’y sont pas, ménagées.

Même en ne comprenant, sous la dénomination de midi, que les contrées qui s’étendent des Pyrénées aux monts d’Auvergne, et des limites orientales du bassin de la Garonne aux bords du Rhône, on confond sous le même nom trois régions bien distinctes ; d’abord le versant océanique, qui pourrait se diviser lui-même en trois zones diverses ; puis, sur l’autre revers de la chaîne de partage, une région toute féodale dont le centre est à Carcassonne ; et à côté, au contraire, une troisième et dernière région, toute commerçante, toute municipale, un peu espagnole, très-italienne, s’étendant jusqu’au Rhône, dépassant ce fleuve et comprenant même les villes de Provence, le plus activement mêlées aux grands événements de l’histoire de la France du sud, au commencement du treizième siècle.

Quand on parcourt encore aujourd’hui les différentes parties du midi, on est frappé de la variété ou de la différence des dialectes patois. Est-ce là un des effets de la décadence de la langue romane ou lémosine, abandonnée, sans règle, aux caprices et aux fantaisies de l’instinct populaire ? Trop belle, trop ample, trop régulière, cette langue des troubadours s’est-elle, pour ainsi dire, morcelée en plusieurs patois, parce que les populations n’étaient pas capables de la conserver dans toute son intégrité, parce que chacune d’elles a voulu l’accommoder aux besoins d’une existence assez bornée, et dans ce tissu aux mille reflets, se tailler les lambeaux qui lui étaient nécessaires pour revêtir sa maigre et mesquine pensée ? Admettons que telle ait été, en effet, la destinée de cette langue, proscrite par les conquérants, frappée d’anathème par l’Eglise et condamnée à quitter les hautes classes, pour se réfugier auprès du peuple, les châteaux, pour chercher un abri dans les cabanes et les maisons d’ouvriers. Ce triste destin ne prouverait pas moins  la diversité des populations locales qui, une fois, maîtresses de cette langue du midi, y ont introduit des différences si fortement accusées. — Mais peut-être n’est-il pas exact de voir dans les patois actuels le résultat de la décomposition du langage des troubadours ; peut-être ces patois sont-ils eux-mêmes aussi anciens ; peut-être ont-ils coexisté sous une forme qui, suivant toute apparence, n’était pas exactement celle sous laquelle ils se présentent à nous.

Il est, sans doute, difficile aujourd’hui de saisir la trace de ces patois méridionaux du treizième siècle, qui, probablement, comme ceux de nos jours, variaient. de pays à pays, de région à région. Ce langage plébéien est fugitif et insaisissable ; il se parle et ne s’écrit pas. Même, lorsqu’ils voulurent composer pour les filles du peuple, des chansons, qu’elles pussent répéter à la fontaine [224], les troubadours ne durent pas exprimer leurs penséés dans ces dialectes locaux et populaires. Le peuple n’aurait pas accepté, comme de véritables poésies, des chansons écrites dans la langue vulgaire de la vie de tous les jours. Les ornements du rhythme, de la cadence, de l’harmonie, semblaient exiger, comme un complément nécessaire, l’élégance aristocratique du langage littéraire. Ne voyons-nous pas encore nos paysans adapter aux airs qu’ils chantent, des paroles françaises ? — Si les patois se glissaient dans les cansos des troubadours, ce n’était qu’à l’insu de ces poëtes ; l’analyse la plus subtile, pour ne pas dire la plus téméraire, pourrait seule dégager dans leurs couplets, composés avec tant d’art, d’effort et de contention d’esprit, cet élément accidentel et fortuit.

La langue du poëme de la croisade est plutôt celle des troubadours que celle du peuple. Les défectuosités, que ce texte présente, doivent, sans doute, être imputées pour la plupart à l’inexpérience du copiste ; pourtant on y peut de loin en loin reconnaître comme l’invasion d’un dialecte populaire dans le dialecte consacré à la poésie épique et lyrique. Parmi les épithètes injurieuses, que la haine des bourgeois des villes du Rhône donne au prince des Baux, se trouve un mot que le lexique roman n’explique pas, mais que l’on reconnaît facilement, lorsqu’on a l’habitude du patois de l’Albigeois (el goutz e avairos). Goutz est la forme populaire du mot gots, et signifie chien. Dans ce même poëme, nous rencontrons plusieurs autres expressions qui n’appartiennent pas non plu à l’idiome poétique et savant des troubadours : tel est le mot acorajijatz dans le discours du légiste Bernard : il ne figure pas dans le savant lexique de M. Raynouard ; on peut le ranger parmi les barbarismes, ou bien plutôt parmi ces mots particuliers à tel ou tel langage local ; il en est de même de la désinence or pour ont ou on dans le sens de l'adverbe de lieu où. — « Nos compagnons, dit le légiste Bernard, iront à la Toussaint pour louer des cavaliers et nous savons bien où d (e nos sabem bè or) [225]. Il en est de même  encore des mots omem (hommes), fomens ou faments (femmes), echermens (sarments). Toutes ces expressions ont comme un parfum du terroir.

Ces différents textes ne nous font-ils pas pressentir, à côté et au-dessous de la langue poétique et régulière, une langue populaire qui se rapproche plus ou moins sans doute de notre patois actuel?

Les assertions formelles du grammairien Raymond Vidal, dans le traité intitulé la Dreita maniera de trobar [226], confirment ces inductions, et justifient le caractère savant que nous sommes portés à prêter à la langue des troubadours dont il expose les règles. Leurs poésies ne sont pas toujours faciles à comprendre, et ce sont sans doute les obscurités du langage, non moins que celles de la pensée, qui arrêtent l’auditeur inexpérimenté : « Je vous dis que tout  homme qui veut trouver et entendre, doit avoir familier le parler du Limousin, et après il doit connaître les lois de la grammaire, s’il veut finement trouver et entendre, — Les auditeurs qui n’entendent rien, quand ils ouïssent un bon chant, font semblant d’entendre et n’entendent pas car ils croiraient qu’on les tînt pour pires qu’ils ne sont, s’ils avouaient qu’ils ne comprennent pas [227].

Les deux langues existent simultanément et comme superposées ; l’une vivante, populaire, subissant les influences locales, réfléchissant les caractères divers des différentes populations qui la parlent : l’autre régulière, savante, uniforme et maintenue dans son uniformité par des règles aussi, sévèrement respectées que le permettent les exigences du rhythme et de la rime ; mais cette langue, par la richesse et la diversité de ses formes, accuse elle-même la diversité des dialectes populaires auxquels elle a sans doute fait plus d’un emprunt ; il serait difficile de s’expliquer autrement, surtout pour la conjugaison des verbes, ces terminaisons si nombreuses, ces formes si flottantes et si multiples. La première personne du présent de l’indicatif du verbe substantif a trois formes : sui, soi, son. Le Donatus provinciales fait une observation analogue sur les verbes de la seconde, troisième et quatrième conjugaisons : « Ces verbes, nous apprend-il, sont moult divers ; ainsi l’on dit également ( eu escriu ou escrivi, tu escrius ou escrives;cel escri ou escriu ; eu die, o dici, tu dis, o dises) »[228].

Qu’était-ce donc que cette langue des troubadours ? Etait-ce une langue artificielle, résultat d’une sorte de combinaison de différents dialectes, empruntant à chacun d'eux ses mots les plus sonores et les plus poétiques, ses tournures les plus propres à seconder le mouvement de la pensée, à en donner l’expression la plus élégante et la plus harmonieuse? Considérer la langue des troubadours comme une langue créée et développée par l’art, ce serait la placer en dehors des conditions ordinaires de toutes les créations de l’esprit, de toutes les manifestations de l’intelligence. Elle a dû être le dialecte naturel d’une parti» du midi déterminée et assez limitée. Des troubadours, nés dans, d’autres contrées, durent se l’approprier, et, tout en la conservant dans sa pureté, lui donner la vie, le mouvement et la croissance, en y introduisant tel ou tel mot, telle ou telle expression, telle ou telle tournure, pris dans le vocabulaire de leur dialecte maternel.Le berceau de cette langue littéraire, appelée aussi langue lémosine  fut, suivant toute probabilité, dans les pays qui lui ont donné son nom. Au treizième siècle, le dialecte lémosin conservait encore une supériorité incontestée sur tous les autres dialectes voisins Ou contemporains. Raymond Vidal l’affirme en termes qui ne laissent aucun doute [229]. Cette langue poétique s’était profondément implantée dans les pays soumis plus particulièrement à l’influence lémosine; dans l’Auvergne, avec laquelle les comtes de Poitiers eurent de nombreuses relations ; dans le Quercy, qui couvre les pentes opposées à celles sur lesquelles s’étendent les contrées du Limousin. Comme le remarque M. Guessard, les troubadours, auxquels Raymond Vidal emprunte ses exemples, appartiennent tous au Limousin, au Quercy, à l’Auvergne, ou du moins ces poëtes, qui eux-mêmes ne trouvent pas grâce devant la sévère critique du grammairien, sont les seuls dont les expressions soient citées à l’appui des règles formulées dans l’art de trouver : ce sont Bernard de Ventadour, Giraud de Borneilh, Peyrols, etc. Cette langue, dont Raymond Vidal étudie, avec un peu de pédantisme, les caractères et les lois, semble avoir été importée dans la Provence par ce fils bâtard du fameux Guillaume IX, qui épousa la comtesse de Die, et établit au nord de la Provence une cour poitevine [230]. Dans tous ces pays, elle s’allia promptement aux dialectes locaux, dont les nuances, les différences même, difficiles à distinguer aujourd’hui, se réfléchirent à leur tour dans le langage savant et littéraire des troubadours. — Ainsi s’explique ce texte curieux emprunté à la Dreita maniera de trovar « Tout homme qui veut trouver et entendre, doit premièrement savoir qu’il n’y a dans notre langage de dialectes naturels et réguliers que ceux du Limousin et de Provence, de Quercy et d’Auvergne. Et tout homme qui est né dans ces contrées, a le parler droit et naturel, excepté lorsqu’il modifie son langage pour les nécessités de la rime ou tout autre motif »[231].

La langue littéraire, la langue poétique, la langue lémosine n’aurait donc été parlée d’une manière naturelle et régulière que dans une partie assez limitée du midi ; et même dans cette région elle ne semble pas avoir existé comme un idiome uniforme, mais plutôt comme une réunion de dialectes également autorisés, égalem